Guy Le Querrec : En Bretagne

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Après avoir sillonné le monde et saisi l’humanité dans tous ses états, le photographe Guy Le Querrec est revenu en Bretagne, avec trois expositions inédites et un livre d’art.

C’est en 2011, alors que l’œuvre de Guy Le Querrec liée au jazz est exposée au Centre atlantique de la photographie (CAP – galerie du Quartz, scène nationale de Brest), qu’émerge l’idée de mettre en forme un corpus de plus de cinq mille photos qu’il a réalisées en Bretagne, entre 1965 et 1980, inédites pour la plupart.

À l'automne 2016, le public a pu parcourir cette exposition en trois volets, présentés dans trois lieux emblématiques de la photographie en Bretagne : le CAP à Brest, la galerie le Lieu à Lorient et l’Imagerie à Lannion.


GUY LE QUERREC

autoportrait Guy Le Querrec KuB

Par Raymond Depardon

Guy Le Querrec est à la fois le poète et le bouffon ! C’est aussi un grand tireur, il déclenche son appareil au bon moment – l’instant décisif – il a beaucoup travaillé là-dessus, il nous a tous complexés ! C’est quelqu’un de très présent, il est authentiquement français, il porte en lui tout un monde, Guy est le vrai parigot ! Et il aime le mot, il aime rire… J’ai eu la chance de faire un atelier avec lui, Guy est un grand expert de la pédagogie ! Je l’ai aidé mais aussi observé, sa science est monumentale, il a un discours incroyable sur la façon de faire des photos. Si je devais donner un conseil à quelqu’un, je lui dirai d’écouter Guy car il sait transmettre l’amour de la photo, la science. Il est un peu psychologue, sorcier, conseiller, il aime les gens, l’être humain. Il aime la musique. On a aussi ce point en commun, nous sommes des Africains tous les deux ! L’Afrique lui va bien, il est peut-être le plus africain des photographes de Magnum.

Il est le griot, il est le musicien, la danse, la gestuelle, la grâce, la parole, il aime les Africains, les gens, les femmes, la musique, les notes, les chansons. C’est un personnage à la fois très français, et en même temps universel. Je ne trouverai pas beaucoup de Guy Le Querrec dans le monde !

LES BRETONS PAR LE QUERREC

procession Guy Le Querrec KuB
Return of the procession towards the village. Morbihan department. Brittany. Saturday 26th May, 1979. © Guy Le Querrec / Magnum Photos

Les Éditions de Juillet, basées à Chantepie près de Rennes, publient Guy Le Querrec en Bretagne, un ouvrage de 364 pages préfacé par Michel Le Bris qui se veut être, indique l’éditeur, la mémoire vivante d’un grand photographe, retraçant 40 ans de photographies d’une Bretagne à la fois traditionnelle et contemporaine, ancrée dans sa culture et ouverte sur les autres. Des ouvrières des conserveries de Douarnenez aux cueilleurs d’artichauts du Léon, des bals populaires aux cafés enfumés, des fêtes de famille aux pardons traditionnels, Guy Le Querrec nous emmène dans l’intimité d’habitants qui font la richesse de ce territoire.

Michel Le Bris : Nous avons chacun nos Bretagnes, que nous conservons avec un soin jaloux, comme le trésor le plus précieux, au secret de nos cœurs – et nous nous disputons depuis des siècles avec nos voisins, mais ce n’est bien sûr qu’un jeu, pour décider de laquelle est la seule vraie. La nôtre, il va sans dire. L’ami James Crumley, grand écrivain du Montana aujourd’hui disparu, ne disait pas autre chose de cet Ouest américain objet de tant de passions, de colloques, de disputes – où le situer, en effet, sinon, grommelait-il, dans son cœur, cet espace se revendiquant sans limite, rebelle au marquage et aux définitions, qui toujours nous échappe ? 

L’Ouest – une chose au moins était sûre, ajoutait-il, c’est qu’il lui manquait, dès qu’il s’absentait, et qu’il y revenait toujours « en courant et libre ». (…) Cela me paraît une bonne définition, jusque dans sa conclusion, de ma Bretagne – de nos Bretagnes, aussi singulières soient-elles pour chacun de nous.

REGARDS DE BREIZH, PHOTO-CONCERT

Le 11 octobre 2016 au Mac Orlan dans le cadre de l’Atlantique Jazz Festival à Brest, l’ensemble Nautilis joue la Bretagne de Guy Le QuerrecInnacor en a édité un CD et KuB est là pour en faire une captation ! 

Reconnu pour son talent à capter ces moments intenses et éphémères que sont les concerts de jazz, Guy Le Querrec est aussi un photographe de territoire, qui parvient à convoquer dans ses clichés toute la singularité d’une population, d’un lieu, d’un moment. Au ­travers d’un photo­-concert, Nautilis dévoile l’originalité et la finesse de ce regard. La Bretagne que l’artiste a tâché de décrire se dessine comme un paysage humain profondément vivant, brut et truculent.

Elle se découvre ici au fil de séries de photos, déclinées comme des tableaux d’un territoire nouveau, comme un pays inconnu dont le quotidien a été saisi par un objectif virtuose, aux sons des compositions de l’ensemble, caractérisées par leurs reliefs et leur énergie.

Sur une animation photo de Jean-Alain Kerdraon, la musique de l’ensemble Nautilis se développe comme un écho aux clichés en en constituant un cadre de lecture aussi riche et varié que ces derniers peuvent l’être. Une musique mouvante, pensée et écrite comme un reflet de l’œuvre du photographe mais qui ne se limite pas à illustrer, ou à singer, restant fidèle à son propre souffle, libre et généreux. Un photo-­concert comme une ode à la poésie de l’instant, un hommage à cette capacité du photographe à capter l’essence d’un moment.

RÊVEURS D’AMÉRIQUE

Guy Le Querrec Big Foot KuB
10th day of the journey. from the North Fork of the Bad River, Haakon county to Big Foot Pass. Monday 24th December, 1990. © Guy Le Querrec / Magnum Photos

Dans la préface de Guy Le Querrec en Bretagne, Michel Le Bris rappelle que les Bretons ont traversé l’Océan bien avant Christophe Colomb, ne serait-ce que pour pêcher la morue autour de ces terres neuves que l’on disait alors « île des Bretons ». (…) Marins, explorateurs, trappeurs dits « Indiens blancs » dans toute la Prairie et par-delà les Rocheuses, chercheurs d’or en Californie, nous avons fait plus que les rêver, ces Amériques : nous les avons créées aussi, un peu.

En 1990, 100 ans après le massacre de Wounded Knee où l’armée américaine assassina le chef sioux Big Foot et les siens, Le Querrec accompagne des cavaliers sioux lakota partis sur les traces de leurs ancêtres, par un froid polaire, dans la neige à travers les montagnes du Dakota. Michel Le Bris évoque les images de cavaliers emmitouflés en longues files, dans un monde blanc comme un linceul, le décor grandiose et terrible des montagnes, nourries par l’émotion de leur auteur, comme arrachées à lui-même par la situation exceptionnelle qu’il vit, en partageant leur quotidien.

Jean-Baptiste Gandon, toujours dans l’ouvrage Guy Le Querrec en Bretagne, ajoute que cette expérience extrême lui donnera la certitude que la photographie est une affaire d’anticipation et d’intuitions, d’attente et de résistance à la tentation. 

Au grand jeu de la patience, il sortira vainqueur : ses photographies demeureront hors d’atteinte et hors du temps, figées dans l’air glacé du Dakota du Sud. Après avoir été exposées au Festival des Étonnants Voyageurs 2001, ces quarante photos sont publiées dans un recueil, Sur la piste de Big Foot, préfacé par Jim Harrison qui dira de Guy Le Querrec qu’il a l’œil splendide mais impitoyable d’un tragédien...


Préface de "Sur la piste de Big Foot" par Jim Harrison (extrait)

La dernière chose à laquelle un américain doté de la moindre conscience morale désire penser, ce sont les Sioux. Autant oublier qu’on a des coudes, avant de s’en cogner un, douloureusement, contre une porte. Ça vous arrête net, et cette douleur bénigne vous rappelle des événements nettement plus pénibles, par exemple le jour où vous vous êtes fracturé le dos ou le cou.

Les premiers habitants de l’Amérique formaient plus de cinq cents tribus ; nous n’en avons traité aucune aussi mal que les Sioux. Jusqu’à une date récente, même des historiens renommés avaient tendance à évoquer le massacre de Wounded Knee comme « la bataille de Wounded Knee » ce qui revient à parler de la bataille de Treblinka, de la bataille de Buchenwald ou de notre propre bataille de Mi Laï. Après la fin des « Guerres Indiennes », qui se résument pour l’essentiel à une longue boucherie, il n’y a eu aucun Plan Marshall, mais simplement la création du Bureau des Affaires Indiennes, sans doute l’administration la plus insidieuse de toute l’histoire de notre république. Pour passer du général au particulier, je me rappelle avoir vu, il y a vingt ans, sur la réserve Navajo de Keams Canyon, des enfants infirmes jouer pieds nus dans la neige, une image incroyable. À peine une semaine plus tard, dans les locaux de la Société historique du Nebraska, je regardais des photos prises immédiatement après le massacre de Wounded Knee. Ma vision monoculaire s’est légèrement brouillée (je suis borgne) quand j’ai découvert la photo d’un ravin rempli d’enfants morts. Il avait fait un froid terrible et l’on aurait dit que les membres gelés de ces enfants s’étaient disposés d’eux mêmes pour adresser une supplique maladroite à un ciel muet. Des massacres comparables pour le nombre des victimes avaient déjà eu lieu à Sand Creek, dans l’est du Colorado, chez les Cheyennes, et à Bear Creek chez les Shoshones, quand l’un de nos soldats avait décrit la tuerie comme « une partie de plaisir ». Il est sans doute difficile de connaître la véritable histoire de notre propre pays, mais la plupart de mes concitoyens ne semblent pas trop s’en inquiéter. Nos manuels scolaires ne reconnaissent jamais clairement que nous sommes descendus de nos bateaux pour anéantir une civilisation extrêmement variée, dont les cinq cents incarnations possédaient un art et une littérature orale d’un raffinement admirable. Nos armes ont inclus revolvers et carabines, famines et maladies. La raison de nos conquêtes avait pour nom : cupidité.

GUY LE QUERREC

Guy Le Querrec porz even KuB

Portrait d’un photographe en œil glouton

par André Laude pour la revue ZOOM septembre 1973
Il a dans les veines le sang et la mémoire des Celtes, autrement dit des marins, des pêcheurs de goémon, des pilleurs d’épaves, des rebelles, fût-ce au nom d’une cause déviée de sa source souvent, des bardes d’Irlande qui étaient des sacrés buveurs de bière et des sacrés baiseurs de bergères, du temps où les Landes d’Eire n’étaient pas sillonnées par des bandes de cadres occupés à jouer au romanichels dans ces roulottes de luxe. Breton, dans ce mot-là il y a tout un monde. Une différence. De la magie, des croyances, un âpre goût du réel et en même temps un sens inné du mystère. (…) Que cela lui plaise ou non, Le Querrec jette un regard « religieux » sur les choses, je veux dire que les choses ne sont pas pour lui ces éléments fonctionnels, monstres glacés comme on les appréhende dans l’Occident de la névrose capitaliste, mais des éléments vivants reliés à sa propre marche d’homme, avec lesquels il a à voir et à compter. (…) On sent l’effort des mains, des muscles, on éprouve le rugueux contact des filets, des outils. Le quotidien se trouve brusquement « illuminé », dignifié comme dans les chants anciens ou les poème d’un Antonio Machado.


Guy Le Querrec

Guy Le Querrec, d’origines bretonnes, est né à Paris le 12 mai 1941. Il prend ses premières photos à l’âge de 14 ans avec un Ultra-Fex 4,5×6, cadeau de Noël du comité d’entreprise de la banque où travaille sa mère. L’année suivante, il achète un Photax d’occasion auquel succède un Semflex puis un Rolleiflex, offerts par ses parents en récompense de réussites scolaires. En 1962, il achète son premier Leica, un IIIG, avec le revenu de ses heures supplémentaires dans la compagnie d’assurances où il travaille. Il devient professionnel à 26 ans et débute dans une petite agence de publicité Atelier 3 située rue Daguerre à Paris. En 1969, il est engagé par l’hebdomadaire Jeune Afrique comme reporter photographe et responsable du service photo. Pendant deux ans, il voyage fréquemment en Afrique noire francophone et dans les pays du Maghreb. Il rejoint ensuite l’agence Vu, dirigée par Pierre de Fenoÿl en 1971 et, l’année suivante, co-fonde l’agence Viva qu’il quitte en 1975. Sujets les plus représentatifs de cette période : la Bretagne, La famille en France (reportage collectif de Viva, 1973), le Portugal de la Révolution des Œillets (1974-1975), Les Français en vacances (1976, première bourse de la Fondation Nationale de la Photographie). Entré à Magnum en 1976, il est élu membre en 1977.

Principaux reportages : le concert Mayol à Paris (1979, bourse de la Ville de Paris), nombreux pays d’Afrique entre 1984 et 1998 dont un reportage sur les traditions en Pays Lobi au Burkina Faso dans le cadre du 50e Anniversaire de Magnum, la Chine (1984-1988- 1989), les Etats-Unis en 1990 : le Big Foot Memorial Ride (Dakota du Sud). De 1977 à 1985 une étroite collaboration avec le sculpteur Daniel Druet le conduit notamment à l’Elysée pour une dizaine de séances de pause du Président François Mitterrand. Une de ces photographies a été sélectionnée en 1999 dans la série Les 100 photos du siècle (TV et livre). En 1998 il est lauréat du Grand Prix de la Ville de Paris. La musique, et tout particulièrement le jazz qu’il fréquente depuis les années 60, occupe une place importante dans son travail. Ses photographies constituent une chronique régulière et dense de l’univers des musiciens, de leurs gestuelles, de leurs cadences, de leurs relations et de leurs décors, aussi bien en scène, en concert, ou en répétition, que dans les coulisses, en voyages, en instance de création et de vie. Première photo de Michel Portal en 1964.

En 1981, dans le cadre d’un projet du Ministère de la Culture (Photoscopie), il va le suivre pendant 3 mois. Depuis cette période, il chronique régulièrement des épisodes de sa vie de musicien, notamment, dans les livrets pour les CD « Minneapolis » (2001) et « Minneapolis we insist » (2002) publiés chez Universal Jazz.

Lors des Rencontres Internationales de la Photographie d’Arles, au Théâtre Antique, il crée deux spectacles, « De l’eau dans le jazz » en 1983, puis en 1993 « Jazz comme une Image ». Projetées sur écran géant, les photographies sont conçues comme partition pour une musique improvisée en direct par un quartet où il réunit Michel Portal, Louis Sclavis, Henri Texier et Jean-Pierre Drouet. En 1998, il réalise pendant cinq semaines dans les stations du métro parisien, une campagne d’affichage évolutif (Jazz comme une Image) consacrée au festival Banlieues Bleues.

Depuis 1980, il a participé à une trentaine de films documentaires sur le jazz, réalisés principalement par Frank Cassenti (portraits de musiciens, chroniques de festivals…). Prolongeant les tournées africaines à travers 25 pays, avec les musiciens Aldo Romano, Louis Sclavis et Henri Texier, trio inventé à son initiative, sont publiés chez Label Bleu, les coffrets (cd et livrets, récits photographiques de ces voyages) : en 1995 Carnet de Routes (Afrique centrale et de l’ouest), en 1999 Suite Africaine (Afrique de l’est et du sud). En 2005, sortie du troisième volet du triptyque africain sous la forme de deux albums – CD « African Flashback », comprenant une sélection de près de 200 photographies prises lors d’autres reportages en Afrique entre 1968 et 1998, et mises en musique par ce même trio. En novembre 2006, à l’occasion des 20èmes rencontres internationales D’Jazz de Nevers, création du spectacle « Root africaine » du Trio et du Griot. Raymond Depardon, directeur artistique des Rencontres Internationales de la Photographie d’Arles 2006, le choisit parmi ses compagnons de route. Sous le titre L’œil de l’éléphant, il se trouve impliqué dans trois projets : une importante exposition rétrospective de 70 photographies grand format, la création d’un nouveau spectacle de projection de ses photographies mise en musique en live par le même quartet qu’en 1983 et 1993, Portal, Sclavis, Texier, Drouet, et la direction d’un stage. Les deux spectacles L’œil de l’éléphant et Root africaine tournent en France, Belgique, Hollande, Hongrie, Espagne, Italie, Allemagne… En 2008, Daniel Soutif sélectionne un portfolio pour l’exposition Le Siècle du Jazz coproduite par le Mart à Rovereto, le musée du quai Branly à Paris et le CCCB à Barcelone.

Guy Le Querrec mène par ailleurs, depuis son premier stage aux rencontres d’Arles en 1976 une activité pédagogique régulière et remarquée, en France (RIP d’Arles, Université Paris VIII, atelier de la Ville de Paris…) et à l’étranger (Suisse, Angleterre, Belgique, Espagne, Italie, Canada, Sénégal, Mongolie…).

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