HEDDA

cover hedda Lena Paugam

Étrange association que celle des termes violence et conjugale, un quasi oxymore, puisque conjugalité signifie union au sein du couple et que l’on parle ici de domination voire de destruction.

Le problème est ancien mais il a ressurgi dans l’actualité par l’action du législateur russe qui a jugé opportun de dépénaliser les violences domestiques pour éviter la destruction de la famille, signe supplémentaire s’il en faut d’un retour en arrière, sans complexe.

L’aspiration à la liberté est plus forte que jamais, mais certaines élites politiques veillent, au nom de la stabilité. De la liberté au chaos, il n’y aurait qu’un pas.

Avec Hedda, Lena Paugam et Sigrid Carré-Lecoindre explorent avec audace et sans indignation, la violence conjugale telle qu’elle est vécue par une femme. Sylvain Bouttet a saisi la genèse de cette création.

HEDDA

SPECTACLE

par Sylvain Bouttet (2018-15')

Choquée par la loi votée en Russie en janvier 2017 pour la dépénalisation des violences domestiques, Lena Paugam ressent une urgence personnelle à parler du problème de la violence faite aux femmes. Par là même d’aborder la question du mutisme et de la solitude des femmes qui vivent dans la terreur de leur compagnon et qui ne savent pas comment, ni à qui en parler. Avec la dramaturge Sigrid Carré-Lecoindre, elle s’intéresse à l’histoire d’Hedda Nussbaum, une femme américaine rendue célèbre en 1987 suite à une affaire judiciaire où elle fut accusée par son mari d’avoir tué sa fille adoptive. Ses défenseurs furent nombreux à la présenter comme victime de violences physiques et psychologiques exercées sur elle par son mari.

En 2017, à partir d’improvisations réalisées au plateau, Sigrid Carré-Lecoindre a écrit Hedda,


un monologue, librement inspiré par cette histoire. Ce spectacle, interprété par Lena Paugam seule en scène, a été créé le 11 janvier 2017 à La Passerelle, scène nationale de Saint-Brieuc. Le réalisateur Sylvain Bouttet en a suivi quelques étapes.

Les histoires d’amour finissent mal…

INTENTION

par Sigrid Carré-Lecoindre

Sigrid carre lecoindre repet hedda

Lorsqu’avec Lena Paugam nous avons amorcé notre travail de création en mars 2017, nous avons certes décidé d’imaginer un spectacle autour de la violence faite aux femmes, mais plus précisément, de concevoir une forme qui envisage les notions d’isolement, de secret, et de silence qui ne finissent toujours pas de se tisser au sein de ces situations de famille ou de couple confrontés à la violence domestique.

Nous avions conscience que nous nous attelions à un sujet brûlant, et nous ressentions aussi la grande nécessité de ne pas le traiter uniquement depuis la colère,


ou nos imaginaires respectifs, nos expériences personnelles. Il nous fallait ancrer l’écriture dans un processus de réécriture. L’utilisation du fait divers s’est, de fait, présentée comme un moyen pour nous, de maintenir une accroche au réel tout en cherchant une forme de distance affective nécessaire avec le sujet. Il s’agissait d’éviter toute forme de pathos pour atteindre une certaine objectivité. Ou universalité. Le genre d’universalité que l’on frôle lorsque que l’on se confronte aux sensations infimes de l’histoire particulière d’un autre que soi, au noyau partageable des sentiments humains.

L’histoire d’Hedda Nussbaum s’est imposée pour plusieurs raisons. Tout d’abord, c’est un des premiers cas de violence conjugale qui ait été médiatisé aux États-Unis. Il a permis, en contribuant à nommer le phénomène, de lui accorder une prise de conscience plus générale. De le débarrasser des croyances collectives dépassées. Avec Hedda Nussbaum, les esprits ont commencé à envisager concrètement que ces violences-là, sourdes et sombres, pouvaient toucher tout le monde. Qu’elles ne se limitaient pas uniquement aux milieux défavorisés. Mais qu’elles concernaient aussi les populations de cadres supérieurs. Ceux que l’on considère plus respectables parce qu’ils ont un bon métier ou appartiennent à de bonnes familles. C’était un premier coup de pied dans les préconçus et les clichés de l’époque. Une autre raison était littéraire et purement sensitive — de l’ordre du dépôt, ou de la trace intime laissée par une pièce de Lars Norén, Détails que Lena Paugam avait mis en scène en 2013, dans le cadre de son doctorat SACRe, et pour laquelle je l’avais assistée. Dans le texte de Lars Norén, un des personnages, Emma, dans un moment de grande confusion psychologique et affective prononce ces mots Je suis Hedda, Hedda Nussbaum. Ce nom-là, Hedda, sa pulsation, son rythme, sans qu’on se le dise véritablement, est resté un motif suspendu à nos mémoires, à l’une et à l’autre. Un motif lancinant, revenant sans cesse, en écho. Comme pour nous rappeler que nous n’avions pas tout à fait fini d’en découdre avec son mystère.

Au début de la composition d’Hedda, alors que d’ordinaire, j’écris plutôt du gris vers la couleur, ce qui s’est naturellement imposé, est une couleur. Le bleu. Ou plutôt une sensation de bleu. Ce fut le véritable point de départ. J’ai alors commencé à décliner cette couleur. À creuser les visions poétiques qu’elle m’évoquait. Je me suis mise à écrire des poèmes sur l’eau, le froid, le foyer, les colchiques, les algues bleues, le cœur bleu de la flamme, les bleus aux corps évidemment, et le poison, les veines. Il s’agissait de créer le terreau poétique d’Hedda. Ceci, tout en développant parallèlement l’écriture de l’histoire d’Hedda Nussbaum à partir de son livre Survivre au terrorisme intime. Et puis, est arrivé ce moment étrange, où j’ai eu la sensation que le fait divers devenait un prétexte. Voire une prison. Qu’il fallait que je me dégage de son étreinte. Que je prenne du recul, pour l’observer de loin. Et ainsi, retrouver la nécessité de cette parole que l’on essayait de donner à entendre.

L’histoire d’Hedda Nussbaum est terrible à plusieurs niveaux. Le plus évident étant bien entendu qu’elle se solde par la mort d’un enfant sous les coups d’un parent. Mais, ceci mis à part, tous les ingrédients de ce fait divers sont sensationnels ou exacerbés, de la présumé stérilité d’Hedda, aux adoptions illégales, en passant par la personnalité totalement manipulatrice de Joël Steinberg, les abîmes d’aveuglement, de mensonge, la violence des coups portés, le scandale médiatique, le combat des différents camps féministes ou la consommation compulsive de drogues dures.

Au bout d’un moment cette surenchère me plaçait dans une froideur désabusée face à l’histoire. Et nous avons commencé à nous dire, Lena Paugam et moi-même, que cette nausée serait contreproductive. Ceci, parce que si elle créait, déjà chez nous, une mise à distance négative, elle l’impulserait aussi inévitablement chez le spectateur.

Le trop plein nous est apparu alors comme un risque : celui de l’évitement de la réception, celui de l’excuse, ou du dédouanement, de la possibilité de ne pas se sentir concerné par le sujet. Or, si nous avions cette sensation, alors c’est que nous perdions de vue l’essentiel de ce que nous voulions raconter. L’histoire d’Hedda, c’est d’abord l’histoire d’une rencontre amoureuse. C’est une histoire d’amour dans laquelle, petit à petit naît la violence. C’est ça le sujet véritable. Comment la violence peut naître dans l’amour. Comment elle parvient à s’en nourrir. Comment l’amour devient dépendant de cette violence-là, et l’alimente en retour. Et ce sujet-là, de l’évolution du contrat initial dans un couple, ce sujet de l’effritement de l’amour, et de la mise à nu des rapports de force quels qu’ils soient, concerne tout le monde. À des niveaux différents, évidemment. Mais il concerne tout le monde.

C’est la raison pour laquelle, nous avons donc décidé progressivement de nous concentrer sur ces mouvements infimes de l’histoire initiale, sur son noyau. Et de ne garder d’Hedda Nussbaum qu’une décoction poétique constituée de quelques épisodes romancés, réécrits, ainsi que ce prénom Hedda, dérivé d’Edwige parce qu’il contient étymologiquement la notion de combat ; cette couleur bleue qui pour moi évoque à la fois l’enfance, la flamme du foyer, mais aussi la solitude, le poison ou le froid glacial de la mort. Et puis, ce sentiment d’accélération du battement depuis le coup de foudre, la première peur, le premier coup jusqu’à la syncope finale.

Parce-que c’est rythmique la violence. Parce que l’histoire d’Hedda, est une histoire de rythme courant jusqu’à l’auto-implosion. Jusqu’à la disparition totale de sa propre pulsation. Hedda est une femme particulière, mais elle est aussi toutes les femmes. Elle parle au nom de toutes celles qui ont vécu cette histoire-là. Cette accélération-là. Toutes celles qui ont dû se battre contre. Et qui parfois ont échoué, et qui parfois ont vaincu.

C’est aussi pour ça qu’est né le personnage de la narratrice. À la lisière du conte, elle donne à entendre Hedda. Elle devient surface de projection des désirs, elle prend les contours que chacun lui offre. Peut-être est-elle l’enfant devenue adulte. Peut-être est-elle Hedda. Une voisine, une mère, votre mère, vous. Peut-être est-elle tout cela à la fois, ou bien rien de tout cela. Et ça n’a pas tellement d’importance. L’important c’est qu’elle impulse l’histoire, et qu’elle devienne le moteur de l’alternance des points de vue. La possibilité de glisser dans des scènes, de glisser dans les mots intimes de l’homme et de la femme, dans leurs regards différents sur une situation identique. La possibilité aussi, dans le même mouvement, d’approcher la polysémie de la violence, et d’éviter les condamnations ou les raccourcis rapides empêchant systématiquement toute réflexion.

La douleur en peau ficelée

EXTRAIT

La surdité est une histoire de larmes. Et de temps qui passe / sur le silence du monde. Le dernier vol des oiseaux, les chants oubliés des baleines boréales / l’effacement poudré des papillons. La surdité c‘est ce qui meurt le monde. Avec le temps, même la douleur s’estompe. Le corps insensibilise, métamorphose. Prend des contours nouveaux / se métisse d’absence à lui-même. On s’habitue à tout. Et en s’habituant, l’habitude elle-même devient corps. Avec par-dessus la douleur en onguent. La douleur en peau ficelée / Sur.

On ne parle jamais de la peur. On ne parle pas de cette peur là sans visage. Qui arrive sans crier gare et grossit comme une tumeur à l’intérieur du bonheur. On ne parle PAS / de cette PEUR / invisible, qui colonise tout, remplit les maisons, les cahutes, les grottes et cascades GLISSE aux frontons des façades — De cette peur-là qui engorge les fossés. On ne parle pas. Jamais. Il n’y a pas de mots pour ça. La peur ne tient pas en mots, elle prend tout, dépasse. C’est une toile noire, et bleue foncée — concentrique comme l’amour, LA PEUR — comme la vie.

La pulsation du texte

ENTRETIEN

Lena Paugam questionne Sigrid Carré-Lecoindre

lena paugam sur hedda

Quel rôle tient la musique dans ton écriture ?

J’entretiens avec la musique une relation primaire et utérine. C’est la première langue que j’ai apprise. Ma mère était guitariste et chanteuse et passait ses concours alors qu’elle était enceinte de moi. Ensuite j’ai pratiqué toute ma vie et de façons très variées. Je crois qu’écrire est pour moi une manière de composer. Paradoxalement, je me sens plus libre avec les mots qu’avec les notes. J’écris des partitions rythmiques et sonores avec les mots bien plus que je n’écris des pièces de théâtre finalement. Mon rapport à la langue est essentiellement musical.


Mon travail pourrait s’inscrire dans la continuité des influences des Récitations d’Aperghis ou des Songs Book de Cage.

Quelle place prend-elle dans ta manière d’écrire ? Quelles références musicales pour ce spectacle ?

J’écris en alternant des phases de gavage de sons et des phases d’écriture à voix hautes. Il y a toujours de la musique pendant les périodes d’écriture. Au casque, exclusivement. C’est le terreau de fond. Je constitue une playlist par projet. C’est ma manière de pouvoir poursuivre dans le même temps différents chantiers d’écriture. Je me plonge dans le bain de la playlist et je suis prête à écrire. Parce que les musiques choisies l’ont été en fonction du paysage intérieur correspondant au texte en cours. Les playlists se construisent au fur et à mesure et elles sont souvent secrètes. Pour Les Cœurs Tétaniques il y avait par exemple : Mad Rush de Glass, Summer d’Hisaishi, Song in remembrance of Schubert enregistré par Sonia Wieder Atherton, la B.O de Pina ou encore Ya Sidi d’Orange Blossom.

La playlist de Hedda n’est pas encore constituée réellement. Elle va s’inventer au fur et à mesure de la saison, des états et des hasards. Mais je peux d’ores et déjà dire qu’il y aura beaucoup de musique électronique et que la texture du violoncelle y sera omniprésente.

Qu’entends-tu quand tu écris ?

Mon travail d’écriture est très lié à l’écoute. Lorsque j’écris, j’entends en avance. Je pressens les rythmes que doivent avoir les textes, et ce sont ces rythmes que je cherche. Quand je parle de rythmes, il peut s’agir à un premier niveau, de rythmes internes à la langue, mais aussi, à une plus grande échelle, de l’organisation générale du battement des résonances au sein du texte global. Une fois que j’obtiens ces rythmes, je sais que c’est terminé. En réalité, c’est un travail périlleux et on n’est pas toujours satisfait. Deux ans et demi après le début de l’écriture des Cœurs tétaniques, je cherche encore tout un tas de rythmes pour tenter de préciser l’architecture de la pièce.

Pour en revenir plus spécifiquement à Hedda, le travail sur le bégaiement, et sur la rythmique interne d’une langue qui entre en auto-compulsion jusqu’à l’implosion ou la jouissance d’elle-même m’intéresse infiniment. Il s’agit d’inventer une matière-langage capable d’auto- générer sa propre substance par-delà le blocage inhérent à sa propre articulation. Les rapports de force poétiques entretenus dans ce genre de rapport langage-matière / parole me fascinent et sont souvent pour moi de formidables moteurs de création.

Pourquoi le bleu ?

Peut-être en raison de la musique, mon rapport premier à l’écriture, à l’acte d’écrire est exclusivement sensitif, intuitif. Ce n’est pas un acte volontaire ou frontal de ma part, mais plutôt une mise à disposition à être traversée par. Il y a, dans mon travail un caractère méditatif. La recherche ou la saisie d’un état pour écrire. Pour être traversée. C’est alors qu’adviennent les images — les premières — comme des décoctions du sujet à traiter. Comme des secrets fragmentaires sur le propos. Ce sont des images floues la plupart du temps et saturées d’émotions. Des images multidimensionnelles, saisies dans leur tentative de complétude, dans leurs mensonges ou leurs informulés. Des impressions d’images. Au départ de l’écriture des Cœurs Tétaniques, ma première intuition concernait l’espace dans lequel devrait se jouer la pièce. Il s’agissait d’un espace clos, mais sans contours nets. Il n’avait en réalité de clos que la sensation qu’il me renvoyait, mais ses frontières étaient indéfinissables, indiscernables. Cette première intuition s’accompagnait d’une sensation très forte de dépôt, de poussière recouvrant tout, d’obligatoire silence sur les choses, et de la certitude qu’un temps infini avait déjà dû passer depuis l’histoire — comme s’il allait falloir passer un désert de pierre au pinceau pour dégager les débris du drame, ou un souvenir fragmentaire du drame. L’ensemble était assez gris, vaporeux, et sentait le grenier. Ceci alors que j’avais l’idée certaine qu’il s’agissait plutôt d’une cave — ou en tout cas d’un endroit sous terre, à ramener à la surface. Ce sont ce genre d’intuitions très fortes au départ d’un travail d’écriture qui conduisent l’essentiel de mon geste poétique ensuite ; qui m’indiquent un rythme, un tempo, une ligne à suivre se dévoilant progressivement sous les mots. C’est un travail proche de l’archéologie ou de l’exhumation. Je n’écris pas, je pars à la recherche de l’histoire qui s’écrirait à travers moi ; qui viendrait se déposer sur la surface sensible que je deviens à ce moment-là. J’aime bien cette idée qui donne à l’écrit un rôle d’acteur de sa propre écriture. L’écrit devient le bras droit de l’auteur. Il dessine avec lui ses contours progressifs. Dans le cas d’Hedda, bien avant même de décider avec toi de partir précisément de la vie d’Hedda Nussbaum, de manière assez étonnante pour moi qui, en général écrit plutôt du gris vers la couleur, ce qui s’est imposé immédiatement c’est précisément une couleur : le bleu. Mais entendons-nous bien, il ne s’agit pas d’un bleu comme on peut en voir en peinture, ou sur un nuancier. Ce n’est pas un bleu concret. C’est une idée de bleu, ou plus exactement, une sensation proche de l’idée de bleu, que l’on pourrait traduire par le mot bleu. Ce bleu avait la particularité aussi d’être un bleu féminin, très profond. Assez proche de celui que l’on peut voir quand on ferme trop fort les yeux. Un bleu concentrique qui s’enfuit vers le noir ou le blanc dès qu’on tente de le saisir, ou d’en emprisonner la substance. Un bleu impossible et craintif en quelque sorte. De toutes les couleurs, le bleu est à mon sens la plus essentiellement immatérielle. Elle se meurt dans le vide de sa propre transparence ou s’évanouit dans les noires profondeurs de ses certitudes. Le bleu est une couleur qui s’accompagne d’un mouvement concentrique de chaudron, de potion. C’est une couleur grondante et pleine de remous. La couleur de tout ce qui est enfoui sous les sables des mers, de ce qui dort en silence au fond des ventres, la couleur de la nuit, du secret, de l’eau, de la noyade, la couleur des marques que la violence laisse sur la peau des femmes. La couleur du froid qui recouvre les désirs, la couleur de la solitude, des larmes, du Blues, des insomnies, la couleur aussi du doute et du désespoir.

Mais, paradoxalement ou non, le bleu - lorsqu’il est profond - est aussi pour moi, la couleur du cœur de la flamme, du refuge, de l’intime, du foyer rassurant. Le bleu est la couleur de l’enfance et de la pensée magique. Dans le cas de l’écriture d’Hedda, cette sensation forte de bleu - envisagée dans tous les irréconciliables de sa polysémie - est devenue un moyen d’appréhender l’histoire qui progressivement s’invente dans le geste d’écrire ; un indicateur d’espace, de temps, d’intensité. Un guide dramaturgique puissant et précieux.

Comment envisages-tu d’aborder le rapport au fait divers, au réel ?

Je n’ai jamais trop compris ce que l’on mettait véritablement derrière le mot réel. Ou plutôt, pourquoi certaines choses étaient discriminées du réel. Le réel a visiblement des frontières et tout n’y entre pas. Cette définition normative et restrictive du réel ne m’intéresse pas beaucoup. Et j’ai tendance à lui préférer l’idée plus radicale selon laquelle ou bien tout fait partie du réel, ou bien rien n’en fait partie. Mais dans ce dernier cas, le réel existe-il encore ? Quoi qu’il en soit, il n’y a pas de vérité lorsqu’il s’agit du réel. Car le réel n’a lieu finalement que par le prisme de celui qui le vit, le regarde s’accomplir ou le désigne comme étant réel. Mes rêves sont tout autant réels que ma journée de travail ne l’est en ce sens où je me souviens d’eux et qu’ils axent ma vie, qu’ils la constituent, l’inventent. Orientent mes choix. Le réel est pour moi une matière à piocher, à concasser, à raccrocher. Une matière où se raccrocher. C’est un panier où mettre, où prendre. Un endroit d’occasion et de au cas où. Je me sers du réel s’il traverse l’écriture. Puisqu’il m’entoure, je l’absorbe et il rejaillit dans l’acte d’écrire inévitablement. Mais parfois aussi, c’est l’écriture elle-même qui a des incidences sur le réel. En ce qui concerne Hedda, il est important pour moi d’insister sur la notion de liberté d’inspiration et d’affirmer immédiatement que l’histoire d’Hedda Nussbaum constituera bien plus un point de départ, une impulsion, un lieu d’ancrage depuis lequel inventer une prise de parole ou une traversée poétique, qu’un carcan prédéterminé ou un fil conducteur strict. Si les paradoxes de l’âme humaine sont un endroit fascinant d’écriture, tenter de mettre en mots ou en pièces ces paradoxes impliquent pour l’auteur, un positionnement particulier. Dans le cas de l’écriture d’Hedda, cela nécessite je crois de s’éloigner de l’histoire et du fait divers qui comme toujours réduit l’histoire à un acte, à une finalité ; à un point de vue unilatéral du collectif sur le particulier. Je ne suis pas journaliste, encore moins juge, j’écris pour le théâtre, des humanités d’encre qui n’auront de vie que celle que leur offrira la scène. Et j’ai la conviction profonde que l’endroit d’où j’écris m’invite à prendre le recul nécessaire sur le fait divers, pour tenter de dire le collectif, l’universel dans le particulier. Le réseau complexe des intimités entremêlées interdit systématiquement toute lecture objective. Qui peut prétendre dire qui est Hedda Nussbaum ? Quelle vérité objective dans son histoire ? Et quelle importance ? Il me semble que l’intérêt d’écrire à partir de la vie de cette femme n’est pas de savoir ce qui s’est réellement passé, mais bien plus de tenter par l’écriture d’inventer les écarts, d’investir les intervalles non résolus. D’accepter que les fantasmes nés du manque, du trou, du silence puissent constituer parfois des outils intuitifs considérables. Écrire depuis les photographies de Donna Ferrato par exemple, peut en apprendre parfois plus sur Hedda Nussbaum que de lire tous les articles soi-disant exhaustifs relatifs à son procès.

C’est pourquoi, je n’ai ni l’envie ni la prétention de dresser un portrait réaliste d’Hedda Nussbaum, mais que j’entends plutôt faire la tentative de lui inventer un portrait poétique. D’élaborer le portrait sensible d’une femme qui répondrait à ce nom : Hedda.

La notion de portrait sensible est une notion qui me tient à cœur et que je développe depuis l’écriture de mon texte Rhapsodie sans Visages en 2014. Tout comme le poème fonctionne de manière non-linéaire, par frottement ou résonance, le portrait sensible compose par la mise en friction de matériaux hétérogènes et la diffraction des moyens du dire. Il propose un puzzle identitaire, une combinaison. Un point de vue sur qui, interdisant le jugement, assume l’ellipse et le silence comme constitutifs du sujet. Un point de vue sur qui assume aussi que l’on ne peut jamais saisir l’autre dans sa dimension complète, que nous devons accepter l’idée d’un portrait fragmentaire ou rhapsodique systématiquement triché par le filtre subjectif de notre intuition, qu’écrire sur l’autre c’est écrire sur soi. Un point de vue sur qui assume, enfin, que le mouvement de l’écriture est un mouvement si fort qu’il détermine l’histoire tout autant que le fait réel qui à l’origine l’impulse. Je n’écris donc pas l’histoire d’Hedda Nussbaum, j’écris le souvenir de la sensation de cette histoire, j’écris l’intuition de la couleur qui reste de l’histoire, j’invente ce que l’histoire ne dit pas, le lien entre, l’intervalle des peaux. J’écris une décoction sensible d’Hedda.

Bug & bégaiement

ENTRETIEN

Sigrid Carré-Lecoindre questionne Lena Paugam

hedda salle de bain

Pourquoi le choix d’Hedda Nussbaum ?

En 2013, j’ai monté la pièce Détails de Lars Norén. À un moment donné de la pièce, un des personnages, Emma, qui est schizophrène, déclare : Les Nazis vont venir me chercher. Ils ont trouvé mon nom. Ils savent que je m’appelle Hedda. Hedda Nussbaum. Je ne sais pas pourquoi, cette phrase est restée longtemps dans ma tête. Le nom. Il m’a marqué. C’est certainement dû à la manière dont Elsa Guedj, la comédienne qui interprétait le rôle d’Emma, prononçait cette phrase...


Ça fait un moment que j’ai envie de travailler sur le sujet des violences faites aux femmes. Je ne savais pas très bien quand ni comment. Et puis, il y a eu cette loi votée en Russie en janvier 2017 pour la dépénalisation des violences domestiques. Ça m’a bouleversé. Cette mesure, plébiscitée par le pouvoir et l’Église orthodoxe, a été promulguée mardi 7 février 2017 par le président Poutine. Je n’arrive pas à comprendre qu’il soit admissible de justifier un coup porté sur un visage, un dos, un ventre, une cuisse. Aucune représentation de la notion de famille ne peut légitimer la violence physique ou psychologique. Selon le ministère de l’Intérieur russe, chaque jour, 36000 femmes russes sont victimes de violences conjugales. 12000 femmes décèdent, chaque année, sous les coups de leur conjoint ; soit une femme, toutes les quarante minutes. J’ai ressenti une urgence personnelle à parler de ce sujet. Je souhaitais aborder la question du mutisme et de la solitude des femmes qui vivent dans la terreur de leur compagnon et qui ne savent pas comment ni à qui en parler.

J’ai l’impression que le théâtre peut aider à ça, à libérer des sentiments cachés et honteux, des souffrances tues, méprisées ou minimisées J’éprouve le besoin de donner la parole à ces femmes qui n’osent pas la prendre et qui acceptent chaque jour de rester sous emprise, d’accepter les coups et les humiliations. Je veux composer un spectacle sur l’incapacité de dire, d’appeler, de communiquer sa peur sans craindre les représailles de tous côtés.

Quand je t’ai proposé de travailler autour de ce sujet, nous avons cherché des exemples de femmes célèbres dans la littérature ou dans les faits divers de l’histoire et de l’actualité. Et puis, le nom d’Hedda est revenue naturellement. Nous avons regardé ensemble plusieurs documentaires sur ce qui est arrivé à cette femme et je crois que nous avons compris en même temps que nous avions trouvé notre sujet.

C’est quoi un bug pour toi ?

(Rires) Je crois que tu me poses cette question parce qu’au départ, je t’avais proposé de travailler sur un texte composé à partir de l’idée de bégaiement. Je t’avais proposé un titre provisoire Vertiges, que tu n’aimais pas trop, et toi, tu m’as proposé ce titre : Bug. Je pense que tu as raison. Ce terme correspond assez à ce que nous cherchons ensemble depuis quelques années : la manière de dire ce qui se passe dans le corps quand l’esprit, sidéré, est figé sous le coup d’une émotion intense. Un bug, c’est, pour moi, une discontinuité sur le fil du temps, de la pensée et du mouvement. Il y a quelque chose de brutal et de froid dans l’idée de bug. Je ne sais pas si l’on peut parler de bug pour désigner la manière dont Hedda Nussbaum parle de l’état dans lequel elle était à la fin de sa relation avec Joël Steinberg. Elle dit qu’elle était privée d’elle-même, comme un fantôme, une femme sans pensée et sans corps. Est-ce que c’est un bug, ça ?

Pourquoi un seule en scène maintenant ?

Il y a quelques années j’ai assisté à Molly Bloom une représentation théâtrale au théâtre des Bouffes du Nord où la comédienne Anouk Grinberg interprétait quelques passages de l’Ulysse de James Joyce. J’ai adoré ce spectacle, la simplicité, la sensibilité, la liberté de la comédienne. Ça m’a donné envie de me confronter à cet exercice. Être seul en scène, c’est un vertige pour un acteur. C’est très excitant de s’y risquer. (Temps). Ça fait à peu près cinq ans que je suis sortie du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique où j’ai été formée en tant que comédienne. En cinq ans, entre fin 2012 et début 2017, j’ai réalisé huit créations théâtrales en tant que metteure en scène, j’ai aussi écrit et soutenu une thèse de doctorat. Ah oui, et j’ai aussi fait un petit garçon. Pendant ces cinq années, j’ai souvent regretté de ne pas avoir suffisamment de temps à consacrer au jeu. Au cours de cette période, j’ai tout de même eu la joie et la chance de travailler avec des metteurs en scène de théâtre (en 2014 avec Linda Duskova pour Das ist die Gallerie d’après Paysage sous surveillance d’Heiner Müller, puis, en 2015, avec Xavier Maurel pour l’Intervention de Victor Hugo) ou des réalisateurs de cinéma (en 2014, avec Philippe Garrel, pour L’Ombre des Femmes, en 2015, avec Frederick Laurent, pour L’Aveugle et la cardinale). En 2016, j’ai dû remplacer une des comédiennes dans le spectacle Les Cœurs tétaniques, dont tu as écrit le texte. J’ai éprouvé un très grand plaisir à interpréter ce rôle et à travailler en tant que comédienne sur ton écriture. J’ai eu envie de poursuivre ce travail avec toi, dans ta langue, sur le plateau.

Quel est ton rapport à la musique ?

Je n’ai pas grandi dans une famille de mélomanes. Je n’ai pas une culture musicale très développée et j’ai une grande admiration pour les musiciens. Pour les musiciens et les sportifs de haut niveau, à vrai dire, je les mets un peu dans la même catégorie. J’apprécie la rigueur de leur travail, leur exigence, leur recherche de la grâce et de la liberté au cœur de la maîtrise. J’aime les musiciens et les sportifs qui ont du style, qui assument une certaine insubordination tout en jouant le jeu des règles de leur art. Je crois que c’est ça également que j’aime chez certains comédiens. Quand je mets en scène des spectacles, je suis très attentive au rythme du jeu et à l’harmonie des interprétations. J’envisage un peu l’équipe d’un spectacle comme un orchestre. J’aime accompagner l’ensemble des créateurs vers l’accord final que sera la mise en scène achevée. J’ai l’impression que j’aborde les textes comme des partitions, et que je fais de la musique quand je mets en scène. Pourtant, je n’ai aucune connaissance savante du domaine musical, je le regrette un peu.

Comment envisages-tu la mise en scène depuis le plateau ?

J’ai confiance en ton regard. Je sais que nous pouvons nous reposer sur l’expérience de nos collaborations précédentes. Je t’ai vu travailler avec certains acteurs quand tu travaillais avec moi en tant qu’assistante ou bien en tant que dramaturge. Je sais que tu sauras me dire si je fais fausse route ou si je suis le bon chemin dans l’interprétation de ton texte. Je voudrais aussi me donner des objectifs précis, de séance en séance, faire des trainings et des exercices pensés avec toi en fonction des besoins du spectacle. Je voudrais également construire une méthode réflexive qui me permettra d’avancer au cours des répétitions : j’aimerais, par exemple, filmer toutes les séances au plateau, le travail sur le texte ainsi que les improvisations, puis, après les avoir visionnées, en parler avec toi, les commenter, avant de poursuivre le travail.

LENA PAUGAM

BIOGRAPHIE
lena paugam comédienne

Metteuse en scène et comédienne formée au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, Lena Paugam est artiste associée à La Passerelle, scène nationale de St-Brieuc. Elle a fondé la Cie Lyncéus en 2013 et a mis en scène Simon (d’après Tête d’Or de Paul Claudel), puis, Et dans le regard, la tristesse d’un paysage de nuit, d’après Les Yeux bleus cheveux noirs de Marguerite Duras et Détails de Lars Norén. En 2015, elle a monté Le 20 Novembre de Lars Norén et Laisse la jeunesse Tranquille de Côme de Bellescize. En 2016, elle signe un diptyque intitulé Au point d’un désir brûlant comprenant Les Sidérées d’Antonin Fadinard et Les Cœurs Tétaniques de Sigrid Carré Lecoindre. En 2017, elle achève un doctorat de recherche et de création initiée en 2012


au sein du dispositif SACRe (Université PSL) et crée la compagnie Alexandre avec Philippe Sachet. En 2018, elle met en scène et interprète Hedda de Sigrid Carré Lecoindre et travaille, pour Lyncéus Festival 2018, sur une nouvelle création théâtrale in situ intitulée La Communauté des têtes folles, d’après Les Idiots de Lars Von Trier.

SIGRID CARRÉ-LECOINDRE

BIOGRAPHIE
portrait sigrid carre lecoindre

Avec Gilles Bouillon, Sigrid Carré-Lecoindre reprend un Master de recherche à l’Institut d’Études Théâtrales de Paris et obtient son DEA de dramaturgie contemporaine en 2010. En 2008, elle signe la bande originale du spectacle 23° Nord/68° Est ou autres fantaisies palmées du collectif Système Paprika. En Novembre 2012, elle est assistante à la mise en scène sur le Don Giovanni (m.e.s. S. Lemoine) présenté à la Scène Nationale de Mâcon à l'occasion de l'ouverture du Festival Les Symphonies d'Automne. Depuis décembre 2012, Sigrid Carré-Lecoindre partage son temps entre ses activités de musicienne et de dramaturge — elle collabore avec Lena Paugam à toutes les créations du cycle doctoral La crise du désir – états de suspension, espaces d'incertitudes. Pianiste de formation, Sigrid Carré Lecoindre suit une licence Arts du spectacle


à l’Université François Rabelais et décroche parallèlement son Diplôme de Fin d’Études en formation musicale au Conservatoire National de Région Francis Poulenc de Tours en 2005.

Hedda, le combat d’une femme

REVUE DU WEB

LA GRANDE PARADE, Daniel BRESSON >>> On est de suite transporté dans l’histoire d’amour naissante d’Hedda, qui rencontre l’homme de sa vie au détour d’un vernissage. La voix de Lenna Paugam, douce et captivante, nous permet de rentrer peu à peu dans l’intimité du couple qui vient de se former sous nos yeux.

FRANCE CULTURE, Joëlle GAYOT >>> Parce que, parmi les 1500 spectacles du Off, existent d’incroyables pépites, nous abordons le cas Hedda, un monologue de Sigrid Carré Lecoindre sur la violence conjugale, que joue au théâtre de la Manufacture la comédienne Lena Paugam. Un spectacle sidérant dont le public sort en état de choc.

OUEST-FRANCE, Agnès LE MORVAN >>> La talentueuse Lena Paugam présentait sa nouvelle pièce "Hedda", une histoire d'amour qui finit mal sur fond de violences conjugales. [...] Hedda raconte la peur, la honte, puis le silence assourdissant. Et la solitude, la quête de l'amour perdu. Hedda, c'est le texte signé Sigrid Carré-Lecoindre, fort, poignant. La pièce est interprétée et mise en scène par la rennaise Lena Paugam, seule en scène, tour à tour Hedda, le mari violent et la narratrice, juste et émouvante.

OUEST-FRANCE, Marc BERGERON >>> Une pièce tragique, écrite avec la justesse des mots simples qui touchent, par Sigrid Carré-Lecoindre, et magnifiquement mise en scène et interprétée par Lena Paugam. Hedda, c'est le nom d'une femme. Il signifie combat. Hedda, c'est aussi l'histoire d'un amour qui serait ordinaire s'il n'était confronté au destin d'une peur domestique, d'une violence quotidienne et des coups que l'on cache. Car Hedda vit une tragédie.

LE CRI DE L’ORMEAU, Patrice VERDURE >>> La vie n’est pas manichéenne. Il y a toujours un morceau de yin dans le yang et un morceau de yang dans le yin. Sigrid Carré-Lecoindre et Lena Paugam le savent bien et l’expriment bien. La première pour l’avoir écrit dans ce texte, la seconde pour l’avoir interprété. [...]

Artistes cités sur cette page

lena paugam comédienne

Lena Paugam

portrait sigrid carre lecoindre

Sigrid Carré-Lecoindre

ESPACE PARTICIPATIF

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