Frugalité

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Avec La terre du milieu, Juliette Guignard nous offre un séjour chez Camille et ses trois enfants qui vivent l’expérience de l’agriculture paysanne telle qu’on s’est efforcé de la faire disparaître chez nous : polyculture et traction animale, sans machines ni intrants chimiques bien entendu. Camille s’obstine tranquillement, entre convictions et fins de mois difficiles. Ses gamins pourraient trouver saumâtre de devoir vivre comme des Amish, ils semblent au contraire s’épanouir dans cette frugalité, sachant jouer comme les enfants d’avant les tablettes, s’inventer des histoires fantastiques dans les taillis alentour.

Quant à Camille, elle prend sa mission à bras le corps, sans compromis, assumant d’être en dehors des clous et sachant très bien pourquoi : rien n’est fait aujourd’hui pour soutenir les personnes qui osent s’aventurer dans un mode de vie qui devrait pourtant être érigé en modèle.

FILM

LA TERRE DU MILIEU

de Juliette Guignard (2020 - 57')

Camille est devenue paysanne, quelqu'un qui vit avec le pays. Elle a choisi la Creuse, une terre rude et souple, laborieuse et lumineuse. Elle éprouve un rejet grandissant des normes agricoles qui encadrent sa production. Élever ses trois enfants, prendre soin de ses animaux et de ses plantes, sera toujours plus important que le rendement. En miroir, les enfants apprennent aussi à faire des choix devant les normes que leur impose l'école.

Ce documentaire est sélectionné pour concourir au César 2022 du Meilleur film de court métrage documentaire.

>>> un film produit par Les films du bilboquet

ENTRETIEN

Un paysage plutôt qu'un portrait

par Inès Léraud

Tri dans les papiers, Camille au bureau - La terre du milieu

Camille est l’extraordinaire protagoniste principale de ton film. Elle force l’admiration. Comment l’as-tu rencontrée ? Comment l’envie de la filmer t’est-elle venue ?

Je connais Camille depuis mon enfance, mais de loin. On a partagé quelques vacances ensemble avec nos parents. Plus tard, j’entendais les anecdotes racontées par d’autres : Camille est partie vivre sur le Plateau (des Millevaches) en collectif, ils construisent tout de zéro, ils fondent de la glace l’hiver pour avoir de l’eau... Ou encore : Camille accouche dans sa yourte sous un mètre de neige... Des récits nourris de fantasmes, jusqu’à ce que l’envie de la connaître me devienne nécessaire : je souhaitais comprendre comment Camille tenait bon dans cette vie choisie de paysanne, dans ses idéaux comme ses difficultés. Camille ne vivait plus en collectif, elle mène sa ferme en solitaire, ce qui m’intriguait encore plus. Parallèlement, j’étais dans une période de ma vie où je ressentais le besoin de rencontrer des trajectoires qui avaient pris une autre route que celle déterminée par leurs histoires sociales et familiales (pour Camille, la norme aurait été de travailler dans l’administration publique, après des études à Sciences Po). Ce qui m’intéressait avant tout, c’était son décentrage par rapport à la norme. Et même en tant que paysanne, elle a choisi d'être à la marge.


Tu filmes Camille et ses enfants dans leur quotidien, comment eux et toi avez géré cela ? Vivais-tu sur place ? Sur quelle période s’est étalé ce tournage ?

Je vivais chez Camille avec les enfants et je leur suis tellement reconnaissante de m’avoir fait confiance (ce n’était pas gagné, elle voulait comprendre mes intentions et se méfiait de mon regard de citadine). Nous sommes devenues amies. Pour autant, Camille a longtemps été mal à l’aise devant la caméra, elle souhaitait garder une maîtrise. C’est pourquoi les moments où elle se libère sont précieux. Ils se sont multipliés par le temps passé ensemble, mais aussi par l’évolution de sa pratique paysanne, plus proche des bêtes, qui l’épanouissait. J’ai vécu le tournage au cœur de leur quotidien et je me suis donc imposée un tournage seule. Introduire une autre personne, c’était trop intime... Je suis arrivée au mois d’aout 2016 sans caméra, j’ai appris beaucoup sur le travail de la terre, j’ai accompagné Camille aux champs et aux marchés. Puis je suis revenue trois à quatre fois par an et on a décidé de clore le tournage au printemps 2019, au moment où elle achevait ses cinq ans de DJA (l’aide à l’installation jeune agriculteur).

L’image et le son du film sont très beaux, avais-tu une ligne directrice esthétique lorsque tu filmais ?

Techniquement, je m’étais donné un dispositif très simple, dans la lignée de mon précédent film Te merau (co réalisé avec Fanny Corcelle) : sans trépied, toujours caméra au poing. Faire que la poésie émane de la situation directe, composer avec le spontané. Progressivement, je me suis donné la liberté de solliciter des scènes, ce qui distille par touches une tonalité de jeu, proche du conte. Je cherchais à faire un paysage de Camille plutôt qu’un portrait, je cherchais les espaces de vibration qui ne peuvent pas être racontés par des mots : la relation avec le cheval Apollon, les signes d’empathie avec l’animal et le végétal et tout ce qui est transmis aux enfants rien qu’en vivant ici et ainsi. Camille est cérébrale et je souhaitais filmer en contrepoint, ne pas avoir d’images discursives, mais sensitives. Les enfants m’ont tout de suite étonnée, j’ai vu en eux une puissance poétique, ils ont amené au film une liberté fantastique. Il y a un eu un travail important de montage son (par Jean-Barthélémy Velay, qui est un fin connaisseur des oiseaux du Limousin) et de mixage (par Aymeric Dupas) pour révéler la richesse sonore qui habite le paysage creusois : les grues qui migrent en automne, la chouette hulotte, le ruisseau, le vent dans les mélèzes... Aussi, Ezra, le compositeur, a accompagné toute la durée du montage du film. Nous avons opté pour que la musique mette en relief des instants suspendus, proche de la rêverie, ce qui a permis de donner à certaines scènes d’autres strates de significations : quand Camille cherche les œufs ou donne le biberon aux agneaux...Quand Arthur joue à l’épée ou à l’arbalète... Ils deviennent respectivement des figures de la mère nourricière et du combattant.

Au montage, quel était ton fil narratif ? Car tu ne te soucies pas de la chronologie (en témoignent les coupes de cheveux de Camille)

Oui, je ne souhaitais pas me fier aux saisons, je voulais sortir du rythme classique lié à l’agriculture : de la semence à la récolte, du printemps à l’hiver. Camille est bordélique et elle a fait de son désordre une conviction politique aussi : ne pas être dans les rangs, ne pas avoir de routine. Chaque jour, il faut répondre à la nécessité, souvent liée aux animaux auxquels Camille porte une attention particulière. C’est pour moi ce rapport au temps, au travail et au vivant qui caractérise sa façon d’être paysanne. Elle fait avec le pays. C’est l’histoire d’une femme qui tient bon sa radicalité, malgré les obstacles et les doutes. Elle est installée depuis des années, il n’y a pas de métamorphose spectaculaire. La temporalité du film raconte donc plus un ancrage qu’une évolution. S’il y a un mouvement à voir, c’est surtout dans cette transmission de la mère aux enfants : pour Arthur, elle s’incarnerait dans une approche politique du monde, pour Maïwen dans un rapport plus sensoriel aux animaux.

BIOGRAPHIE

Juliette Guignard

Réalisatrice Juliette Guignard ©MarieGuichaoua
© Marie Guichaoua

Formée à l'écriture et à l'image, Juliette Guignard est réalisatrice et performeuse. Après des études littéraires et cinématographiques destinées à la recherche universitaire et poussée par son désir de fabriquer du cinéma Juliette effectue un master professionnel d’écriture documentaire à Paris 7 et y réalise deux films d’études. Cette finistérienne intègre plus tard l’association La Sierra Prod et participe à la réalisation et la coordination des six chapitres documentaires, puis à la création d’ateliers de cinéma pour enfants et adolescents. En image, elle reçoit l’enseignement technique du chef opérateur Pierre Boffety, complété par une formation à l’INA sous la direction de Jean-Pierre Méchin. Elle assiste le chef opérateur Laurent Fénart sur plusieurs documentaires diffusés sur Arte, puis devient opératrice image pour des projets web (Gustave Doré produit par Zadig ou Odyssée jeunes produit par Les films du bilboquet), des films d’art vidéo et des captations de spectacles vivants (l’École des beaux-arts de Paris, le Festival d’Ile de France, Mains d’oeuvres, FGO-Barbara, le Festival du cinéma documentaire de Douarnenez, Le vent se lève, etc…). Te merau, son premier film documentaire co-réalisé avec Fanny Corcelle a été primé au FIDé et au festival Traces de vies. Son dernier film, La terre du milieu est présélectionné aux César 2022 dans la catégorie Meilleur court métrage documentaire après un riche parcours en festivals (Traces de vies, Côté court, Beldocs, Festival dei Popoli, Interférences, FipaDoc, Euganea Film Festival…)

REVUE DU WEB

Se repenser

TÉLÉRAMA >>> Dans La terre du milieu, Camille et sa famille se confrontent aux normes agricoles et scolaires dans leur ferme de la Creuse. Le moyen métrage documentaire est présenté dans le cadre du 29e festival Côté court. À cette occasion, nous avons joint par téléphone sa réalisatrice, Juliette Guignard.

OUEST FRANCE >>> En famille, la vie à la ferme est plus belle. Créé en 1966 par trois familles d’Ille-et-Vilaine, le groupement agricole de la Seiche est le cinquième fondé dans le département. Il compte aujourd’hui neuf associés. Il permet aux agriculteurs de diversifier leurs activités et améliorer leur quotidien.

FRANCE 3 RÉGIONS >>> Le quotidien d’une famille de jeunes paysans qui vient de s’installer dans le Larzac. Un lieu où un mode de gestion collectif inédit existe depuis 1981. Aujourd'hui et 50 ans après, que reste-t-il de cet héritage ?

REPORTERRE >>> L’écobiographie, pour redécouvrir son appartenance relationnelle à la Terre. Entretien avec Jean-Philippe Pierron qui aime faire dialoguer les traditions philosophiques et les questions contemporaines, notamment dans les domaines de l’écologie, de la médecine et de l’architecture.

COMMENTAIRES

  • 13 Janvier 2022 12:44 - Valérie MARIÈS

    Je suis transportée par ce film , dans l’espace temps de mon enfance quand je montais sur les chevaux de trait, quand ma mère tuait une poule en la suspendant par les pattes , quand je n’entendais que le chant des oiseaux , le vent dans les arbres , quand je montais aux arbres et jouait dans les bois et les chemins …. C’est poignant , envoûtant et un peu douloureux .Je me demande si je suis toujours la même personne …

  • 11 Janvier 2022 22:41 - Yvon

    Ce décalage, cette énergie, ce retour aux choses essentielles fait du bien Bravo

CRÉDITS

réalisation, image et son Juliette Guignard

montage Adrien Faucheux

étalonnage Graziella Zanoni, Jérémie Pouchard

musique originale Ezra

montage son Jean-Barthélémy Velay

mixage Aymeric Dupas

Artistes cités sur cette page

Inès Léraud journaliste portrait

Inès Léraud

Réalisatrice Juliette Guignard ©MarieGuichaoua

Juliette Guignard

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