Marins planétaires

Réparations porte conteneur - Sea is my country

Dans un monde globalisé, les marchandises transitent d’un continent à l’autre dans le ventre de cargos gigantesques, villes flottantes habitées par une poignée d’hommes venus d’ici et d’ailleurs, en transit permanent.
Marc Picavez a su tirer de cette situation contemporaine où se mêlent hi-tech et industrie lourde, un film qui a du souffle : La mer est mon royaume. De l’embarquement de l’équipage à son retour à terre, de la côte qui s’estompe à une autre qui apparaît à l’horizon, il s’est fondu dans le quotidien de ces hommes abstraits du monde réel, habitants d'un bateau géant, sur une mer immense. Le seul contact avec leurs proches passe par des écrans où affleurent les visages de femmes de marins du 21e siècle. Et justement parce que cette épopée humaine est éminemment liée au déploiement du net et à la couverture satellitaire des océans, le réalisateur l’a déclinée sous forme d’une exposition itinérante et d'un webdocumentaire, que vous pouvez aussi découvrir sur cette page.
Une histoire, deux moyens bien différents de la vivre.

LA MER EST MON ROYAUME

LE FILM

de Marc Picavez (2014 - 55’)

Ramil, 20 ans, a choisi de devenir marin dans la marine marchande. En tant qu’élève officier, il embarque pour la première fois sur un immense cargo qui transporte diverses marchandises entre l'Afrique et l'Europe. Pendant dix mois, il va travailler et vivre parmi un équipage venu des quatre coins du monde, originaire comme lui des Philippines, mais aussi d'Indonésie, d'Ukraine, d'Égypte et d'Allemagne. Tous se sont laissé séduire par les slogans d'écoles leur promettant de découvrir le monde et par la promesse d'un salaire meilleur qu’en restant à terre. Au contact d'Andrey, un jeune officier ukrainien, il va apprendre le métier et la vie qui va avec. Une vie où le temps suspendu de la mer alterne avec celui, accéléré, de l'escale.

>>> un film produit par Les films du balibari

SEA IS MY COUNTRY

LE WEBDOC

>>> un webdoc produit par Once Upon et Les Films du balibari

Un univers terriblement contemporain

GENÈSE

par Marc Picavez

Réparations porte conteneur - Sea is my country

Au départ, en longeant les grilles du port de Saint-Nazaire, j’ai vu ces silhouettes lointaines qui déambulaient sur le pont des navires hauts comme des immeubles. Ces hommes me paraissaient intouchables, à côté du monde, sans prises sur le territoire. C’étaient de jeunes Philippins au style urbain, engagés pendant dix mois, arrivant et repartant par avion. Pris en étau, ils erraient sur les docks, sans parler la langue, en serrant les dents.
Au fil des rencontres, j’ai arpenté leurs espaces quotidiens : des terminaux spécialisés excentrés des centres-villes, peuplés de grues surpuissantes et de camions pilotés informatiquement. La présence humaine semble infime dans ces décors flirtant avec la science-fiction. Qu’il est loin le temps où l’on allait se promener en famille sur les docks le dimanche après-midi. Le temps des petits vendeurs, des prostituées qui visitaient les navires en escale. Le romantisme du 20e siècle est dépassé. La vie des marins a changé.

C’est dans cette atmosphère que j’ai rencontré Andrei, Wendel, Ramil et l’équipage cosmopolite de l’African Forest.


Ils sont jeunes et débrouillards, originaires d’Ukraine, des Philippines, du Ghana et de Trinidad et Tobago. Ce sont des ouvriers de la mondialisation, formés par des écoles maritimes internationales et recrutés en masse ces dernières années pour permettre le développement exponentiel des échanges en provenance de Chine et d’Asie. Depuis l’an 2000, le nombre de navires a augmenté de 50%. Il fallut donc recruter cette nouvelle génération de marins.
Mais Ramil ou Andrei sont aussi des émigrés de travail. S’ils s’engagent des mois durant pour une vie de labeur à l’autre bout de la planète, c’est pour connaître une évolution sociale dans leur pays, grâce à un salaire supérieur à celui qu’ils pourraient toucher à terre. Pour tous, chaque contrat est un engagement fort et de longue durée (de 6 à 14 mois). Ramil effectue son premier contrat et s’engage dans une vie nouvelle qu’il découvre pas à pas. Wendel prépare un autre engagement, son mariage, qui aura lieu en août prochain. Andrei, lui, s’engage pour ses équipiers, pour que chaque traversée soit un expérience collective enrichissante.
À eux tous, ils forment une véritable tour de Babel et communiquent entre eux grâce au globish, un anglais fragile qui leur sert de langue véhiculaire, bien au-delà des termes techniques de leur métier. C’est la langue d’un monde global, interconnecté. Ce sera la langue principale du projet, et peut-être celle du monde de demain, à en croire le modèle économique qui la fonde et les repères culturels qui vont avec.
D’Amsterdam à Libreville, je trace le portrait de ces hommes en transit permanent, confrontés à l’immensité de la mer et à celle, plus infranchissable encore, de leurs lieux d’escale. Je raconte comment, au cœur de cet univers radicalement mondialisé, ils mettent en place des stratégies pour exister individuellement et collectivement. C’est à cet endroit que le projet se situe. Comment s’adaptent-ils à cet étrange espace-temps qui les emmène de port en port, entre l’Afrique de l’Ouest et l’Europe du Nord ? Comment ces conditions font apparaître de nouvelles formes de vécu romanesque et de nouvelles formes de misère ?

Le transmédia comme une évidence

Le film raconte une histoire reposant sur des personnages cosmopolites que j’ai accompagné pendant près d’un an.

L’exposition Seamen’s Club me permet de travailler un récit fragmenté, à l’image de la vie de ces marins. Elle propose au visiteur une immersion aux côtés des marins étrangers qui visitent nos ports de manière furtive.
Le webdocumentaire, tel un trait d’union, embarque dans une expérience multimédia composée, pour une part, d’une exploration kaléidoscopique de l’univers portuaire contemporain, et pour une autre part, d’épisodes narratifs pensés comme autant de voyages embarqués à bord de l’African Forest. De chez lui, ou en transit, l’internaute se confronte à l’univers romanesque et rugueux, terriblement contemporain, des marins globalisés de la marine marchande.

Les marins naviguent, les internautes surfent

par Nicolas Bole

Connexion à quai - Sea is my country

Le projet de Marc nous plonge dans un monde qui nous est, d’une certaine manière, impensé : celui du transport de marchandises. Tant que celles-ci trouvent leur place dans notre circuit de consommation, la façon dont elles sont acheminées ou la situation des hommes qui permettent leur mobilité ne parvient que rarement à notre conscience. C’est toute la force de l’intention documentaire de Marc que de redonner corps à ces échanges commerciaux, à qui l’on prête la vertu de circuler librement, comme si les marchandises s’acheminaient toutes seules, et de s’intéresser ainsi à ceux qui rendent cette liberté possible.

Comment le dispositif interactif peut-il rendre compte du temps, de la matérialité de ces échanges incessants, pour lesquels il faut bien des hommes, alors même que le web propose une expérience virtuelle ? En réponse, un constat : les marins naviguent, les internautes surfent. Et nous avons très tôt pensé que jouer avec la temporalité de l’expérience de l’internaute était une donnée primordiale pour faire vivre le rythme de ce travail si particulier.


Temporalité d’abord dans le rythme du récit. Proposer donc deux espaces irréductibles l’un de l’autre : À terre d’un côté, En mer de l’autre, les deux faces de la vie de ces marins, scandée par ces rotations. Cette opposition est la condition même de leur métier. Les rites sociaux qui en découlent, l’éloignement, forcé ou volontaire, de la famille, mais aussi les retours à la terre, ces instants de notre quotidien qui sont leur bulle un peu irréelle, entre les Seamen’s Club, les ports européens construits pour évacuer l’humain ou les virées en ville : se joue ici le théâtre intime de ces hommes que Marc suit depuis des mois.

Temporalité aussi dans le temps nécessaire à l’acheminement. Faire ainsi que les trajets de l’African Forest ne soient pas des péripéties du récit, mais bien des embarquements et des voyages : un temps incompressible qui fasse vivre et éprouver le long chemin de la marchandise, de l’origine jusqu’à son lieu de consommation.

On progresse À terre comme on déambule, en attendant de réembarquer. S’éloignant du narratif, l’interface joue davantage sur des séquences agencées en kaléidoscope et qui sont comme les facettes d’un monde truffé d’antagonismes : la vidéo (d’une virée en ville pour des marins déphasés) côtoie la data (traduisant l’importance de ce commerce maritime mondial), la photo (de l’immensité des ports européens) se mêle aux captures d’écran (des sirènes des marins, leurs femmes à l’autre bout du globe, dans une fenêtre Skype). L’internaute, tout comme le marin en escale, ressent un sentiment de flottement dans ce sas, sans réel but pour les marins, que met parfaitement en scène une progression délinéarisée sur l’interface.

Puis, l’embarquement sur le bateau correspond à une autre temporalité au nombre de jours bien délimité, celle du voyage. Là se niche la linéarité et le caractère inexorable du voyage : une fois parti, le bateau ne peut revenir en arrière. En mer, l’internaute est mis à cette même situation : embarqué sur l’un des quatre trajets possibles, il vit l’expérience selon un rythme qu’il ne maîtrise plus. De la déambulation, on retrouve la narration linéaire. Nous recevons quotidiennement un chapitre du carnet de bord de l’Africain Forest, racontant la vie sur le bateau. Le récit se déroule sur fond d’images de la mer, roulis implacable et entêtant qui structure l’expérience visuelle et sonore des marins comme des internautes.

Ce mélange sensoriel d’images indatables, qui pourraient avoir été filmées depuis que le monde est monde, contribue à retranscrire la dimension poétique de cette vie de marin. Certes, il s’agit de cargos commerciaux ; les conditions y sont difficiles. Mais l’éloignement du monde des humains et la proximité d’éléments aussi puissants que la mer qui entoure de toutes parts le bateau convoquent nécessairement cette peinture romanesque de la réalité. À l’instar de Leviathan, référence évidente dans le traitement sensible des images, ces hommes ont un destin extra-ordinaire, de par la singularité de leur choix de vie.

L’ambition interactive de Sea is my country est non seulement de raconter l’histoire de ces marins et de leur métier, méconnu dans ses détails, mais aussi de jouer sur le caractère fascinant de l’opposition entre les grands espaces (marins, industriels) et l’intime (Seamen’s Club, Skype) qui structure leur vie.

MARC PICAVEZ

BIOGRAPHIE

Né en 1981, Marc Picavez écrit son premier scénario au lycée et remporte le concours des scénarios sur la drogue avec le court métrage C’est presque terrible, réalisé par Lionel Mougin et produit par Télérama.
Parallèlement à des études d’anthropologie, il crée en 2000 l’association Makiz’Art (production et éducation à l’image) puis réalise un premier film, Bul déconné ! Ce film, primé à Dakar, Montréal, Ouidah et San Francisco, est le fruit d’une collaboration avec Massaër Dieng. Les deux auteurs préparent ensuite le long métrage de fiction Dakar, en attendant la pluie.

Marc développe parallèlement des projets en solo comme France-Brésil et autres histoires... (2007), primé dans plusieurs festivals, Agosto (Prix de qualité du CNC 2010), et Le noir n’existe pas (Prix France Télévisions de la Diversité).

NICOLAS BOLE

BIOGRAPHIE

Nicolas Bole est coordinateur général du festival des États généraux du film documentaire à Lussas et journaliste et co-animateur du Blog Documentaire, revue de références sur les arts documentaires. Auteur de Le webdoc existe-t-il ? un livre récapitulatif sur le genre, en collaboration avec Cédric Mal. Il assure la veille et l’analyse de ce secteur, plus particulièrement de celui du webdocumentaire.
En 2012, après un premier film sur le geste professionnel du projectionniste réalisé au cinéma L’Alhambra à Marseille (multi diffusé en région Picardie par l’ACAP dans le cadre d’une exposition sur le métier du projectionniste), il coréalise fin 2012 le webdocumentaire Sout Al Shabab, la voix des jeunes, produit par Hans Lucas et diffusé sur France Culture, et sélectionné aux Prix France 24 - RFI du Festival Visa pour l’Image de Perpignan et au Festival des reporters de guerre de Bayeux en 2013.


En parallèle, il assure des formations sur le webdocumentaire, pour des universités (Paris Jussieu, Versailles Saint-Quentin) ou des centres de formations (CFPJ, INA, Gobelins...). Il a accompagné pour CFI le développement de l’écriture de webdocumentaire On Screen Off Record de Rami Farah, qui a obtenu une aide au développement nouveaux médias du CNC.
Il intervient également auprès d’acteurs du cinéma en formation webdocumentaire (CNC) et dans des festivals ou conférences qui lui sont consacrés.
Il travaille enfin en tant que concepteur freelance de projets interactifs sur plusieurs projets de webdocumentaires avec des structures de productions audiovisuelles (Gedean et Doc en Stock mais aussi PIW!) et anime des séminaires de développement pour des projets transmedia pour le département Nouvelles Écritures de France Télévisions.

Habiter les océans

REVUE DU WEB

RENCONTRE >>> Marc Picavez parle de son film lors des rencontres cinématographiques de Digne les Bains.

France TV INFO >>> Les pêcheurs, la marine marchande, la Marine Nationale, les acteurs de la vie maritime sont nombreux. Parcourant les mers pendant des mois, cette passion les unit. Leur habitat à eux, ce sont les océans.

LE MONDE >>> Officier de marine marchande, l’antidote à une vie de routine. Des bords de la Baltique, de la Méditerranée ou de l’Atlantique à l’École nationale supérieure maritime, de jeunes officiers racontent leur choix de carrière.

CRÉDITS

FILM
réalisation Marc Picavez
image Rémi Mazet
son Marc Picavez
images + sons additionnels Frédéric Mainçon, Éloi Brignaudy, Brice Picard
montage Catherine Rascon
montage son Jérémie Halbert

musique originale Antoine Bellanger
étalonnage Le Pingouin Magnifique, Alexandre Lelaure
mixage Kana-sons – Stéphane Larrat

production Les films du Balibari
en coproduction Arte France
avec le soutien du CNC, la Région Pays de la Loire, le département Loire-Atlantique

WEBDOC
récit Nicolas Bole, Marc Picavez
développement RacontR
graphisme 1,2,3 Simone
composition sonore Le Caveau Phonique

une coproduction Les films du balibari, Once Upon
avec le soutien du CNC Nouveau Medias, de la Région Aquitaine, de l’Agglomération de la Rochelle

Artistes cités sur cette page

Marc Picavez

Nicolas Bole

ESPACE PARTICIPATIF

    KuB vous recommande