Voici la colère bretonne

Photo de Jacques Gourmelen pour Ouest-France, 6 Avril 1972 la grève du joint français

La lutte du Joint français

Avec Voici la colère bretonne, Jean-Louis Le Tacon saisit, en cinéma direct, la convergence entre révolte anticapitaliste et renaissance du breton comme langue de contestation du pouvoir parisien. Les images des foules surmontées de gwen ha du flanqués de drapeaux rouges, les rues de Saint-Brieuc où résonne l’Internationale, les chants traditionnels bretons qui prennent des consonances révolutionnaires… tout cela mérite d’être vu et entendu aujourd’hui.

On est encore dans les Trente glorieuses, l'usine bretonne du Joint français est l’une des cent filiales d’un empire financier (113 000 employés). Les marges sont considérables, le PDG du groupe (et vice-président du patronat français) s’en vante… Magnanime, il a fait de grands sacrifices pour donner du travail aux Bretons... En réalité, c’est la collectivité qui, en 1962, a mis la main au portefeuille pour faire venir le Joint à St-Brieuc : primes à l’embauche, exonération de patente, terrain offert…


Avec une grande sobriété de moyens et d’écriture, Le Tacon met en place le petit théâtre où les dirigeants déroulent, avec une intonation aristocratique, leur discours d’un autre temps, celui de la lutte des classes. Dans la rue, ça se bouscule, ça gueule : Le joint de St-Brieuc c’est le bagne ! La reprise de slogans comme À bas l’État policier, CRS=SS et Le fascisme ne passera pas confirment que ce printemps 72 aura bien été le Mai 68 breton.
La conclusion de l’affrontement est peu reluisante, les ouvriers qui se sont battus contre leurs patrons jusqu’à les séquestrer, puis contre les forces de l’ordre, sont finalement doublés par les syndicats, notamment la CGT, soucieux de démontrer leur capacité à prendre en charge leur rôle de médiateur, voire de modérateurs de la grogne des ouvriers.

VOICI LA COLÈRE BRETONNE

un film de Jean-Louis Le Tacon / Torr e Benn (1976 - 57’)

Jean-Louis Le Tacon filme les paysans qui apportent le ravitaillement et les vivres aux grévistes du Joint français à Saint-Brieuc en 1972. Il suit les grévistes qui séquestrent les patrons récalcitrants. La caméra devient une arme totalement intégrée à la grève. Les ouvriers chantent l'Internationale le poing levé, les patrons ne savent plus où se mettre. La caméra tourne, personne n'y voit d'inconvénient, chacun comprend que ce sera important de transmettre plus tard des images de ce qui se passe en ce moment : le monde à l'envers. (Source : film-documentaire.fr)

Voici la colère bretonne a été tourné en Super 8 dans la période ouvertement militante de Jean-Louis Le Tacon qui venait de créer avec des camarades le groupe Torr e Benn (Casse-leurs la tête !) sur le modèle des Kinoks de Dziga Vertov en Union soviétique : Mille fois diffusé à la base (militants, syndicalistes), il soulevait l'enthousiasme, exaltaient les cœurs et les esprits.

Chris Marker en a intégré des extraits dans son film Le fond de l'air est rouge.

LE JOINT FRANÇAIS

EXPLICATIONS

Pendant deux mois, au printemps 1972, la grève du Joint français, une usine performante de pièces en caoutchouc, mobilise toute une région qui se bat pour sa dignité, développant des solidarités ouvrières et paysannes ébauchées en mai 1968.
Un conflit salarial classique, qui se heurte au mépris et au refus de négocier d'une direction parisienne ; des oppositions bien tranchées, et fortement vécues, qui expriment les enjeux de la grève : des ouvriers peu formés face à de puissants décideurs, des salaires dérisoires face à des bénéfices alimentés par de généreuses primes d'aménagement du territoire, les Bretons exploités face à des capitalistes parisiens et lointains. Et, apportant une dimension plus grave, la dignité et la solidarité de gens simples qui s'opposent à la recherche aveugle du profit maximum.

Le peu d'empressement à négocier du patronat et le recours aux forces policières consolident le clivage.


Ainsi, le 18 avril 1972, 15 000 manifestants défilent à Saint-Brieuc en chantant, à la suite de Gilles Servat dans La colère bretonne, on ne travaille pas un fusil dans le dos : allusion à l'occupation de l'usine par les CRS. La grève du Joint français bénéficie du soutien de l'opinion, mais pour inscrire la grève dans la durée, l'argent est indispensable. Outre les sommes versées par divers organismes ou par des particuliers, des concerts de soutien permettent de récolter des fonds. Glenmor, Servat, Kirjuhel, Kerguiduff, et bien d'autres artistes chantent alors au profit des grévistes.
Le conflit devient emblématique des nouvelles formes de lutte des années 70 mais aussi des combats d'une région pour son identité, sa culture et sa langue. C'est une nouvelle manière d'appréhender la politique dans une Bretagne qui bouge, et refuse le conservatisme de ses élites traditionnelles qui paraissent dépassées. Toute une génération de responsables politiques, syndicaux, et associatifs, se forme et s'engage dans ces années 1960-1970.

L'inspiration du Joint

REVUE DU WEB

L'engouement soulevé par la révolte des ouvriers et du peuple breton a inspiré les artistes, auteurs, journalistes. Voici une sélection de quelques productions.

Le Joint français s'agrandit et s'implante à Saint Brieuc. Malgré quelques inconvénients, ce site offre de nombreux avantages, notamment la main d'œuvre et le cadre de vie. Visite de l'usine et présentation des techniques de fabrication des joints.

Après huit semaines de grève, le 8 mai 1972, le conflit au Joint français aboutit à un accord signé par la majorité des ouvriers qui réclamaient une réévaluation des salaires. Ce mouvement est caractérisé par l'élan de solidarité de la population envers les grévistes.

Frères de classe et L’instant décisif : deux films de Christophe Cordier, produits par Les films du moment et Les films d’ici.

La Bretagne, Saint-Brieuc, mars 1972. Une grève avec occupation éclate aux usines du Joint français. Le 6 avril, l'affrontement avec les forces de l'ordre est imminent. De cette lutte, un moment unique va être immortalisé par un cliché photographique : un manifestant, un CRS face-à-face. L'ouvrier est en rage, semble hurler, le visage déformé par la colère. Il tient le CRS par la vareuse... Deux hommes prêts au corps à corps. Mais l'image ne dit pas tout…

Gweltaz Ar Fur (Gildas Le Fur), défenseur de la langue bretonne et figure importante du paysage musical breton des années 1970, chante Le sort du paysan breton. C'est la seule chanson en français de son album, dans lequel il défend les ouvriers costarmoricains et plus globalement le sort des Bretons.

JEAN-LOUIS LE TACON

PORTRAIT
JL Le Tacon portrait

par Michel Dupuy

responsable des Passeurs de lumière/ 9e festival « Rebelle »

Si je devais faire le portrait du cinéaste Jean-Louis Le Tacon, ce serait celui d’un arpenteur, un arpenteur des images buissonnières, dessinant les contours d’un espace souvent patrimonial qui se moque pourtant des frontières. Ce qui tombe bien puisqu’il est aussi un cinéaste qui se moque, également, des paradoxes.
Quand on parcourt sa filmographie, on a l’impression de suivre un funambule qui marche sur un fil, en aveugle. C’est un fil d’Ariane qui a pour seuls quête et objectif la lumière retrouvée, cette lumière qui habite tous les cinéastes dignes ce nom. Cinéaste en quête de lumière, et donc découvreur ou révélateur, ce qu’il est, cinéaste allumé et éclairé, ignorant les faux pas. Qu’il dessine le fond d’une piscine en suivant une danse en apnée comme dans le film Waterproof, qu’il recompose les canaux sinueux de 12 rivières bretonnes, ou qu’il esquisse et suive les pas de la peintre Toï Curty dans le rôdeur de gymnaste filmeur, Jean-Louis Le Tacon reste un cinéaste en lévitation.

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Qu’il passe les champs (et contrechamps) des possibles, les frontières sont foulées et mesurées pour mieux s’exposer, pour mieux exploser, Le Tacon est un cinéaste transgressif. Par principe, il capte et transmet avant tout le goût, l’odeur, bref les sens qui en sont les seules frontières. Cinéaste de tête (de cochon bien sûr), ses sens en éveil tracent les sillons d’une unique et véritable aventure cinématographique, et cela quelques soient les thèmes visités... car ils sont, eux aussi, sans limites : dentelles, peintures, couleurs, rock'n roll, abbayes, grèves d’usines, bretonneries, entre rides, rigoles, brisures, fissures, et sentiers… le gymnaste filmeur, fils spirituel de Jean Rouch invite à la danse (cette grand-mère du cinéma) de l’arpenteur de l’apesanteur.

Artistes cités sur cette page

cochon qui s'en dédit Jean Louis Le Tacon biographie

Jean-Louis Le Tacon

ESPACE PARTICIPATIF

  • 21 Mai 2018 23:08 - La fabrique de la mémoire

    Ti Pri est un film en langue bretonne de 1972 (juste pour mémoire)

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