Esclavage moderne

Joseph Ponthus - Lignes de fuite

J'écris comme je travaille / À la chaîne / À la ligne...
Raconter ce qui se passe à l'usine, raconter comment l'on vit quand on est asservi à la machine de production, inséré dans la chaîne, corvéable à merci, au jour le jour, dépendant du bon vouloir de l'agence qui vous casera sur un autre contrat, ou pas. Joseph Ponthus avait le profil idéal pour réussir ce pari.
Grand lecteur et déjà rôdé à l'écriture, il arrive à Lorient pour suivre la femme qu'il aime, et se retrouve au chômage. Le seul moyen de gagner des sous c'est d'aller dans la vache ou le poisson. Charger, décharger, décarcasser, débiter, encaisser... Un travail épuisant qui ramène Ponthus vers l'écriture, comme seul moyen de sublimer l'épuisement.

LIGNES DE FUITE

par Hervé Portanguen (2019 - 8’)

JOSEPH PONTHUS

BIOGRAPHIE
Joseph Ponthus © Philippe Matsas / Opale / La Table Ronde
© Philippe Matsas / Opale / La Table Ronde

Joseph Ponthus est né en 1978. Après des études de littérature à Reims et de travail social à Nancy, il a été éducateur spécialisé pendant plus de dix ans, en banlieue parisienne, où il a notamment dirigé et publié Nous... La Cité (éditions Zones, 2012). Il vit et travaille désormais en Bretagne.

À la ligne est son premier roman, récompensé par le Prix RTL/Lire. Il raconte l’histoire d’un narrateur lettré devenu ouvrier intérimaire qui travail en interim dans des usines de poissons et des abattoirs de Bretagne. À la ligne est un chant, une manière d’épopée. Par la magie d’une écriture simple et somptueuse, tour à tour distanciée, coléreuse, drôle, fraternelle, la vie ouvrière devient ici une Odyssée avec un Ulysse qui abat des tonnes de boulots cyclopéens. On est saisi à la lecture de cette prose scandée, de ces versets hypnotiques, par cette voix qui est capable de détailler les gestes du travail, le bruit, la fatigue, les rêves confisquées dans la répétition des rituels épuisants, la souffrance du corps épuisé.


Mais il sait le faire, toujours en multipliant les registres, tout à tout avec colère, humour, rage et amour.

Il inventorie ainsi tout ce qui donne l’envie qu’une journée de travail se termine au plus vite, et transforme tout en texte que ce narrateur écrit comme un journal de guerre ou un livre d’heures avec ses psaumes, ses actions de grâces, ses prières pour les morts.
Aller à la ligne, c’est aussi se reposer dans les blancs du texte où l’on retrouvera la femme aimée, le chien Pok Pok, la lecture des auteurs et poètes, le bonheur dominical, l’odeur de la mer.

À la ligne est une revanche lyrique, un moyen de dépasser le quotidien en continuant à se souvenir, dans le bruit de l’usine et les odeurs du travail, des poètes qu’il a aimés, des écrivains qui ont baigné son enfance, son adolescence et son âge d’homme. Et ce qui est répétition devient à chaque fois unique : pendant le travail avec les gestes machinaux, les souvenirs reviennent. Le narrateur a eu une autre vie : il se souvient de ses cours de latin, il a été mousquetaire avec Dumas, amoureux de Lou et Madeleine avec Apollinaire, nostalgique et joyeux dans les chansons de Trenet, combattant avec Marx. C’est sa victoire provisoire contre tout ce qui fait, tout ce qui aliène, tout ce qui pourrait empêcher son paradoxal et invincible bonheur d’être au monde, dans l’épouvante industrielle.
Si À la ligne s’inscrit dans une tradition qui est celle de la littérature prolétarienne, de Henry Poulaille à Robert Linhardt, en passant par Georges Navel, Joseph Ponthus la renouvelle ici de fond en comble en lui donnant une dimension poétique qui est l’autre nom de cette espérance de changer la vie, comme le voulait Rimbaud.

Source : La Table Ronde

Feuillets d’usine

REVUE DU WEB

LA GRANDE LIBRAIRIE >>> La littérature m’a sauvé la vie parce que les jours d’usine sont interminables. Une fois qu’on a trouvé le geste on s’échappe dans son for intérieur, et moi je tenais grâce à des souvenirs littéraires. Essayer de se souvenir de la dernière rime d’un quatrain ça va rendre la journée moins longue.

LIBÉRATION >>> Ancien ouvrier dans le secteur alimentaire, Joseph Ponthus a écrit un livre sans ponctuation qui se lit comme un long poème témoignant du quotidien à l'usine, de la pénibilité du travail et des divagations induites.

France CULTURE, Par les temps qui courent >>> Dans ce texte, j’ai cherché à rendre au plus juste dans l’écrit, la manière dont on pense quand on est sur une ligne de production.

France INTER, LA MARCHE DE L’HISTOIRE >>> Joseph Ponthus devient, par concours de circonstance, intérimaire dans l’agro-alimentaire. Il ne part pas pour faire un reportage ni pour faire la révolution. C’est une période de transition. En attendant un vrai travail, se dit-il. Mais le travail à l’usine n’en est pas un faux. C’est même très dur. Il n’y a plus beaucoup de livres ouvriers. Celui-ci a une force peu commune et reçoit d’ailleurs un écho qui rassure sur l’époque.

CULTUREBOX >>> Joseph Ponthus remporte le 14 mars le grand prix RTL/Lire pour son premier roman, récit à la première personne d'une vie à l'usine en intérim. Les cadences, le corps en souffrance, l'odeur, l'épuisement, mais aussi la paradoxale beauté de l'usine. Le jeune romancier déploie son texte comme un long ruban, comme une ligne de chaîne qui ne s'arrête jamais. Une claque.

CRÉDITS

avec Joseph Ponthus

réalisation Hervé Portanguen
image et interview Hervé Portanguen
son Clémentine Lathelier

montage Clémentine Lathelier
moyens techniques KuB

Artistes cités sur cette page

Joseph Ponthus © Philippe Matsas / Opale / La Table Ronde

Joseph Ponthus

ESPACE PARTICIPATIF

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