Sur le rebord du monde

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Engloutissement

Penmarc’h, à la pointe du Finistère, vit depuis toujours de la mer. Aujourd’hui tout y parle d’un risque d’engloutissement, au propre comme au figuré : fragilité du trait de côte, impuissance des hommes pris dans un naufrage économique.

Avec Nous autres cochons, nous avions entamé l’exploration du monde agricole, englué dans une crise sans fin, avec le film d’Hervé Drézen, Sur le rebord du monde, c’est sur la pêche que nous nous penchons, avec le même constat de faillite d’un système. Les pêcheurs, tout comme les paysans, sont-ils condamnés à disparaître pour laisser la place à des manœuvres et des techniciens ?

Nous prenons ici le temps de la réflexion, en découvrant Penmarc’h vu de l’intérieur, un documentaire à l’extrémité du Finistère.

SUR LE REBORD DU MONDE

BANDE-ANNONCE

un documentaire d’Hervé Drezen (2016)

Retrouvez ici la bande annonce de cette oeuvre (les droits de diffusion sur KuB sont arrivés à échéance).

Le réalisateur, dont c’est le premier film produit, embarque le spectateur dans la fragilité de ce monde qui est le sien. Après s’être brûlé les ailes à Paris, puis établi à Rennes, il revient sur les lieux de son enfance, prendre la mesure de l’évolution d’un monde qu’il croyait connaître par cœur.

Devenir pêcheur en mer… c’est le rêve de deux gamins qu’il suit dans leurs allées et venues entre la jetée et la criée. Être sur l’eau, s’exposer à la force démesurée de l’océan, serait-il consubstantiel du fait d’être Penmarchais ?

UNE MANIÈRE DE PERCEVOIR LE MONDE

INTENTIONS
sur rebord monde - Herve Drezen affiche

Ma famille vit à Penmarc’h, sur la pointe sud du Finistère, depuis plus de cinq générations : une lignée de marins-agriculteurs, d’employées de conserveries, de catholiques et de communistes, tous très attachés à leur terre, leurs coutumes et leur mode de vie. Mon histoire est liée à une terre aplatie par les vents d’ouest et taillée par la houle de l’Atlantique.

Ma famille m’a pourtant poussé à m’éloigner de la mer. Conscients des difficultés croissantes du secteur de la pêche au début des années 90, et portés par l’idée d’ascension sociale, mes parents ont tout fait pour que j’acquière les meilleures bases scolaires et que je gagne en mobilité. Pour me faire peur et me pousser, ma mère me répétait sans cesse que si je ne travaillais pas à l’école, je finirais marin-pêcheur.

Étrangement, alors que ce métier faisait vivre toute la communauté, il était souvent utilisé comme le repoussoir, l’injonction à faire mieux, à fuir ce métier de galérien et peut-être à fuir Penmarc’h.

Alors, pour satisfaire l’espoir que mes parents avaient mis en moi, j’ai travaillé à l’école et opté pour un métier de raison, dessinateur industriel puis technicien qualité. Je suis devenu un jeune cadre dynamique parisien. Je tenais ma mobilité sociale ! J’ai vite déchanté. Professionnellement, j’ai participé à l’individualisation des préoccupations, à la mise en concurrence des salariés, à la destruction de la communauté des travailleurs… Toujours, j’améliorais la productivité à court terme, aux dépens de la qualité et du souci des Hommes. Dans la sphère privée, j’avais l’impression que mon espace vital rétrécissait, que mon rythme de vie s’accélérait, que je perdais mes repères, mon identité. C’est là, à plus de 650 km du rebord du monde que j’ai commencé à prendre conscience de l’importance qu’avaient pour moi le vent, les lumières changeantes, le rythme des marées… tout ce qui fait ce lien indéfinissable à un mode de vie, à une manière de percevoir le monde.


Début cinématographique

Un grave accident de voiture le 11 août 2001, m’a fait prendre un autre chemin. J’ai commencé à réfléchir à ce que je vivais, à pourquoi j’en étais là et à ce que je voulais vraiment. Mon cheminement personnel m’a fait découvrir le cinéma et les œuvres de Van der Keuken, de Pollet, Marker, Gheerbrant, Comolli, Kramer, Watkins, Cavalier, Rouch… J’ai quitté mon travail et j’ai tout fait pour m’élancer sur leurs traces.

Johan van der Keuken, écrivait à propos d’Amsterdam, sa ville : J’ai su qu’il me fallait précisément filmer à Amsterdam ce monde qui tourne en une ronde folle, pour essayer de transposer, ici précisément, l’inconnu dans le familier. En effet si je ne suis pas ici un citoyen du monde, je ne le serai nulle part ailleurs.

Ces quelques lignes traduisent parfaitement ce que je vise en filmant ce que je connais le mieux : Penmarc’h. Parce que j’en ai exploré les moindres recoins à quatre pattes, à vélo, et qu’ensuite, jeune homme, j’y ai usé différentes tenues de travail (agent de criée, employé communal ou de conserverie, serveur de PMU) j’ai une très bonne connaissance de ce terrain ainsi qu’une complicité forte avec les hommes et femmes qui y vivent.

Pour moi filmer Penmarc’h, c’est m’ouvrir sur le monde.

LE NAUFRAGE ÉCONOMIQUE

sur le rebord du monde Herve Drezen Lowan et Mathieu quai débarquement

La flotte d’Intermarché qui rafle tout, l’Espagne désignée n°1 de la pêche par Bruxelles… La catastrophe en cours, telle qu’elle est perçue dans le film, est d’abord économique. C’est le cœur du travail d’Hervé Drézen, d’avoir su tramer des histoires personnelles, la sienne et celle de ses camarades d’infortune, avec une analyse économique et politique. Extraits de son dossier artistique :

La criée, c’est la gare de triage des ressources. Le poisson y est lavé, conditionné, acheté, vendu et expédié vers des horizons lointains. Les professions s’y croisent, les informations s’y échangent. On y fait l’état des lieux de la ressource : diversité, quantité et qualité des pêches. Ici le travail se confronte directement aux marchés financiers. Chaque jour, le cours du poisson se négocie en fonction de l’offre et de la demande, et le cours du gasoil fluctue. Le revenu des pêcheurs est totalement soumis à cette combinaison dont ils ne maîtrisent rien.

Les Penmarchais paient aujourd’hui les excès des années 80. À cette époque tous les acteurs du secteur se sont engouffrés dans la voie d’une pêche intensive. La Commission européenne, l’État français, les banques, les coopératives de marins, tout le monde a poussé à l’augmentation de la capacité de pêche. De nombreux bateaux ont été construits. Le progrès technique battait son plein pour améliorer l’efficience de l’outil de travail et l’enrichissement de la communauté.


Si quelques-uns sentaient le danger arriver, la majorité s’est jetée tête la première dans l’engrenage de la surexploitation. Les années 90 ont marqué une baisse visible de la ressource ainsi que la baisse des cours. Dans le même temps, les dévaluations monétaires ont compromis l’export sur le marché européen. De nombreux patrons pêcheurs ont alors commencé à connaître des difficultés de remboursement de leurs prêts. Résultat, une crise de liquidités. Le système s’est trouvé sur le bord d’exploser.

Depuis, de multiples politiques de rattrapage se sont succédées : plans de sortie de flotte et gestion drastique de la ressource. Les conséquences ont été catastrophiques, tant pour les marins que pour les terriens, car un emploi en mer génère près de quatre emplois à terre.

Quand j’étais étudiant, c’était facile d’être embauché. Un mois à la criée, un autre à la marée. Aujourd’hui de nombreuses boîtes ont fermé. Plus de filet de sécurité, les emplois sont en CDD, la précarité s’est installée. On avance à marche forcée, il faut s’adapter.

Un peu naïvement, je me pensais à l’abri au paradis. Mais ici c’est la même rengaine : subventions, restructuration, modernisation, concentration, grande distribution, mondialisation, financiarisation. Je pense dépossession, disparition. Le port n’est pas rentable. Des technocrates ont décidé qu’il doit fermer. Je me demande : et eux, ils calculent ça comment ?

LES MAILLONS D’UNE CHAÎNE

sur le rebord du monde-Herve Drezen plancton

Tout en faisant le portrait des membres de sa communauté humaine, le réalisateur garde un œil attentif au monde sauvage, à hauteur de crabes et de vers, et de puces de sable qu’il filme dans un magistral travelling. Hommes et bêtes, tous reliés dans un écosystème fragile. Ainsi en est-il des copépodes, qui flottent au gré des courants océaniques et qui sont le premier maillon de la chaîne alimentaire. Sans copépodes, pas de poisson, sans poisson pas de société humaine sur cette côte. De plus, régulièrement assaillie par des tempêtes, Penmarc’h doit lutter contre le risque de submersion. On s’accroche encore à Penmac’h, mais pour combien de temps ?

HERVÉ DRÉZEN

BIOGRAPHIE
Drezen Herve sur le rebord du monde

Issu d’une famille de pêcheurs, Hervé Drézen a un parcours professionnel en deux temps, qu’il raconte dans son film. Moi, je n’avais pas envie de risquer ma peau. Mon grand-père et mon oncle, ont disparu en mer. Mes parents m’encourageaient à bien travailler en classe pour échapper à une vie rude et pleine de danger. En troisième, on a analysé mes possibilités, on m’a orienté vers une filière technique. J’ai obtenu un Bac STI, un BTS CPI, je pensais I comme industrie. Mes parents étaient fiers, j’avais réussi, j’étais à Paris.

Extrait du dossier artistique : À 22 ans dans l’industrie automobile, j’étais payé pour analyser /quantifier/ organiser / standardiser le travail / améliorer sans cesse la productivité. J’étais rentable, efficace. Un emploi stable : 2500 euros par mois, des sorties culturelles, des bars branchés, un peu de sport, ouvrir un PEL, acheter un logement… J’étais un homme pressé, perdu. J’ai cru mourir. Je suis rentré.

Ce retour à Penmach’ se situe fin 2006. Commence alors le temps de la conversion au cinéma en quelques étapes qui le font passer par TV Rennes, quelques formations et films autoproduits, jusqu’à Sur le rebord du monde qui sera sa première véritable expérience professionnelle en tant qu’auteur-réalisateur, pour laquelle il aura eu la chance d’être accompagné par Nicole Zeizig, de Zazimut productions.

ARCHIVES D’UNE FILIÈRE EN DÉROUTE

REVUE DU WEB

Pêche et conserveries en Bretagne, la crise (reportage 1980 - 11')

Reportage sur la crise de la pêche en Bretagne, un secteur traditionnel dont la survie est aujourd’hui menacé par les importations, qui représentent désormais un tiers de la production. Nous découvrons en premier lieu le travail matinal, après la nuit de pêche, des marin-pêcheurs, trieuses, dockers et mareilleurs du port de Lorient, avant de sortir en mer à bord d’un chalutier breton. Nous partons ensuite en Côte d’Ivoire, où nous découvrons les chaînes de fabrication d’une conserverie de poisson de la marque Saupiquet. Quelques patrons donnent leur avis sur la crise du secteur : Monsieur Varon, de la société de pêcherie de Cornouailles, Monsieur Frey, directeur général de la société Jego-Quéré et enfin Monsieur Lebeaupin, PDG des conserveries Lebeaupin.

Les problèmes de la pêche en pays bigouden (1989 - 1’34)

La règlementation européenne favorise la pêche espagnole au détriment de la pêche nationale. Au Guilvinec, ces mesures inquiètent. Le président du Conseil Général du Finistère, Charles Miossec, dénonce cette règlementation définie par Bruxelles.

Les marins-pêcheurs bretons saccagent le marché de Rungis (reportage 1994 - 1'40)

Pour protester contre les importations croissantes de poisson et la baisse des cours, les pêcheurs bretons organisent en janvier 1994 une expédition aux marchés de Rungis où ils saccagent les caisses de poisson étranger.

Bruxelles veut réduire la pêche pour protéger les ressources (reportage 2002 - 2'07)

Franz Fishler, commissaire européen, présente son projet de réforme de la politique communautaire de la pêche. Ce projet vise à préserver les ressources naturelles. Hervé Gaymard, Ministre de la pêche, estime que ce texte met en péril des emplois.

CRÉDITS

réalisation et écriture Hervé Drézen
image Hervé Drézen, Emilien Bernard, Marie Dault
son Hervé Drézen

montage Hervé Drézen, Antoine Tracou, Sophie Averty
mixage Fred Hamelin
production Z’AZIMUT Films – Nicole Zeizig

Artistes cités sur cette page

Drezen Herve sur le rebord du monde

Hervé Drézen

ESPACE PARTICIPATIF

  • 11 Novembre 2018 12:00 - caclard Philippe

    Bonjour
    Vous avez posé un commentaire sur (Les Essentiels Connaissances n°23) en 2017. Que vouliez-vous me dire! Un peu tard, peut-être, mais je vous découvre et vous écoute.
    Au plaisir de vous lire.
    M.Caclard

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