Journaliste, vocation à risque

Sur un tracteur Morgan Large cover

Le printemps 2021 débute sous le signe de la peur pour Morgan Large quand elle découvre que l’une des roues de sa voiture a été déboulonnée nuitamment, devant chez elle.
Morgan Large est journaliste en Centre Bretagne, au cœur d’une région championne dans l’industrie agroalimentaire. Un message dans sa boîte mail à RKB, la radio où elle travaille, l’avait pourtant prévenue : Continuez avec votre agribashing, mais il ne faudra pas venir pleurer quand certains agriculteurs viendront s’en prendre à vous. Insultes sur les réseaux sociaux, coups de fil anonymes, empoisonnement de sa chienne… Morgan tient son cap dans un contexte régional où la presse professionnelle est aux mains de groupes de l’agro-industrie qui y font leur communication et où la presse quotidienne régionale évite de froisser ces mêmes groupes qui font partie de ses plus gros annonceurs.

Nous tenons ici à redire notre inquiétude de voir de tels faits se perpétrer, à redire aussi à quel point le travail de Morgan Large est précieux car elle fait entendre les voix de ceux qui n’ont pas les moyens de s’imposer dans le cirque médiatique, ceux qui agissent contre l’hégémonie de l’agriculture industrielle, la voix des citoyens qui peinent tant à se reconnaître dans l’offre politique. Avec ses reportages, Morgan Large fait œuvre de réanimation de la République tout en mettant en évidence les impasses d’un modèle qui, par sa puissance économique, étouffe la démocratie et empêche le déploiement d’alternatives durables.

CORPUS

Pour une Bretagne verte

par Morgan Large

Soutenir les initiatives locales et écologiques, mettre en valeur le travail des petits producteurs face aux géants industriels, donner la parole aux militants comme à leurs détracteurs… sont des éléments constants de mon travail de journaliste, dans une région particulièrement concernée par l’agriculture intensive et ses ravages. Au sein de Radio Kreiz Breizh, j'anime le magazine d’actualité La petite lanterne. Lors d’un reportage réalisé en mai 2021, je me suis rendue à Taulé afin de rencontrer des manifestants indignés par la pollution de la Penzé causée par une fuite de lisier. À l’origine de cet incident : une erreur commise par l’une des plus grandes porcheries du Finistère. Là, j'ai fait entendre les voix des riverains, adultes comme enfants, des pêcheurs et membres des associations de la défense de l’environnement venus dénoncer des pratiques agricoles risquées. En 2019, c’est à l’occasion d’un reportage co-réalisé avec Inès Léraud pour France Culture que j'ai l'occasion d'enregistrer un moment de vérité sur les enjeux qui traversent l'espace rural. Lors d’un rassemblement organisé par le mouvement des coquelicots dans la commune de Glomel (Côtes d’Armor), certains agriculteurs pro-pesticides interviennent afin de défendre leur cause. Le débat est houleux, souvent vindicatif, mais une certitude s’impose : la pulvérisation intensive de pesticides représente un grave danger pour la santé des individus et pour la biodiversité dans son ensemble. Si on ne peut éviter totalement le recours à ces substances, une réduction drastique s’impose pour une saine cohabitation. Militer en faveur d’une agriculture vertueuse, c’est un combat que les habitants de Langoëlan (Morbihan) ont également décidé de mener. Dans une enquête pour le quotidien de l’écologie Reporterre (2019), j'ai présenté le projet, soutenu par la Région, de jeunes agriculteurs désirant construire deux poulaillers capables de produire près d’un million de poulets par an. Isabelle Villette, agricultrice bio, déplore ce projet dont les rejets d'ammoniac antibiotiques et pesticides contamineraient sa ferme. Du côté des défenseurs, ce projet répond à l’urgence de produire du poulet français (45% de la volaille consommée en France est importée). Face aux conclusions de l’enquête publique, les membres de l’association Eau et rivières en Bretagne s’insurgent : cet avis devrait être motivé par l’intérêt général. Or, aujourd’hui, l’intérêt général n’est plus le développement économique, mais la lutte contre le réchauffement climatique.

BIOGRAPHIE

Morgan Large

Morgan Large portrait par Eric Legret
©Eric Legret

Née dans une famille de paysans, Morgan Large s'est quant à elle tournée vers le journalisme. Pour Radio Kreiz Breizh, une radio bilingue (breton et français), elle anime l’émission La petite lanterne et réalise des reportages. De 2016 à 2020, elle est élue conseillère municipale d’opposition à Glomel dans les Côtes d’Armor. En 2020, la subvention municipale versée par la commune de Glomel à Radio Kreiz Breiz est supprimée suite à la diffusion d’une émission de France Culture où Morgan Large dénonce la collusion entre les intérêts des agro-industriels locaux et leurs positions d’élus. La journaliste ne se laisse pas intimider et poursuit ses enquêtes. Elle participe à la création du collectif Kelaouin (informer en breton) en juillet 2020. En décembre de cette même année suite à la diffusion sur France 5 du documentaire Bretagne, une terre sacrifiée, Morgan Large reçoit des menaces qui seront suivies par des intrusions nocturnes, le sabotage de sa voiture et l’empoisonnement de son chien. Le 6 avril 2021, 850 personnes se réunissent à Rostrenen afin de soutenir la journaliste. Morgan Large et Reporters sans frontières déposent une plainte contre X. Une information judiciaire est ouverte.

REVUE DU WEB

Une journaliste qui dérange

MEDIAPART >>> Morgan Large, la journaliste bretonne qui dérange.

AFP >>> Le 31 mars, Morgan Large, journaliste d’une radio locale bretonne, découvrait la disparition de deux boulons de ses roues de voiture. Une attaque de plus, mais de loin la plus grave.
TÉLÉRAMA >>> Morgan Large s’exprime : On attend des médias locaux qu’ils relaient gentiment les ouvertures de permanence de La Poste, les animations – du moins lorsqu’il y en avait encore. Surtout pas qu’ils aillent mettre leur nez dans des affaires économiques.
LIBÉRATION >>> Interview de Morgan Large : Suite au scandale des algues vertes, les grands groupes de l’agro-industriel avaient mis la pression sur de nombreuses rédactions pour tenter de dissuader les journalistes de traiter le sujet et leur demander d’écrire à la place des beaux portraits d’agriculteurs.
REPORTERRE >>> Nous, journalistes bretons, ne cesserons pas d’informer sur l’agro-industrie. La violence à l’égard de notre consœur ne nous fera pas taire.
REPORTERRE >>> Plus largement, journalistes et habitants se heurtent à la contre-offensive de certains élus et du syndicat agricole majoritaire, la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), qui accusent d’agribashing quiconque remettrait en question certaines pratiques agricoles telles que l’élevage intensif ou l’utilisation de pesticides.
FRANCE INTER >>> Encore un petit coin de nature saccagé pour des années, une petite catastrophe environnementale qui pourrait passer inaperçu pour ne pas fâcher les agriculteurs ou gâcher la prochaine saison touristique.

COMMENTAIRES

    Artistes cités sur cette page

    Morgan Large portrait par Eric Legret

    Morgan Large

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