Ecce homo

Nos péres quelques chose des hommes

Longtemps, le père avait vocation à inoculer la virilité à sa descendance masculine, pour le préparer à devenir un homme, un vrai.
Le dispositif proposé par Grégoire Korganow à des pères et leur fils qui posent torse-nu dans le huis clos de son studio de photographie, ce dispositif révèle une évolution, des fissures dans le blindage. Les pères seraient en passe de lâcher prise, d’oser la tendresse. Ça n’est pas rien, car l’on sait que les affrontements père-fils peuvent être ravageurs, qu’ils attisent chez l’enfant une violence, une rage qui peut ressortir ensuite, ailleurs, sur d’autres quand ce n’est pas sur lui-même.
Les photos de Korganow sont à voir à L’imagerie de Lannion, où il a réalisé de nouvelles séances de prise de vue avec des habitants du cru.
Quant à la cinéaste Stéphane Mercurio, elle a su flairer ce qui se tramait là et saisir le cheminement sensible qui s’opère lors de la mise en place de la photo père-fils, si révélateur des émotions qui traversent ces hommes.

QUELQUE CHOSE DES HOMMES

FILM

de Stéphane Mercurio (2015 - 27’)

Un père, un fils, devant l’objectif de Grégoire Korganow. Même regard intense, souvent ils se ressemblent, pas toujours. Par leur attitude, une expression sur le visage, nous laissant imaginer des histoires sereines ou douloureuses. Ici une réconciliation, là de la distance, de la tendresse ou de la peur, de l’abandon ou de la froideur. Ils sont à demi nus. La peau marque le temps inexorable qui passe de l’un à l’autre.
Il y a quelque chose d’insaisissable dans cette relation. D’inépuisable aussi. Qui échappe.

>>> un film produit par Viviane Aquilli, ISKRA

Ressembler à son père

INTENTION

par Stéphane Mercurio

Grégoire Korganow pensait faire un travail contre un père, il découvre des images d’une infinie douceur et explique ce qui l’a conduit à ces photographies : C’est sans doute l’arrivée de mon fils dans ma vie, qui m’a donné envie de ces portraits. Il s’appelle Marco. Sa peau est noire, il est né au Rwanda. Je me souviens de l’enthousiasme d’un ami : C’est fou ce qu’il te ressemble ! Vraiment ? Et moi ? Est-ce que je ressemble à mon père ? Et tous ces fils que j’ai photographiés, ressemblent-ils à leur père ?
Ce fils, Marco, est également le mien.


La première série de prises de vue a eu lieu chez nous. Pendant un an, j’ai vu passer des hommes, venus se faire photographier avec leur père et/ou leur fils. Comme leur compagne ou épouse, je me suis vue chassée de mon salon devenu studio photo. Une histoire d’hommes entre hommes. Petit à petit, Grégoire s’est laissé convaincre de laisser filmer ces séances.
Ce film est aussi un espoir de percer le secret des hommes. Peut-être. Une quête vaine bien sûr, mais pourtant comment y résister ? Désir de comprendre quelque chose des hommes d’aujourd’hui, de comprendre la paternité, la filiation, de saisir le mystère de ce lien.
J’ai exploré dans mes précédents films l’association de la photographie et de l’image animée. Formellement, ce nouveau film se situe dans la continuité de mon travail. Traitant la photo comme une matière particulière. Avec mes deux films sur la prison, je l’utilisais pour restituer quelque chose du temps suspendu de l’enfermement.
Dans À Côté, j’ai utilisé des photographies sous forme de séries, qui - accompagnées d’un travail sonore spécifique, son direct et musique - constituaient de véritables séquences.
Dans À l’Ombre de la République, je les ai intégrées dans les séquences vidéo. Avec Quelque chose des hommes, j’utilise la photographie comme objet même du film, comme véritable point de départ. Images en mouvement et images fixes se mêlent intimement.

STÉPHANE MERCURIO

BIOGRAPHIE
Stephane Mercurio portait

Stéphane Mercurio traite de sujets de société parfois brûlants, parfois ignorés.
Son premier film Scènes de ménages avec Clémentine, parle des rapports entre une femme de ménage et ses employeurs. En 1993, elle tourne une lutte pour le logement et s’investit dans le magazine La Rue. En 1996, elle réalise Cherche avenir avec toit, chronique sur la sortie de l’exclusion. Depuis, elle n’a cessé d’écrire et de réaliser des documentaires pour la télévision et le cinéma. À côté en 2008 sur les familles de détenus, puis Mourir ? plutôt crever ! sur le dessinateur Siné en 2010. À l’ombre de la République en 2011, où elle accompagne le contrôleur général des lieux de privations de liberté et son équipe dans les lieux d’enfermement. Stéphane Mercurio a aussi réalisé des fictions courtes : Mon p’tit bouquet et Quinze kilomètres trois.

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NOS PÈRES

EXPOSITION

Le travail de Grégoire Korganow est exposé au 41es Estivales Photographiques du Trégor intitulées cette année Nos pères ; le possessif induit que le point de vue est collectif et tourné vers les générations précédentes. Pour qu’il y ait un père, il faut qu’il y ait nécessairement un enfant, et donc un regard porté sur lui. Le regard des sept auteurs invités est sans équivoque, tous ou presque intitulant leur série Père, comme un constat, cependant empreint d’interrogations. Quels ont été nos pères ? Comment ont-ils été ?


Qu’est-ce qu’un père ? Victor Hugo dans La Légende des siècles le décrit ainsi : Le père c’est le toit béni, l’abri prospère, / Une lumière d’astre à travers les cyprès, / C’est l’honneur, c’est l’orgueil, c’est Dieu qu’on sent tout près. Cette figure de la toute-puissance, c’est celle du pater familias, archétype hérité de la Rome antique et fondement de nos sociétés patriarcales.
Dans cette conception traditionnelle, le père se définit dans un rôle social déterminé : il est le chef, ayant droit de vie ou de mort sur les siens. Il est celui qui doit subvenir aux besoins de la famille et transmettre les valeurs morales. La remise en cause de cette figure d’autorité, qui s’inscrit dans une ré-interrogation sociétale des concepts de masculinité et de parentalité, redéfinit ainsi le(s) rôle(s) du père. En se tournant vers cette figure, les auteurs interrogent également les notions d’héritage, de modèle, d’engagement, de lien. La programmation propose un parcours en trois temps, qui s’articule du collectif à l’intime, de l’histoire sociétale aux fictions individuelles.

GRÉGOIRE KORGANOW

INTENTION & BIO

Qu’est-ce qu’un père ? Qu’est-ce qu’un fils ? Quel est lien qui les unit ? Le sang ? L’amour ? La transmission ? L’héritage ? Je photographie des pères, de 20 à 80 ans, debout, torse nu, avec leur fils de quelques minutes pour les plus jeunes ou entrés dans la cinquantaine pour les plus âgés. Ils sont proches, souvent peau contre peau.
J’ai débuté ce travail en 2009 avec un premier diptyque : un autoportrait avec mon fils et un avec mon père. C’est le premier (et à ce jour le seul) de mes travaux qui met en scène mon intimité. J’ai ensuite photographié mes amis, mes voisins, des connaissances de l’école de mes enfants. Puis j’ai passé une annonce sur les réseaux sociaux. Très vite des pères et des fils que je ne connaissais pas se sont portés volontaires.
Et j’ai enrichi ma série de portraits par des résidences d’artiste dans toute la France. Je me suis installé dans une banlieue populaire, à la campagne, dans une ville nouvelle, une maternité... Depuis 2015, je prolonge cette série à l’étranger : après une résidence à Rio au Brésil et une en Chine, je prévois de photographier des pères et fils en Afrique, en Europe Centrale et en Amérique du Nord...
En regardant ces portraits d’hommes, on recherche les ressemblances. On scrute les traits du visage, on compare les gestes, les attitudes. On imagine une histoire. On tente de percer le mystère de la relation. La nudité des corps jette le trouble, brouille un peu les pistes.


Biographie
Diplômé des arts appliqués à l’École Estienne, Grégoire Korganow commence sa carrière en 1991 comme photojournaliste et réalise des travaux pour des journaux internationaux de renom (Libération, New York Times, National Geographic, Marie Claire, De l’air… ).
Photographe engagé dans le réel, il prend le parti des invisibles, s’intéresse au hors-champ, puis à l’infime. Ses travaux personnels sont régulièrement exposés notamment à la Maison européenne de la photographie, aux Rencontres d’Arles, à la Triennale de Milan, au Three Shadows Art Center de Pékin ou au Musée des Beaux-Arts de Chongqing en Chine.
Plusieurs de ses séries ont donné lieu à l’édition d’ouvrages : Père et fils (2016, Neus) ; Prisons 67065 (2015, Neus, Édition Les Belles lettres) ; J’étais mort (2010, Édition Le Clou dans le fer) ; Patagonie, histoires du bout du monde (2004, Édition Solar) ; Avoir 20 ans à Santiago du Chili (2003, Éditions Alternatives).
Il conduit des ateliers en France et à l’étranger, enseigne la photographie et signe des films expérimentaux : Les Voyageurs (FIHDH de Genève, 2018), Un temps de rêves (Festival OVNI, 2017 et 2018), L’invitation (Festival européen du film court, Nice, 2018). Depuis 2017 avec le soutien de Fondations et d’Institutions, il poursuit son travail sur les prisons françaises en utilisant les médiums de la photographie et du film.

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QUENTIN YVELIN

INTENTION & BIO

La malformation dont souffre mon père, Pectus Excavatum, une excavation du thorax, entraîne parfois des difficultés respiratoires. Le thorax en entonnoir est une malformation congénitale plus ou moins prononcée, symétrique ou non. Elle n’entraîne normalement aucune complication, mais peut engendrer des difficultés respiratoires.
Je raconte ici la vie d’un homme dont le mode de vie est ascétique, en quête d’un nouveau souffle qui donne à ce récit une résonance symbolique et cathartique. La restauration d’une éolienne devient la métaphore d’une quête de transcendance et l’accès à une respiration spirituelle, loin du matérialisme.


Biographie
Né en 1988, Quentin Yvelin vit et travaille en Bretagne. Formé à l’université Paris 8 (Photographie et art contemporain) puis à l’EESAB de Lorient, il s’oriente vers la photographie et l’édition graphique. Son travail oscille entre documentaire subjectif et fiction, et emprunte aussi bien les formes du journal photographique que des installations qui mêlent dessins, textes et images.
Depuis quelques années, ses recherches le conduisent à interroger des modes de vie et des imaginaires en marge qui s’inscrivent dans un minimalisme et un mysticisme renouvelés. Ses photos sont réalisées en argentique et ses fanzines sont autoédités.
Quentin Yvelin expose régulièrement (Lendroit éditions, Dos Mares, Galerie Le Lieu, Artothèque de Vitré, Mains d’Œuvres) et participe à des salons d’éditions (offprint, Multiples, Paper and print, Cosmos Arles Books).

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Ceci est mon corps

REVUE DU WEB

FRANCE CULTURE, Les Nouvelles vagues par Marie Richeux >>> Le corps des hommes est aujourd'hui aussi celui des pères, et il est filmé. Nous recevons deux réalisatrices. À partir de leurs images respectives de corps masculins, nous parlons nouvelles figures paternelles, tendresses, pudeurs, contacts, mais aussi complexité des relations filiales. Avec les réalisatrices Stéphane Mercurio et Barbara Pellerin.

LE MONDE >>> Deux poids, deux mesures : nous sommes cernés de corps masculins exhibés et pourtant invisibles, tandis que celui des femmes est toujours visible, toujours objet de commentaires, même sous douze couches de vêtements.

CRÉDITS

FILM

image et réalisation Stéphane Mercurio
son Patrick Genet
montage Nicolas Chopin Despres
musique originale Hervé Birolini
montage et son Benoit Garonne
étalonnage Herbert Posch
mixage Jean-Marc Schick

une production ISKRA
avec la participation de France Télévision
et le soutien du Centre National de la Cinématographie et de l’Image Animée, de la Procirep et de l’Angoa
et de la
Bourse Brouillon d’un rêve de la Scam

EXPOSITION

Nos pères,
41e Estivales Photographiques du Trégor

L'imagerie Lannion

Chapelle Saint-Samson

ESPACE PARTICIPATIF

  • 25 Juin 2019 08:37 - Colette Trublet

    Ineffable ! À méditer ... La tendresse à fleur de peau, enfin ! À l'heure où les femmes prennent des places que les hommes n'avaient plus idée qu'elles pourraient occuper, la tendresse devient partageable ... Y aura-t-il des photos père-fille, mères-filles, mères-fils, parents-enfants? Des photos subtiles branchées tendresse et chasteté? Félicitations au photographe et au cinéaste qui ont su être paternels, comme on les aime en famille.

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