La fabrique du silence

journal breton saison 2 episode 5 Dimitri Burdzelian Journal breton, saison 2

La fabrique du silence est une incise dans la saison 2 du Journal breton (FRANCE CULTURE, Les pieds sur terre).
Durant quatre épisodes, Inès Léraud poursuit ses investigations en Centre Bretagne. Depuis deux ans qu’elle vit dans les Côtes d’Armor, sa capacité d’empathie et sa ténacité fragilisent l’omerta que fait régner l’industrie agroalimentaire bretonne sur les conditions de travail, les risques environnementaux et sanitaires. Les langues se délient, un réseau se met en place pour faire remonter l’information, malgré les menaces, les pressions, et l'autocensure.
En octobre 2017, Inès Léraud a reçu le prix Reporters d'espoirs pour la série de reportages Des citoyens qui changent le monde.
La série La fabrique du silence a été sélectionnée en décembre 2017 par Télérama comme « pépite » de l'année radio 2017 en France.

4. Au salon de l'agriculture

max news worldfour
Régis Mainguy au Salon de l'agriculture (2017) © Thomas Brégardis

Ils ont sur nous un droit de vie ou de mort. Un producteur de lait et un éleveur dénoncent les pratiques et les intimidations des groupes industriels pour lesquels ils travaillent, dont Lactalis, lorsqu’ils tentent de remettre en cause leurs conditions de travail.
L’entreprise, propriété de la famille Besnier, 118e fortune mondiale, attire l’attention des médias notamment par ses produits frelatés (laits à la salmonelle pour bébés) et son chiffre d’affaires astronomique 17 300 M€.
Sur le terrain, la moyenne du prix d’achat du lait est passée bien en dessous de 300 €/m3 alors que le coût de fabrication se situe à 350 €. Régis, producteur de lait qui refuse les OGM et produit l’aliment sur l’exploitation, travaillait pour Lactalis, jusqu’au jour où il s’est permis de critiquer la politique tarifaire de l’entreprise au micro d’Envoyé Spécial. En représailles, son contrat est abrogé.


Ça ne s’est jamais vu de perdre de l’argent pour produire un produit de 1e nécessité ! Il quitte la FNSEA qui trahit les agriculteurs, et se rend bien vite compte qu’aucun « concurrent » du géant laitier ne signera avec lui. Existe-t-il donc un accord - illégal - entre groupes pour couler les agriculteurs revêches ?
L’issue heureuse passera par la rencontre de Nicolas Chabanne, dirigeant de C’est qui le patron ? qui a mis en place un circuit de distribution équitable.  

Même petite musique grinçante dans l’élevage. Inès Léraud recueille le témoignage d’un éleveur breton qui raconte les conditions de collaboration qui le lie à son intégrateur. Ce dernier lui livre les poussins, l’aliment, puis récupère la viande à un prix imposé. Les contrats sont signés pour dix ans, quoi qu’il en coûte. Cet homme se rebellera lui aussi et, après quelques années passées en procédures, il créera une jurisprudence permettant aux éleveurs de casser ces contrats iniques.
On est des OS (ouvriers spécialisés = le plus bas niveau de qualification, NDLR), mais sans le salariat. Ces agriculteurs doivent se taire, se soumettre, à moins de s’arracher à l’infernale machine industrielle et passer à la vente directe.

3. Au lycée agricole

julie cosseau
Julie Cosseau, ancienne élève en lycée agricole Crédits : © archives familiales

Après avoir vu les vidéos de L274 et lu Ces bêtes qu’on abat, Julie est devenue végétarienne. Élève en BTS Gestion-protection de la nature dans un lycée agricole en Poitou Charente (2e région d’élevage en France après la Bretagne), elle dédie son Projet initiative et communication (PIC) au véganisme (alimentation sans aucun produit issu des animaux ou de leur exploitation, NDLR). Alors que tout est prêt (les intervenants, l’animation…), la proviseure interdit la présentation du PIC, au motif qu’il est trop provocateur et sans contradiction. Peur des lobbys ? 

L’élève est sidérée, Inès Léraud enquête.
Laurent, l’un des profs de Julie, atteste de la qualité de son projet. Lui aussi a été convoqué par la proviseure... et il a gardé le souvenir d’un autre PIC, deux ans plus tôt, sur le végétarianisme (ou végétarisme, alimentation par les végétaux, NDLR) , avec une nutritionniste et les cuisiniers du lycée. Dans les jours qui avaient suivis, coup de fil des JA (Jeunes Agriculteurs – section « moins de 35 ans » de la FNSEA), contrariés qu’on puisse faire la promotion de repas sans viande.


Les JA ont obtenu une journée de promotion de la viande au lycée, avec distribution de tracs… Julien président des JA, est fier d’incarner une vision jeune de l’agriculture, pleine de fougue. En 2015, il s’est invité avec une quinzaine de collègues au Conseil d’Administration du lycée agricole pour combattre le sectarisme et demander la création d’une commission de contrôle des projets des PIC étudiants. Proposition acceptée de suite : pour protéger les élèves ou l’établissement ? Ensuite, les JA ont eu leur place dans le CA du lycée… 

2. À Glomel

journal breton saison 2 episode 9 Eddy Roy
© Eddy Roy

Glomel, un village du sud des Côtes d’Armor, dans une belle campagne traversée par le canal de Nantes à Brest. L'eau y est polluée, au point qu’il faut interdire la baignade l’été. J’ai fait cinq traitements fongicides se vante un céréalier du coin… Y aurait-il un rapport ? Dans la même commune se trouve un site Seveso 3, de stockage de produits phytosanitaires (engrais, pesticides). Une vingtaine de tonnes de pesticides invendables auraient disparu dans la nature, brulés en plein air ou répandus sur le sol. Des cancers se multiplient alentours… Des citoyens racontent à Inès Léraud les pressions, menaces et injonctions au silence qu'ils ont rencontrées lorsqu'ils ont voulu parler de ces pollutions.
50% des élus de la majorité municipale de Glomel sont des agriculteurs-éleveurs. L’opposition peut s’exprimer... mais ne sera pas entendue. Morgan essaie de mettre à l’ordre du jour du conseil municipal des analyses de sol du site ? En vain. 


Une extension de porcherie - voir Nous autres cochons (ndlr) - passe haut la main, sans même que le dossier d’étude préalable ne soit examiné. Sébastien, raconte l’histoire d’un cadavre de vache qui s'est lentement décomposé dans un étang proche d’un captage d’eau potable.Un groupe de citoyens dont il fait partie, part à la recherche de la bête… C’est à ce moment que l’agriculteur et le maire se précipitent pour tenter d’évacuer la charogne, avant l’arrivée des gendarmes. Une affaire regrettable est-il répondu à la presse.

André, militant de l’association Halte aux marées vertes, a été régulièrement insulté, du fumier déposé ou un renard crevé ont été déposés devant son portail, il a reçu des lettres de menaces, des coups de téléphone anonymes. Le Comité régional du tourisme serait même venu lui demander de lever le pied pendant la belle saison pour ne pas faire fuir les touristes. 

Peur des représailles, intimidations, ceux qui tentent de mettre en question la mécanique de l’agriculture industrielle sont malvenus. Au mieux on ne les écoute pas, au pire on les fait taire par la menace ; tel est l’amer constat de cette Fabrique du silence d’Inès Léraud.

1. À l'abattoir

journal breton saison 2 episode 5 Dimitri Burdzelian
© Dimitri Burdzelian

Premier épisode dans les abattoirs où Inès Léraud recueille le témoignage d'employés. Ici on parle de tuerie (le local dans lequel les bêtes sont tuées les unes après les autres) et de scier des poitrines à la chaîne… La souffrance physique et psychologique est ici abordée concrètement, elle dépasse toutes les bornes, mais la pression d’une hiérarchie essentiellement masculine, arrogante, permet au système de se maintenir.
En représailles à son entêtement, Olympe, déléguée syndicale, est placée à un poste difficile - le moulage pâté - alors qu’elle est enceinte. Elle se rend compte au fil du temps qu’elle est lâchée, même par la hiérarchie de son propre syndicat ! Trop revendicatrice. Elle pointe du doigt une collusion entre l’abattoir, certains agriculteurs et le syndicat, pour que rien ne bouge. 
Vient ensuite la question des règles sanitaires en vigueur sur la chaîne d’abattage, et des subtils stratagèmes


pour s’y soustraire, toujours dans la même logique : maximiser les profits. Denis, aujourd’hui à la retraite, était l’un de ces inspecteurs vétérinaires qui cèdent peu à peu devant les intimidations, et le manque de soutien de l’administration sanitaire.

Des années de lutte sans résultat

REVUE DU WEB

CASH INVESTIGATION >>> Produits laitiers : où va l'argent du beurre ? 
Dans les supermarchés, les rayons dédiés aux produits laitiers comptent près de 4000 références, un marché évalué à 27 milliards d'euros par an en France. Alors que les profits des géants du secteur atteignent des records, le nombre d'éleveurs français sur la paille n'a jamais été aussi important. Régis, interrogé par Inès Léraud, apparaît à 15’00.

Ouest France, Alain Bihel >>> Après avoir tiré le signal d’alarme tant de fois, après avoir été filmé sous toutes les coutures par les télévisions du monde entier dans son fief de La Grandville, à Hillion, André Ollivro, le symbolique représentant de la lutte contre les marées vertes est lassé. Il n’y a plus rien qui me retient ici !  lâche-t-il, un brin agacé, en contemplant la mer depuis son cabanon, sur son terrain de 2500 m2.

CRÉDITS

Le Journal Breton  une enquête d'Inès Léraud    
produit par     France Culture

pour     LES PIEDS SUR TERRE, une émission de Sonia Kronlund 

réalisation #1     Cécile Laffon
réalisation #2      Clémence Gross``
réalisation #3#4     Philippe Baudouin

crédits photos    Dimitri Burdzelian, Eddy Roy, Inès Leraud

Artistes cités sur cette page

ines Léraud KuB

Inès Léraud

ESPACE PARTICIPATIF

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