Retrouvailles

vieille photo rencontrer mon père

Film saisissant par le calme et la profondeur du regard porté sur les êtres, Rencontrer mon père raconte la recherche d’un père parti sans laisser d'adresse, laissant sa famille dans une attente d’autant plus pénible qu’il ne donne aucune nouvelle. Nous sommes en Afrique de l’Ouest, entre Sénégal et Gabon, et l’auteur du film, Alassane Diago, est l’un des fils de cet homme. C'est lui qui tente de recoller les morceaux.

Au-delà de l’intrigue, le film nous introduit dans un monde où l’animisme se mêle à l’islam, où le rapport homme-femme et enfants-parents est régi par un strict patriarcat. Il nous plonge également dans l’atmosphère africaine, entre vent de sable et pluies diluviennes, étirement du temps et tâches accomplies avec minutie et tranquillité.

L’absence, le départ, l’éloignement… Alassane Diago questionne longuement sa mère qui vit dans une attente perpétuelle, invoquant sans relâche le Dieu protecteur, son prophète et d’une cohorte d’amulettes qui aident à affronter la dureté du monde.

La force du réalisateur est d’avoir su combiner son rôle de membre de la famille et une posture de réalisateur, un réalisateur ethnologue. La lecture de son entretien permet de mieux comprendre ce qui se trame sous nos yeux.

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FILM

RENCONTRER MON PÈRE

d’Alassane Diago (2019 - 105’)

Aujourd’hui je suis devenu un homme, comme mon père. Alors je décide d’aller à sa rencontre pour savoir ce qui le retient à l’étranger depuis plus de vingt ans, sans donner de nouvelles, sans revenir, sans subvenir aux besoins de ses enfants ni de sa femme.
>>> un film produit par Michel Klein - Les Films Hatari, Richard Copans - Les Films d’ici et JHR Films

ENTRETIEN

Face à la caméra

avec Alassane Diago

Fatima assise dehors

Dans quel contexte votre père a-t-il émigré ?
Mon village est constitué d’une population nomade, les Peuls qui vivent depuis des générations de l’agriculture et de l’élevage. À un moment donné dans les années 70-80, une sécheresse a, entre autres, décimé le bétail et poussé les hommes à partir pour subvenir aux besoins de leurs familles. Mon père faisait partie de cette génération. Cette émigration massive, on a tendance à l’oublier ; on en parle peu. C’est une émigration subrégionale, au sein de l’Afrique. Vers l’Afrique Centrale, le Zaïre, le Congo, le Gabon connus pour leurs mines d’or et de diamants. Aujourd’hui, les plus riches de ma région du Fouta, Nord-Est du Sénégal, ce sont ceux qui ont émigré dans ces pays-là.
Mais parmi ces émigrés très peu réussissent à faire fortune et quand ils n’y parviennent pas, ils préfèrent mourir que de rentrer. Un émigré qui part porte les espoirs d’une grande famille, de quarante à cinquante personnes. Et quand il échoue, le sentiment de honte le ronge. C’est une question d’orgueil. Le retour d’un émigré qui a échoué est très mal perçu par la société. Je me suis longtemps dit que si mon père n’était pas rentré, c’est parce qu’il avait connu l’échec. Son idée de départ était noble : chercher fortune pour subvenir aux besoins des siens. Initialement son départ n’était pas du tout définitif ;


c’est avec le temps que son absence s’est transformée en abandon. Et, au pays, les familles continuent de vivre dans l’espoir de retrouver leur mari, leur fils.
C’est une émigration qui est très dévastatrice parce qu’elle sépare longuement les familles, parfois pour toujours. Les seuls souvenirs que j’avais de mon père, ce sont les photos que ma mère avait gardées précieusement dans une malle. Je n’avais pas d’autres souvenirs de lui. Dans notre culture, l’enfant a plus d’affinités pour sa mère que pour son père. Il commence à tisser des liens avec son père seulement quand il rentre dans la lignée des adultes, avant il n’y a pas de dialogue. Moi, quand j’ai eu besoin de lui, il n’était pas là pour me transmettre les bases d’une vie d’adulte.

Quelle image aviez-vous de votre père pendant ces 20 ans d’absence ?
Mon père m’a hanté pendant toute mon enfance. Le besoin de le voir était vital. J’attendais son retour. À l’époque, une caravane composée de pères émigrés rentrait chaque année au village pour l’anniversaire du prophète Mohammed. Obstinément, je me rendais à la gare routière, en espérant que mon père revienne, qu’il fasse partie de la caravane. Le haut-parleur de la mosquée annonçait l’heure de l’arrivée pour le lendemain et, avec ma sœur, on attendait ce moment en se disant qu’on verrait enfin notre papa. Pour ceux qui avaient de la chance, c’était magnifique, magique. Je n’ai jamais vécu ce moment-là. Chaque année, je nourrissais l’espoir de le voir et je repartais bredouille, dépité.
Ma mère nous disait qu’il allait revenir et nous y croyions. Je lui trouvais à chaque fois des excuses et je ne doutais pas que l’année suivante, il serait là.
Quand je suis parti à Dakar poursuivre mes études, j’ai compris qu’il ne reviendrait pas. Auparavant, c’était un héros invisible, rêvé, qui ne pouvait que revenir. Ceux qui l’avaient connu disaient grand bien de lui, j’avais donc une forte envie de le connaître vraiment. Je ne l’ai compris que récemment mais je pense que déjà en faisant Les larmes de l’émigration, c’était inconsciemment la rencontre avec mon père que je recherchais. Cette rencontre, c’est le cinéma qui l’a permis. Si le cinéma n’était pas venu à moi, je serais resté comme des milliers d’enfants dans l’attente de mon père. C’est grâce au cinéma que j’ai pu prendre l’initiative d’aller le voir au Gabon. Les larmes de l’émigration, c’était un appel lancé dans le temps et l’espace qui était fait pour générer des nouvelles, bonnes ou mauvaises.

Comment le contact s’est renoué ?
Mon film La vie n’est pas immobile a été diffusé à la télévision gabonaise. Mon père était dans son salon avec un ami originaire de notre région en train de regarder un match et, en zappant, ils tombent sur une scène de conseil du village, dans laquelle j’interviens et prends l’exemple de son émigration. Il a très vite reconnu les gens du village, ceux de sa génération et ses aînés. Mais il s’est tu, n’a rien dit. Son ami lui a fait remarquer que les gens à l’écran ressemblaient à ceux de son village et il a nié. Mais il n’était pas le seul à avoir vu le documentaire ! Des proches de notre région l’ont appelé pour lui dire qu’ils avaient vu un film dont l’histoire ressemblait beaucoup à la sienne. Là, il a compris qu’énormément de gens avaient vu le film.
Mon père n’a jamais coupé le cordon avec la communauté sénégalaise au Gabon. Il savait toujours où prendre des nouvelles, où l’on se trouvait, si on était en bonne santé, qui était mort ou en vie au village. Après la diffusion du film, il s’est procuré un numéro auquel joindre ma mère. Quand il l’a eue au bout du fil, après vingt ans de silence, la seule chose qu’il lui ait dite c’est Pourquoi ce film ? Tout le monde l’a vu et dans ce film, on m’humilie. Le film l’avait profondément blessé. Ma mère lui a dit qu’elle avait fait ce film pour moi et que s’il voulait s’en plaindre, il fallait m’appeler directement. Ce qu’il a fait dans la foulée. Nous avons parlé pendant trois heures. Il n’était pas chaleureux du tout. Il en revenait toujours à l’humiliation qu’il ressentait. J’essayais, pour ma part, de lui expliquer le bien fondé de ma démarche. J’ai fini par lui demander s’il l’avait vu en entier. Il m’a dit que non et je lui ai répondu que, si ça avait été le cas, il aurait compris que le film était plein d’amour pour lui. Il m’a réprimandé : il lui était inconcevable que je parle de lui ainsi. Je lui ai demandé pardon et il m’a répliqué qu’il n’était pas sûr de pouvoir me pardonner. Je lui ai expliqué qu’à travers ce documentaire je cherchais des réponses. Ma mère m’avait donné sa version de l’histoire et j’avais envie qu’il me donne la sienne. Je lui ai proposé de venir au Gabon avec ma caméra pour recueillir sa part de vérité. Il s’est moqué de moi, persuadé que c’était infaisable. Et à partir de là, nous sommes restés en contact.

Pourquoi lui avoir demandé pardon ?
Oui, ça peut sembler paradoxal. Mais cela découle des valeurs qu’on nous a inculquées. Si ton père est en colère contre toi et, même si tu as raison, il faut lui demander pardon. C’est primordial. Même si on t’a fait mal, tu commences par demander pardon. Pour tempérer les choses et rebondir, il fallait de la douceur. C’était un pari. Il a accepté les retrouvailles et le tournage mais il ignorait que cela allait prendre cette ampleur. Il a accepté par orgueil et fierté et parce qu’il voulait se racheter, pas à mes yeux, mais pour dire à son entourage et au monde entier qu’il n’est pas un mauvais père, qu’il n’avait pas eu le choix.
Les larmes de l’émigration avait fait polémique dans l’entourage de mon père. On m’en a beaucoup voulu d’avoir parlé ainsi de lui, d’avoir dévoilé sa vie de cette manière. Dans Rencontrer mon père c’est lui qui parle et je le trouve très libre dans sa tête. Il aurait pu décider d’arrêter à tout moment, refuser d’aborder certains points, exercer son autorité de père. S’il est resté, c’est qu’il voulait justifier son absence à sa manière, dire que c’est Dieu qui l’avait mis dans cette situation et qu’il n’avait pas de ressources pour revenir. Des arguments que je ne pouvais pas entendre. Du début du tournage à la fin, j’ai refusé ces explications. C’est ce qui d’ailleurs m’a ouvert à l’univers de mes sœurs. Comme je ne parvenais pas à obtenir gain de cause avec lui, il fallait trouver une équation qui soit positive. Par mes sœurs, j’ai appris pas mal de choses qui m’ont beaucoup éclairé.

Quel dispositif avez-vous mis en place pour les entretiens ?
Pendant tout le tournage, j’étais seul à la caméra et au son. C’était impossible autrement, compte tenu du projet. Il ne pouvait pas y avoir d’inconnus entre mon père et moi. On est trois, mon père, la caméra et moi. On ne se connaît pas et la caméra, par sa présence, forçait la parole, amenait au dialogue.
J’ai conscience que la caméra est une arme. Quand j’interroge mon père sur des sujets graves, je me réfugie derrière elle pour oublier ma position de fils. Ma caméra est intransigeante, elle ne lâche rien quand moi, je peux faiblir. C’est un guide et un compagnon. Je suis un fils qui parle à son père mais aussi un réalisateur qui filme son propre père. C’est cela qui a été le plus difficile. Trouver un équilibre entre la position de réalisateur et celle de fils. Cela se sent dans plusieurs séquences, notamment lorsque l’on parle de son bétail et où je fais la comparaison avec nous, ses enfants, ma mère. Je suis dans une quête perpétuelle de réponses, d’explications. On se cherche l’un l’autre, quand il ne parle plus, se mure dans le silence, je perds parfois mes armes. J’ignore totalement ce qui va se passer la minute d’après… Lui se réfugie en tripotant ses téléphones portables ou en égrenant son chapelet et moi, je suis là, je ne dis rien, j’attends qu’il s’exprime et parfois cela prend du temps. Donc le temps est déterminant. J’ai attendu vingt ans pour lui poser des questions : j’ai le temps, ma caméra a le temps. C’est ce qui justifie ces longs plans-séquences. Je me réfugie en eux pour que rien ne m’échappe.
J’ai envie de tout capter. Je me mets à la place d’un pêcheur qui jette ses filets et attend d’attraper son poisson. C’est le même dispositif. J’étais impressionné par sa pugnacité, sa résistance. Il est comme moi. Il ne bouge pas. Ses silences sont très expressifs. Jusqu’à ce qu’il parvienne à trouver quelques mots libérateurs.
Il m’est arrivé de perdre le contrôle en filmant ce visage qui ressemblait tant au mien. C’est mon père, c’est mon histoire et parfois, dans le viseur, c’est moi que je voyais aussi. On ne me voit pas, mais derrière la caméra, il y a des moments où je suis comme lui.

Comment avez-vous introduit la caméra dans vos retrouvailles ?
Quand je suis arrivé au Gabon pour le rencontrer après ces longues années, cela a été difficile de trouver le moment idéal pour démarrer le tournage. Je suis resté sur place six semaines. J’ai passé les dix premiers jours à l’observer sans sortir ma caméra. Je voulais mieux le connaître, son quotidien, ses habitudes, ses fréquentations, ses occupations, instaurer un climat de confiance. Au début, il redoutait mes outils. Mais quand j’ai commencé à tourner, au moment où je le suis avec son bétail, il était à l’aise et heureux d’être devant l’objectif, fier que ses voisins voient que son fils est venu au Gabon pour le filmer. Il était indispensable de rentrer dans son jeu, de le valoriser, de le respecter tel qu’il est, de ne pas parler de choses qui fâchent, les garder pour plus tard. Il fallait progresser en douceur. Partir de choses banales, laisser la place à de vraies retrouvailles pour, dans un deuxième temps, entrer dans le vif du sujet.
Et là, dès qu’on abordait l’absence, il se refermait. À partir de la discussion sur le cinéma, il a compris que les choses n’allaient pas être aussi simples que la séquence avec ses chèvres ! Dès lors, à chaque fois qu’il voyait la caméra, il se préparait, réfléchissait, prenait le temps de trouver ses mots. Il m’a répété à maintes reprises qu’il ne me dirait pas tout, qu’il me dirait uniquement ce qu’il trouve juste. Et moi, je prenais tout mon temps pour répliquer, me servir de ces mots-là, pour faire en sorte que chaque réponse devienne une question. Le plus dur a été la séquence autour de l’islam. Il est resté cinq jours à fuir, à trouver un prétexte pour sortir de la maison dès qu’il me voyait approcher avec la caméra, il sentait qu’il ne pourrait pas faire l’économie de ce sujet. Après cette conversation, il s’est senti très mal. Ma belle-mère et les enfants qui étaient là ne comprenaient pas le dialecte peul que l’on utilise. Personne ne comprenait ce qui se passait et ma belle-mère m’a confié ne l’avoir jamais vu dans cet état. J’ai compris alors que j’étais allé très loin. Je n’ai pas tout conservé au montage mais c’était une longue séquence, très douloureuse pour lui. Il se retrouvait en situation de procès, sa parole était contestée. C’est parce que je suis musulman croyant que je me permets cette démarche. Je connais les règles derrière lesquelles il se réfugie. Il est très pieux, respecte à la lettre les cinq prières, ses enfants vont à la mosquée, et d’être ainsi mis en face de ses contradictions est dévastateur pour lui.

BIOGRAPHIE

Alassane Diago

Alassane Diago

Alassane Diago est né en 1985 à Agnam Lidoubé, un village peul situé au nord-est du Sénégal. Passionné par l’écriture, il entretient dès neuf ans une relation épistolaire avec la réalisatrice française Chantal Richard, remplit de nombreux cahiers de ses propres textes et après le bac étudie la philosophie à Dakar.
Mais son rêve est de devenir réalisateur. Il participe au tournage de plusieurs films dont Lili et le baobab en 2004, et suit une formation en audiovisuel au Média Center de Dakar en 2007 d’où il est sorti Technicien audiovisuel polyvalent. D’abord sous tutelle du cinéaste et documentariste sénégalais Samba Félix N’diaye, il effectue ensuite plusieurs stages en techniques de réalisation et d’écriture scénaristique.
Les larmes de l’émigration, son premier long métrage documentaire en tant qu’auteur-réalisateur, remporte le Prix du meilleur documentaire, Prix Casa Africa au Tarifa African Film Festival (Espagne) et le Prix du meilleur documentaire au Festival international du film francophone de Namur (Belgique).

REVUE DU WEB

Une histoire personnelle et universelle

LE POINT >>> Dans cet entretien, Alassane Diago revient sur ses films, notamment Rencontrer mon père. Il y parle de sa vision du cinéma, de l’émigration, de la religion
FRANCE INFO >>> Mon cas n’est pas isolé, souligne Alassane Diago. C'est une histoire certes personnelle, mais qui est universelle. Quand je filme ma mère, mes parents et ma famille, je pense à toutes ces familles et ces femmes qui vivent dans l'attente.

COMMENTAIRES

    CRÉDITS

    réalisation, image, et son Alassane Diago
    montage Catherine Gouze
    mixage Philippe Grivel
    direction de prod Angèle Diabang, Alassane Diago

    production Les Films Hatari, Les Films d’ici et JHR Films
    direction de prod Angèle Diabang et Alassane Diago
    avec le soutien du CNC, Ciné +, Région Île-de-France, et Strasbourg Eurométropole

    Artistes cités sur cette page

    Alassane Diago

    Alassane Diago

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