Tempête

Patrick Prado Tempête

Octobre 1987, la Bretagne est traversée en pleine nuit par un ouragan. Les bourrasques ne secouent pas que les arbres… Entrons dans la tourmente.

Comme le disait l’historien Georges Duby : la catastrophe fait émerger, dans le flot de paroles qu’elle libère, des traces qui seraient demeurées dans les ténèbres, de ce dont on parle rarement dans le quotidien de la vie et dont on n’écrit jamais. Du pain béni pour Patrick Prado qui se dépêche sur place en 87 donc. Il en résultera un film et un article (Paysage après la tempête) que vous retrouvez ici, remis en forme pour KuB.

TEMPÊTE

un film de Patrick Prado (1988 - 24')

La tempête de 87 est l’occasion pour Patrick Prado de réaliser un documentaire sur le vif, puis d’écrire un article de sciences sociales : Paysage après la tempête, les retombées d’une catastrophe naturelle, disponible chez Persée, et dont vous retrouvez l’essentiel sur cette page.

Un vrai champ de bataille… Je n’arrivais plus à respirer, ça sentait le soufre… J’ai eu très peur ! À l’occasion de l’ouragan nocturne qui a dévasté la Bretagne le 16 octobre 1987, les témoignages s’ouvrent vers l’imaginaire et le légendaire. Ils tentent d’expliquer sa violence très contemporaine, peut-être due aux dérèglements de la nature.

L’ALERTE

Patrick Prado Tempête

Patrick Prado raconte comment il est alerté et comment il se met en marche pour faire un film à partir de la tempête.

16 octobre 1987 : à Paris le vent souffle aussi, quelques cheminées tombent, je me demande quelle violence peut atteindre le vent 500 km plus à l’ouest. Je téléphone dans le Morbihan à mes voisins, agriculteurs à la retraite, qui gardent un œil sur la vieille ferme qu’en moderne citadin j’ai retapée à la mode ancienne, quand de leur côté ils se sont fait construire un pavillon de type banlieue sous fibrociment. Sans m’étonner que le téléphone fonctionne et n’osant paraître trop alarmé, je demande civilement des nouvelles de la santé de mon interlocutrice : « Tu ne sais pas, me répond-elle, il faut que vous veniez. » Elle décrit ainsi les dégâts du hameau… « On ne sait pas ce qui s’est passé, tout est devenu noir, l’herbe aussi, tout est noir du côté où le vent a tapé, tout est grillé. »

C’est alors que je décidai de rassembler une petite équipe pour le tournage d’un film. Quatre jours plus tard nous étions sur place, assez surpris par le spectacle, qui provoqua en nous une émotion étrange comparable à celle que j’avais ressentie après le tremblement de terre de Mexico.


Travail sur le son


Un horticulteur dira de la tempête : « Je l’ai entendue, je ne l’ai pas vue. » Un peu, justement, comme s’il s’était agi d’un film qui aurait séparé la bande image de la bande son, le son la nuit, les images le jour. Les éléments nocturnes sont le bruit, le mouvement, la chaleur, la pression, l’odeur, et le sommeil. En forêt de Camors, le bruit est tel qu’un agriculteur qui y demeure n’entend pas les arbres tomber ; cependant le lendemain, au bout du jardin, la forêt a quasiment disparu. Le vent, d’abord, ne surprend personne : « En automne on est habitué aux tempêtes. La télévision s’éteint, on va se coucher, le sommeil est profond. On est réveillé une ou deux heures plus tard par la chaleur et par les mouvements des cloisons ou du lit. » Certains croient à un tremblement de terre. Le bétail meugle, les chiens hurlent, et les dards (les éclairs) se succèdent sans bruit, sans pluie. Ceux qui essaient alors de sortir pour arrimer une porte ou une bâche doivent rentrer sous les rafales cinglantes chargées de sel ou de sable et les tôles qui volent, rendant toute sortie dangereuse et inutile. De plus, l’air porte une odeur inhabituelle, de soufre ou de brûlé, cela dépend des témoignages. Enfin la pression atmosphérique très basse rend la respiration difficile. On rentre, on se rendort parfois, certains font des rêves prémonitoires…

BULLETIN MÉTÉO

Patrick Prado bulletin météo Tempête

Une tempête d’origine tropicale se forme au large des Antilles. La météorologie nord-américaine la dénomme Floyd. Remontant vers le nord, elle rencontre au large du Canada et des côtes des États-Unis une masse d’air froid qui accélère son mouvement. Arrivée le 15 octobre 1987 vers midi au large des côtes espagnoles, elle remonte vers le nord-est. Les vents à La Corogne atteignent 60 nœuds. Dans la nuit du 15 au 16 octobre, le vent de suroît vire à ouest-sud-ouest en forcissant régulièrement. Sur un front de 200 km il traverse la Bretagne, la Normandie, la Manche, le Sud de l’Angleterre et touche Londres. Les rafales atteignent 185 km/h à Quimper, 216 km/h à Deauville et 220 km/h à la pointe du Raz. Les anémomètres déclarent forfait, les baromètres enregistrent des basses pressions record (951,6 hpa à la station de Quimper). En ville comme en campagne les lumières s’éteignent, et Londres subit l’un de ses premiers black-out depuis la dernière guerre.

PAYSAGE APRÈS LA TEMPÊTE

Patrick Prado Tempête

Les rafales vrillent les arbres, ouvrant des saignées de plusieurs centaines de mètres de profondeur sur des dizaines de mètres de large. Des forêts entières disparaissent, comme la forêt de Camors, dans le Morbihan, sur les hauteurs hercyniennes des Landes de Lanvaux.

L’un des effets des catastrophes est d’éclairer les dysfonctionnements et les dérapages qui en temps normal demeurent invisibles. L’information météorologique télévisée est devenue un show de professionnels du spectacle dont le métier, qui est de plaire, n’a le plus souvent rien à voir avec l’alarme quand elle s’avère nécessaire. Quant à la radio, elle dramatise assez correctement la situation dès le mercredi 14 octobre : L’une des plus fortes tempêtes qu’on ait connues ces dernières années annonce René Chaboud sur France Inter, qui continuera d’émettre des avis de tempête réguliers. Cependant, les failles des systèmes d’information apparues cette nuit-là et les jours suivants sont d’une tout autre nature, mondiales celles-là : les titres de certains journaux parisiens, le matin du 16, annoncent en large manchette Tempête et, au-dessous, sur la bourse de New York.

En effet, les ordinateurs de la City, asphyxiés par les coupures de courant, pétrifient une forêt de chiffres en marche depuis New York et Tokyo : le faux krach boursier des années 1980 venait de s’amorcer pour s’épanouir quatre jours plus tard sur toute la planète.


Les dégâts

Le quart des forêts bretonnes est rasé. À cette occasion, on redécouvre deux anciens mots oubliés : chablis pour les arbres renversés et avis pour les arbres brisés. Les chênes et châtaigniers seront le plus souvent chablis, et tous les pins avis. Les spécialistes rappelleront que la force exercée par le vent varie avec le carré de sa vitesse, et qu’ainsi une rafale de 200 km/h est quatre fois plus puissante qu’une rafale de 100 km/h. On calculera que pendant vingt-cinq ans, à la suite de cette tempête, la production de la forêt bretonne sera réduite de moitié. C’est en effet la forêt qui a été le plus spectaculairement touchée, mais toute l’infrastructure est plus ou moins atteinte. Les dégâts, considérables, sont très difficiles à évaluer et donneront lieu au cours des semaines à plusieurs ré-estimations, passant de 4 milliards à 20 milliards de francs (ndlr : 60 millions à 3 milliards d’euros). Les biens les moins atteints sont curieusement les habitations humaines.

Deux morts sont à déplorer, 80 000 hectares de maïs couchés, les trois-quarts des cultures sous serres détruits, en particulier la récolte des chrysanthèmes, aux bénéfices garantis par le 1er novembre à venir. Les bâtiments agricoles les plus modernes, plus légers, ont été les plus touchés ; les fibros et les tôles aspirés par le vent se sont transformés en projectiles très dangereux pour ceux qui tentaient de sauver quelque chose.

Les réseaux routiers, électriques et téléphoniques sont coupés, inégalement mais sur la majorité de la surface des deux régions, et il faudra plusieurs mois pour les rétablir entièrement. Depuis, les ingénieurs des PTT et de l’EDF envisagent d’enterrer les lignes les plus vulnérables. La télévision, la radio, faute d’énergie, ne fonctionnent plus. Il faut des piles, des bougies, les prix montent… Enfin trois millions de pommiers sont arrachés, bilan important pour la Normandie et la région de Fouesnant.

Il n’y a aucun dégât en mer, la météorologie maritime ayant annoncé à temps une tempête avant laquelle tous les bateaux-pêcheurs ont pu rentrer au port. Il s’agissait d’un ouragan, l’information était juste, son échelle fausse, et la plupart des ports orientés sud-ouest ont sévèrement été atteints, les pontons ont rompu leurs amarres et les bateaux se sont entassés les uns sur les autres contre les jetées. Les chantiers navals ont du travail pour deux années. Seul un yacht s’est trouvé en difficulté à 400 kilomètres des côtes ; à la suite d’un SOS, ses quatre passagers seront sauvés par un cargo qui a pu se dérouter.

La maison, le village ; la région, le monde

Le lendemain, les seuls moyens d’information et de communication sont comme, semble-t-il lors de la plupart des catastrophes, le bouche à oreille, les radios à piles et la marche à pied. Personne ne pouvait imaginer la nuit l’ampleur des dégâts visibles le jour. On apprend vite que les autres villages sont pareillement touchés et, lorsque les lignes du téléphone fonctionnent, qu’il en est de même pour les villes, les autres départements, toute la région. L’entraide de voisinage se met efficacement en place. Dans les exploitations, les plus atteints, hormis les serres et le maïs, sont les petits animaux d’élevage en couveuse et en éleveuse. Curieusement, les vaches ont échappé au désastre : évitant les talus plantés d’arbres et les orées des bois, elles se sont rassemblées au milieu des prés. La traite s’effectuera à la main, puis à l’aide de groupes générateurs dont les prix vont monter rapidement les jours suivants. De nombreuses réserves alimentaires en congélateur seront perdues si les vendeurs de ces appareils n’ont pu les convoyer dans leur dépôt pour les alimenter en électricité.

Les pompiers et les cantonniers ont commencé à dégager les routes dès l’aube. Très rapidement les voitures peuvent à nouveau circuler. Dès le surlendemain les employés pourront se rendre à leur travail. La réception de la télévision est progressivement rétablie. Les équipes de reportage de FR3 (ndlr : ex France 3) sont maintenant partout sur le terrain. À Paris, la tempête souffle toujours sur la Bourse, mais les quotidiens commencent à sentir se lever le vent d’ouest vers le début du week-end. De leur côté, pour citer deux exemples, à Tokyo et à Athènes les télévisions ont déjà annoncé la nouvelle de l’ouragan sur l’Europe de l’Ouest. Le député breton Le Pensée lance alors un propos qui fera mouche : II y a là, dit-il, comme un déficit d’émotion nationale. Progressivement sont rebranchés les circuits énergétiques et les moyens de parler, de montrer, de voir et d’entendre, y compris les symboles du pouvoir et de la compassion : les ministres, les hélicoptères, le plan ORSEC, les promesses, la déclaration de zone sinistrée. Les journalistes ont manqué un scoop, ils voudront se rattraper : trois mois plus tard, le 22 janvier 1988, une nouvelle tempête est annoncée sur l’Atlantique et la Manche. Les chaînes de télévision envoient d’urgence des équipes de tournage qui réservent des chambres d’hôtel dans les ports bretons. Elles attendront deux ou trois jours que quelque vent se passe. Moins puissante, et plus meurtrière en mer, la tempête a sévi plus au large. Cataclysme et information ne se sont encore pas rencontrés.

La gravité d’une catastrophe dépend de la puissance qu’ont les moyens d’information d’en rendre compte sur le moment-même. Le déficit d’émotion nationale, parmi bien d’autres causes, a pu jouer son rôle en Bretagne dans les élections qui se sont déroulées un peu plus tard. A contrario, l’énorme publicité, justifiée et légitime du point de vue même des habitants de l’Ouest, développée un an après, comme par compensation, autour du déluge de Nîmes, avec un rendement d’entraide et de solidarité nationales et télévisuelles d’une rare efficacité, laissera les Bretons pleins d’ironie sceptique plus que d’amertume, renforçant en fait certaines des représentations de soi plus ou moins stéréotypées.

Images, symboles et métaphores

À l’aube du 16 octobre 1987, le silence frappe les habitants des campagnes et des villes, comme c’est le cas après toutes les catastrophes. Pas d’oiseaux, pas de cris d’animaux, pas de bruits mécaniques avant l’arrivée massive des tronçonneuses. Pas de mouvement, pas non plus de couleur, la nature a viré au brun-noir monochrome. L’automne s’est installé en une nuit comme par une compression du temps, l’air est immobile. Première série de manques. Mais il est aussi du trop-plein. Nous avons évoqué la chaleur, la pression atmosphérique pendant la nuit. Au matin, il y a trop de lumière parce qu’il n’y a plus d’arbres ni de feuilles sur les arbres pour la tamiser. Il y a trop d’horizon, trop de perspectives jusque-là invisibles, trop d’espace.

Deuxième série de manques : les repères. Ceux-ci renvoient à la mémoire, à l’histoire inconsciente de la famille et du hameau, du moins s’il s’agit d’un habitat traditionnel. Le chêne, l’orme et le sapin sont des repères spaciaux mais aussi des repères de temps. Le sapin de 30 mètres, signal traditionnel de hameau, était visible de la route d’Hennebont, mais c’était aussi le père de M. qui l’avait planté là il y a 60 ans. Il assurait la continuité des générations, il jouait son rôle de génie du lieu. C’est une page qui est tournée, dit la nouvelle occupante de la maison. L’orme, à l’écart des serres modernes, à Beg Meil, protégeait les vieux bâtiments. Il avait été planté là pour cet office avant-guerre. Les signes sont autant prégnants dans les parcs des châteaux aux allées brisées, dans les promenades urbaines, à Quimper, que l’on compare à présent avec les cartes postales d’avant. Le chêne centenaire qui avait résisté à toutes les tempêtes est devenu chablis. Quelques clochers ont été abattus avec leur coq, pourtant depuis longtemps coincé dans la direction du vent le plus quotidien.

La catastrophe, naturelle ou technologique, entraîne une étiologie spontanée qui s’exprime ici en termes d’excès et de pénurie et représente une interprétation métaphorique des disjonctions entre l’individu et son destin collectif, entre l’homme et la nature, entre la nature et la culture, entre le pouvoir individuel et le pouvoir politique. Ce cataclysme a été une occasion de renouer quelques liens perdus dans l’écheveau du sens, de protester contre le non-sens, comme l’écrit Claude Lévi-Strauss. Sans pousser trop avant la comparaison avec nos sociétés hyperinformées et hypertechnologiques, mais peut-être justement à cause de cet effet de saturation et de fragilité, on pourrait suggérer que des mythèmes se mettent en place chez les victimes, avec parfois la distance nécessaire, l’humour, qui permet de se garder d’une interprétation par trop tragique. Ainsi (dans le film) un paysan plaisante en breton sur le diable venu d’en haut, faire un tour en charrette. Plus incroyable, ou plutôt trop vraie pour être crédible, l’histoire, rapportée par la presse, de cette jeune femme avec laquelle nous avons réalisé un entretien pour le même film. Un accouchement prématuré s’annonçant (à cause de la pression atmosphérique, nous dit-on), la jeune femme et son mari partent en voiture pour l’hôpital de Lorient dans la nuit du 15. La route devenue impraticable, le mari se décide à abandonner sa femme pour aller chercher du secours et tente d’atteindre à travers bois le village de Calan (Morbihan). La future mère, sentant venir l’issue, klaxonne longtemps. On vient la secourir et on l’emmène dans une maison proche. Il est 4 ou 5 heures du matin. La maisonnée est debout car le maître de maison vient de décéder, sa dépouille a pu être transportée à la ville juste avant la tempête. Son lit était encore défait. La jeune femme accouche dans le lit du défunt à la lueur des bougies. Le lieu-dit s’appelle Les quatre vents.

Nous avons vu que l’arbre « travaille » le souvenir. La forêt fait travailler le récit. Le premier parle du groupe familial, la seconde de la collectivité, elle est le lieu du réel et de l’imaginaire, à la fois des charmes, des songes, refuge des ermites et des bandits, et aussi aujourd’hui des derniers animaux sauvages, de la chasse. Pour les lecteurs et les conteurs, elle relie Brocéliande, Argol et la forêt de Dante : Ah qu’il est dur de dire ce qu’elle était cette forêt sauvage âpre et rude dont le souvenir renouvelle ma peur. Signalons encore que le sommeil profond est au cœur du conte en Occident (ainsi Dante vient de s’éveiller d’un étrange sommeil) ainsi que le spectacle de la terre blessée, qui est selon la tradition médiévale le lieu de passage obligé vers la lumière et la paix féconde.

L’évocation de la violence fait resurgir les souvenirs de guerre : 39-45, l’Algérie, l’Afrique. Les analogies seraient nombreuses. Voilà donc une parfaite « matière », qui est peut-être pour la tempête de Bretagne ce que furent les prédictions de Nostradamus pour le déluge de Nîmes. Personne n’y croit mais tout le monde en parle. À la différence de Nîmes, qui avait connu plusieurs hautes eaux catastrophiques précisément répertoriées, aucune trace historique n’est conservée en Bretagne d’un tel événement, et bùkouaz, « jamais », est le mot le plus souvent entendu lors des entretiens réalisés au cours de cette enquête. Pourtant on a vite donné un âge à la précédente crise tempétueuse : 200 ans. C’est-à-dire 1787. S’agit-il des tempêtes rurales précédant 89 ?

La crise de type catastrophique a besoin de causes, réelles ou imaginaires, ou plutôt réelles et imaginaires. Il faut des coupables. Le vieux fonds de peurs et de rumeurs latentes ressort volontiers, expression de l’identité individuelle et collective. Le serviteur de Dieu affirme que cette peur est métaphysique, que c’est un secret à ne pas dévoiler, mais il le dévoile tout de même. L’écologiste y voit l’effet des dérèglements dus au forcing technologique, et apprécie assez qu’une telle violence rabaisse l’orgueil de l’homme. Chacun se fait sa religion. Cependant, de la bombe atomique, ce diable laïc, aux pluies acides, la peur est devenue universelle, elle s’unifie en se mondialisant, même si chacun l’interprète selon son statut et sa culture propre. Depuis Tchernobyl (1986), le statut diabolique de l’atome s’est modifié. Tchernobyl, c’est l’erreur radicale implicitement évoquée au lendemain de la tempête (Je croyais qu’ils avaient fait une erreur). Le changement est d’importance, de la peur de la bombe lancée par un méchant, un politique (un Russe, un Rouge, etc.) ou par un fou (un Américain, un illuminé) à la réalité de l’erreur causée par un individu incompétent, mais technicien (toujours Russe, mais moins Rouge). Les temps changent. C’est l’erreur humaine qui est en cause, ce n’est plus la volonté ou la folie meurtrière, c’est la technique qui est en jeu, ce n’est plus la morale ; le champ de bataille s’est déplacé, le coupable est un homme confus plus qu’un politique déterminé. Le danger n’en est pas moins ressenti fortement de Three Miles Islands à Tchernobyl, de Portsall à Valdez.

L’interprétation renvoie, allégoriquement ou pas, aux cultures nationales. Il y a des cultures de rumeurs et de peurs. L’ébrouement du dragon chinois risque tous les douze ans de briser la carapace de la terre ; la rumeur, ou plutôt une des rumeurs populaires arméniennes au lendemain du séisme, éclaire la position de l’Arménie vis-à-vis de l’URSS : « ils » ont fait exploser une bombe atomique sous l’Arménie pour la rayer du territoire. Une Arménie autrement agitée, politiquement, cette fois par l’affaire du Karabakh, qui précède de quelques mois les tremblements du sol. Ainsi les histoires se fabriquent-elles avant l’histoire, et les émotions deviennent-elles histoire.

Irrationnel bien sûr, mais avec quelque « raison », parce que l’attitude mythologique que nous décrivions brièvement permet, en interprétant du contradictoire, de réinstaurer un ordre, disons, « social-cosmique », qui donnerait sens à cette injustice flagrante par laquelle des victimes du social, du politique et du culturel devraient être de surcroît des victimes de la colère de Dieu ou de la mère Nature. L’Arménien relie le culturel et le naturel, le trouble politique et le trouble des éléments, le désordre dans la nature renvoyant au désordre dans la communauté humaine. De même des Bretons, dont il est difficile d’expliquer l’émotion durable deux ans après la tempête, sinon à risquer l’hypothèse d’une jonction inconsciente entre perturbations naturelles et perturbations économiques, fussent-elles positives – en quarante ans la Bretagne pauvre s’est enrichie – et perturbations socio-culturelles – en quarante ans la Bretagne a vu la terre se vider de ses hommes qui, pour cette raison parmi d’autres, de brittophones sont devenus francophones.

Cette rupture d’équilibre, qu’on espérait provisoire et qui s’exprime en termes d’excès et de pénurie, qu’elle soit traduite aujourd’hui de façon moins religieuse et plus laïque – trop d’oxydes de plomb et trop de péchés, trous dans la couche de prières et dans celle de l’ozone – joue comme un révélateur et un régulateur d’autres maux, tout aussi réels. Entre le vent de Bretagne et les eaux de Nîmes, les Chinois auraient tracé les deux idéogrammes du vent et de l’eau qui, ensemble, signifient la condition humaine. Cette latence des sentiments et de la philosophie des champs, nous la retrouvons dans cette réflexion d’un agriculteur désolé de voûtant d’eau arroser ses blés : Voilà au moins une chose qu’on ne peut pas commander… alimentant ainsi chez lui une sorte de sombre jubilation.

LE FERMENT IDENTITAIRE

Patrick Prado Tempête

La tempête de 1987 a servi à renforcer l’image de soi chez les Bretons. Deux catastrophes écologiques à dix ans d’intervalle, l’échouage de l’Amoco Cadiz et l’ouragan, ont joué un rôle identique à l’échelle de la province. Dix ou quinze ans plus tôt, c’était les luttes paysannes qui offraient un caractère unificateur et sublimateur, mais l’affaire de la centrale nucléaire de Plogoff a marqué un tournant : à la fois lutte collective comme le sont les luttes paysannes, mais aussi lutte à objectif écologique et non économique. L’Amoco Cadiz a d’abord été « senti », au sens propre du terme, dans toute la Bretagne avant de devenir le symbole de la capacité de résister aux multinationales. L’ouragan a renforcé pour sa part l’image romantique et stéréotypée du Breton endurant, solitaire et entourmenté, capable de reconstituer son patrimoine à force de volonté et de travail.

Il y a un ferment identitaire dans la solidarité de crise. Ces crises réactivent toutes les ressources du lien social et, par contrecoup, suscitent une nostalgie quand ces liens se distendent à nouveau, l’unité à nouveau se fragmente.


Conséquences sur la société

En effet, nous pourrions reprendre le parcours de notre ouragan breton en termes de systèmes d’intégration des risques cataclysmiques à la vie sociale, ainsi qu’en termes de prévoyance, de sécurité et d’assurance. La catastrophe mine la légitimité d’un pouvoir sécuritaire et entame la capacité de la science à traiter tous les problèmes. Le tremblement de terre de Mexico, qui a vu la mort sévir dans les bâtiments publics (écoles, hôpitaux, stations de télévision, etc.) plus que dans les bâtiments privés d’une part, et la maîtrise de son propre destin par une population démunie d’autre part, a probablement exercé ses effets sur les dernières élections présidentielles mexicaines. Pour une des rares fois depuis sa création, le Parti Révolutionnaire Institutionnel s’est vu contesté en la personne de son candidat officiel.

En effet, la maîtrise du risque et sa prédictibilité sont facteurs de pouvoir ou d’enrichissement. Du point de vue de l’angoisse du risque, les États-Unis sont en train de devenir une véritable société d’assurance contre tout risque, y compris celui de la mort.

APRÈS LA TEMPÊTE

ARCHIVES

Les archives de la rédaction de France 3 Bretagne

Explications d’Ève Christian sur la naissance d’un ouragan sur Radio Canada


War-lerc’h ar gorventenn e Melven ha Kernevel
accompagné d’un texte captivant de Marie-Françoise Keramprant – CRBC – UBO / UBE Brest

LA MER DÉCHAÎNÉE

Patrick Prado Tempête

Pour le plaisir des yeux,

un extrait de HUMAN, un documentaire de Yann Arthus-Bertrand tourné à St-Guénolé (Sud Bretagne)

avec une musique d’Armand Amar.

CRÉDITS

réalisation     Patrick Prado
image film     Jason Arvanitis
image vidéo     Victor Simal
assistant de réalisation     François Basset
musique     Jean Schwarz

traduction du Breton     Ronan Tremel et Jean-Pierre Le Dantec
maquette     Grand Canal
post-production     Polygone, Bruxelles
production exécutive
Mirage illimité - Conte et raconte

production     Mission du patrimoine ethnologique (Ministère de la culture), Centre d’ethnologie française (CNRS)
aide à la production      Conseil général des Côtes du Nord, Intermédia, Municipalité de Saint-Brieuc

Artistes cités sur cette page

Patrick Prado biographie basculement

Patrick Prado

ESPACE PARTICIPATIF

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