La mer à boire

silhouettes marins à contre jour

Porte-containers, méthaniers, cargos… la marine marchande place d’énormes bâtiments sur l’océan, sur lesquels l’homme n’est qu'un fétu de paille. Parmi ces marins, une majorité de Philippins que Benjamin Durieux rencontre dans le port de Brest où il vit.
Ces hommes décrivent la pénibilité de leur travail, coupés de leur famille et du monde réel, et le réconfort qu’ils trouvent dans les Seamen’s club, sorte de cyber cafétérias qui leurs sont ouvertes à proximité des docks. Noël approche et les cœurs se serrent lors des conversations Skype que ces hommes mènent laborieusement avec leurs épouses.

LES HOMMES DE L'HORIZON

de Benjamin Durieux (2015 - 50')

Ce film est l'histoire d'une escale. Celle des navires marchands venus du monde entier passant par le port de commerce de Brest chaque année. Et celle des équipages engagés à bord de ces navires. Durant les jours passés sur les quais, entre le travail quotidien et les appels adressés aux proches, les paroles de ces hommes dessinent les contours d'une communauté de destins. Le temps d'un instant, le récit d'un monde invisible nous parvient du lointain, au-delà de la ligne d'horizon.

>>> un film produit par Le Collectif BKE

Double absence

INTENTION
silhouette au lever de soleil

par Benjamin Durieux

Ce projet est au départ né de ma curiosité pour le port de Brest, un lieu mystérieux et difficilement accessible qui imprègne mon imaginaire depuis mon enfance, étant originaire de cette ville.
Le port de commerce est un lieu très stimulant pour l’imagination. Un lieu fait de contrastes et d’où se dégage une certaine mélancolie. En contrebas des murailles de la vieille ville, les hangars décrépis recouverts de mousse et de tags côtoient des préfabriqués flambants neufs. Les navires marchands et les cargos poubelles à la peinture écaillée et rouillée se distinguent des bâtiments de guerre étincelants.
Le port reste pourtant un lieu méconnu des habitants qui n'en voient généralement que la partie touristique, festive et pittoresque : les cafés, les restaurants, les voiliers, les fêtes maritimes... Peu de Brestois connaissent la réalité de l’activité industrielle et commerciale des chantiers qui est pourtant un des maillons essentiels de l’économie de la ville et de la région.


Mon désir et ma curiosité de mieux comprendre cet univers ont trouvé une occasion de se concrétiser grâce à un ami travaillant pour une agence sur le port. Ce dernier m’a permis d’accéder à ce lieu clos et réglementé. Je l’ai accompagné à plusieurs reprises sur les navires et il m’a expliqué le fonctionnement du port. C’est lors de nos conversations que j’ai entendu pour la première fois parler des marins philippins.
C’est un monde nouveau qui s’est ouvert à mes yeux. Au-delà du décor sans pareil, j’ai découvert ce qu’était la vie de ceux qui en sont les habitants éphémères : les marins. Je fus marqué par la description que me faisait mon ami de la dureté des conditions de travail dans la marine marchande.
L’univers du port qui m’avait attiré depuis mon enfance prenait un sens nouveau. Il devenait le lieu d’une rencontre possible avec des cultures lointaines à quelques kilomètres de chez moi, par ces marins qui sont un maillon essentiel du commerce maritime par lequel les biens de consommation nous parviennent.

Des mois au Seamen's club

Pour faire mûrir ce film naissant, je suis devenu bénévole dans une association nommée Les Amis des marins, qui a un local sur le port et participe à l’accueil et au soutien matériel et moral des marins en attente d’un nouveau départ. Elle fait partie d’un plus vaste réseau présent dans le monde entier d’assistance aux marins appelé Seamen’s club. L’association met à disposition des ordinateurs, un espace de détente ainsi que de la nourriture, des cartes téléphoniques et une connexion internet.
Les bénévoles de l’association ont pour la plupart une histoire personnelle avec le monde maritime. Qu’ils soient ancien mécanicien, prêtre marin, responsable de la sûreté, chef de chantier ou retraité de la marine militaire, ils sont chacun à leur manière des témoins privilégiés de l’évolution du monde maritime mais surtout les mieux à même de comprendre et de ressentir les difficultés et la vie des hommes de mer. C’est dans le local de l’association que se retrouvent les marins après leur journée de travail sur les chantiers du port.

Au fil des mois passés au Seamen’s club, j’ai pu établir de nombreux contacts avec les marins, notamment philippins, en escale sur le port. Ceux-ci représentent la grande majorité de ceux qui fréquentent l’association. À leur contact, j’ai compris progressivement l’importance que pouvait avoir ce lieu pour eux. Le Seamen’s club leur permet de trouver de quoi satisfaire leurs besoins immédiats en mettant à leur disposition des vêtements, un peu de nourriture, des produits d’hygiène... Le local de l’association est aussi le premier endroit où les marins se rendent lors d’une escale, le point de liaison entre le port, qui est un lieu fermé, et la ville. Quant aux bénévoles, de par leur connaissance du monde maritime et leur bienveillance ils représentent pour les marins des interlocuteurs en qui ils peuvent avoir confiance, des personnes prêtes à les écouter, désireuses d’échanger avec eux et de leur porter assistance si nécessaire.
Les mots des marins trouvent ainsi un espace où s’exprimer. Passées les hésitations de la première rencontre, les marins se racontent dans un lieu propice à l’écoute de leurs problèmes et de leurs difficultés, détachés de leur quotidien de travail sur le navire. La parole s’incarne ainsi dans des moments simples favorisés par le cadre de l’association, tels qu’une discussion autour d’un verre ou d’une cigarette, le visionnage de photos de famille sur un ordinateur. C’est aussi à partir du Seamen’s club qu’il devient possible de sortir du port pour une déambulation dans la ville ou près des quais, un concert de musique, une messe dominicale...
Ce cadre m’a ainsi donné l’opportunité d’approfondir ma relation aux marins philippins par un patient travail d’approche et de réflexion sur leur métier et leur mode de vie. Parmi ces rencontres émergent des personnalités à l’âge et aux parcours variés tel que Tannie, mécanicien opérant en salle des machines et impatient de se marier à son retour aux Philippines, Narendar, chef cuisinier désabusé proche de la retraite ou bien le timide Ricardo effectuant son premier contrat et qui fait l’expérience chaque jour du difficile métier de marin... Chacun d’entre eux porte un regard personnel et ambivalent sur son métier et sa vie. L’entrecroisement de ces témoignages donne à entendre la complexité de la vie de ces hommes ayant quitté leur pays pour venir jusqu’à nous : la fierté de faire ce métier, la joie de parcourir le monde mais aussi la solitude, la mélancolie, les conditions de travail difficiles, la honte parfois, les non-dits... Parce que l’on ne veut pas perdre sa place ou avoir de problèmes, parce qu’être marin aux Philippines est considéré comme un privilège, ces derniers se créent une carapace et un discours présentant leur métier comme une chance, le moyen de voyager librement à travers le monde et la possibilité de s’enrichir. Mais il suffit de prendre le temps d’écouter et de parler avec ces hommes pour se rendre compte que le discours souvent se nuance et que parfois la carapace vole en éclats le temps d’une confidence.
J’étais été surpris par la facilité avec laquelle ces marins se confient à moi et acceptent mon appareil photo ou ma caméra. J’en suis venu à penser que cette attitude est sans doute liée au fait que je ne représente qu’un moment bref dans leur vie, un inconnu à qui ils peuvent parler sans conséquence. La confiance qu’ils m’ont accordée m’a ainsi ouvert une fenêtre sur leur monde et m’a donné ce que je ne pouvais pas trouver dans les livres : la sensation de partager le temps d’un instant un peu de leur vie. C’est cet instant que j’ai voulu partager à mon tour avec le spectateur.

Donner à entendre leurs mots

Je voudrais parvenir par ce film à faire ressentir les sentiments et les émotions de ces marins philippins, réussir à les amener près de nous en donnant à entendre leurs mots, à hauteur d’homme. Cette compréhension sensible de l’autre est pour moi un moyen de donner à penser notre monde et à travers le récit de ces vies d’élargir notre point de vue, de saisir l’espace d’un instant ce qui nous rapproche et par là de réfléchir sur nous-mêmes. Le but de ce projet était ainsi d’arriver par l’image et le son à rendre compte de la vie des marins philippins en nous projetant dans leur univers. En partant de leurs paroles, de leurs désirs, de leurs espoirs, j’ai souhaité faire partager des moments de leur vie et ainsi aborder les problématiques qui leur sont propres.
Aux Philippines, la religion et la notion de sacrifice revêtent une importance primordiale. Les marins partent ainsi en mission pour le pays, se sacrifiant pour le bien commun. Ce discours est abondamment repris par la classe politique et les médias nationaux. Bien souvent issues du monde paysan, les familles ont investi beaucoup d’argent en vendant des terres ou en empruntant pour payer la formation des futurs marins. La perception des proches restés au pays les cantonne ainsi à un statut privilégié, certes, mais qui comporte un certain nombre d’obligations, comme subvenir aux besoins de la communauté, offrir des cadeaux... Ce statut particulier les met donc à part dans la société philippine et il est parfois bien difficile à un marin d’expliquer qu’il n’a pas d’argent à donner.
Par ailleurs les questions de la migration et de l’identité ont aussi été des axes importants du film. En effet les marins philippins participent d’une forme de migration économique particulière puisque cette dernière n’a pas de but en soi au sens d’une destination. De plus les marins sont confrontés d’une certaine façon à une forme de ce que le sociologue Abdelmalek Sayad nomme double absence. Car les marins sont de fait, absents chez eux. Mais ils le sont également à l’extérieur de chez eux puisqu’il n’existe même pas pour eux de terre d’accueil. Cette situation difficile d’entre-deux interroge la construction de l’identité de ces hommes parfois partis très jeunes de leur foyer et sans attaches pendant des périodes très longues.
L’ensemble de ces thématiques intrinsèques à la vie des marins philippins prennent aujourd’hui d’autant plus de force depuis la catastrophe naturelle du Typhon Haiyan (Yolanda aux Philippines) de novembre 2013 qui a laissé les Philippines dans le chaos avec plus de 5 000 morts, des milliers de disparus et un pays exsangue où tout est à refaire, à reconstruire. Le flot des actualités pourrait nous faire penser que ce drame fait déjà partie du passé. Il n’en est rien. En effet, il faut bien comprendre que si, pour nous, la catastrophe est rapidement devenue un vieux souvenir, elle est longtemps restée une réalité très concrète aux Philippines.
Cette tragédie frappe les marins philippins avec une intensité particulière. Ainsi la perte d’une part de soi des marins dans leur migration rejoint la perte réelle d’être cher, la construction de leur identité en miettes, celle de la reconstruction d’un pays en ruine. Tout ce qui fait la difficulté et la souffrance de la vie des marins est ici démultiplié. La tristesse de ne pas pouvoir être là lors d’un anniversaire ou d’une naissance devient, dans la catastrophe, la douleur de ne pas pouvoir enterrer des proches ou rechercher des disparus, et d’être exclu du drame collectif qui se joue dans leur pays.
Porter mon regard sur ces hommes a été comme ouvrir une fenêtre permettant d’appréhender la réalité sociale et économique de notre monde global fluctuant fait de chaînes d’interdépendances. Entendre les douleurs, les peines et les espoirs de ces marins venus de l’autre bout de la Terre jusqu’à nous, c’est aussi partager l’espace d’un film le sentiment d’une commune humanité. C’est nous interroger sur les liens qui nous unissent et qui nous constituent.

Benjamin Durieux

BIOGRAPHIE
Portrait réalisateur Benjamin Durieux

Né en 1986 à Brest, Benjamin Durieux s’oriente dans un premier temps vers des études de sociologie. Rattrapé par son amour du cinéma, il décide en 2015 d’entamer une année de professionnalisation en cinéma documentaire au sein du master 2 Image et société, à Évry. Cette année d’étude sera déterminante dans la suite de son parcours puisqu’il lui permettra par la suite, avec l’appui d’Élie Séonnet de la société de production BKE, de réaliser son premier documentaire, Les hommes de l’horizon.

Habiter la mobilité

REVUE DU WEB

FRANCE CULTURE >>> LSD, La série documentaire : Devenir marins. Malgré de nombreuses difficultés, pourquoi de jeunes femmes et de jeunes hommes continuent aujourd’hui de vouloir devenir marins ?

FRANCE CULTURE >>> Les pieds sur terre : Le Seamean’s club de Brest. Rencontre avec des marins malgaches qui travaillent sur le bateau Raymond Croze.

NOROIS >>> Les ports de commerce bretons : La Bretagne, baignée par l’océan Atlantique et la Manche, évoque spontanément l’image d’un territoire où la maritimisation semble s’imposer comme une caractéristique incontestable de l’économie.

BAGF >>> Habiter la haute mer : les marins au commerce international. Les solidarités sont fortes au grand large comme à terre ; être marin en haute mer, c’est à la fois habiter un navire, son propre lieu de travail, habiter la mobilité et vivre les aléas de la mondialisation...

CRÉDITS

réalisation Benjamin Durieux
image Benjamin Durieux
son Oscar Hernandez
montage Cécile Martinaud

avec des extraits d'Ode Maritime de Fernando Pessoa

production BKE, avec Tébéo, TVR, TébéSud
avec le soutien de la Région Bretagne et de Lyon Capitale TV, la Procirep / Angoa, l’association Transversale et du Département de l’Essonne
avec la participation du CNC

Artistes cités sur cette page

Portrait réalisateur Benjamin Durieux

Benjamin Durieux

ESPACE PARTICIPATIF

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