Avec le sang des hommes

Marquage des viandes - Avec le sang des hommes

Longtemps tenu à l’abri des regards, l’abattoir industriel fait une percée dans l’espace public via les activistes du web et autres journalistes d’investigation.
La prise en compte de la souffrance animale est désormais admise par l’opinion publique, or l’abattoir, aussi sophistiqué soit-il, reste un lieu de tuerie de masse, de tourments tant pour les humains que pour les bêtes. Ainsi va notre société, où la consommation de viande est un marqueur du progrès et sa démocratisation un argument-choc de la grande distribution.
Déclencher la mort cérébrale, la saignée, dépecer… Les hommes dans l’abattoir sont au corps à corps avec des animaux suspendus à la verticale, à les fouiller de leurs lames affûtées. Ils sont assistés dans cette tâche par des machines qui font penser à des instruments de torture, à des accessoires de film d’horreur. À quel niveau d’insensibilité ces ouvriers ont-ils dû s’élever pour supporter leur insertion dans cette chaîne d’anéantissement du vivant ?

Le documentaire Avec le sang des hommes ne dramatise pas outre mesure, il ne fait que montrer objectivement comment ça marche. Trêve de sensiblerie donc. Si ces usines à viande existent, c’est bien que nous sommes les pieds sous la table à attendre notre steak, non ?

AVEC LE SANG DES HOMMES

de Vincent Gaullier & Raphaël Girardot (2015 - 54’)

Dans un abattoir, symbole d'un monde du travail qui cache ses prolétaires et le sale boulot, des femmes et des hommes oscillent entre fierté du savoir-faire et épuisement. Ils parlent pénibilité, dangerosité et précarité. Ils sont découpeurs, tueurs, dépouilleurs, estampilleurs, saigneurs... Seigneurs aussi, car ils portent la noblesse de l’être humain en même temps que sa tragique dépréciation.

Le sang des hommes est la version courte d'un long métrage sorti en salle sous le titre Saigneurs

>>> un film produit par Iskra et .Mille et une. Films

Spirale infernale

INTENTION

par Gaullier & Girardot

Tableau des activités - avec le sang des hommes

Entrer

La tuerie se trouve au fond d’un site industriel moderne où travaillent plus de mille personnes. Quatre chaînes d’abattage alignées sur 500 m2, trois pour les bovins et une pour les moutons.
5h45 : des ouvriers effectuent un étrange rituel, en rythme, ils moulinent les bras, plient les genoux, font tourner leur tête… Sept minutes de gymnastique obligatoire pour dérouiller les poignets, les coudes, les épaules, mais aussi les lombaires, les cervicales… Comme des boxeurs avant la lutte.
6h00 :


la première bête est tuée et pendue par la patte, présentée la tête en bas à des ouvriers perchés sur leur nacelle à trois mètres du sol. La chaîne se met en route dans un bruit qui va aller croissant. Toutes les vingt secondes, une carcasse de mouton passe devant un abatteur. Toutes les minutes pour une vache ou un taureau. À chaque fois le couteau ou la scie court le long de l’os, le contourne ou le coupe en deux. Les visages sont crispés, en sueur, la concentration est extrême pour bien faire le boulot et ne pas se blesser. Entre le bruit et les bouchons d’oreille, impossible de se parler. Et ainsi de suite toute la journée, avec des pauses de neuf minutes toutes les trois heures.
Devant cette réalité, il est illusoire d’essayer de penser aux bêtes, la souffrance des hommes crie plus fort.

Salle de repos - avec le sang des hommes

Crier

Dans l’abattoir, ce lieu caché, fantasmé, honteux, les ouvriers sont comme abandonnés, à eux d’en gérer la portée symbolique. Tout reste enfoui au fond de leur tête, de leur ventre. Dans le silence. Nous avons voulu nous frotter à la honte et à la gêne qui enveloppent les abattoirs et, au-delà, donner corps à celles et ceux qui tuent pour vivre et se tuent à la tâche pour survivre. 500 bovins et 1400 agneaux sont débités dans la journée. De 6h à 16h, cent ouvriers font passer des bêtes du statut d’animaux vivants à celui de demi-carcasses. Et cela tous les jours, dans un éternel recommencement. L’abatteur subit cette pression sans y penser, refoulant le dégoût des premiers jours, il agit à la chaîne, en technicien. Mais la viande, dans sa diversité de formes et de textures, ne fait que lui rappeler qu’il travaille sur du vivant. Et qu’il ne doit pas en parler à l’extérieur parce que ça fait fuir…


Du coup, ils cachent le plus souvent leur métier à leurs amis, leurs familles. Disent travailler en boucherie ou dans une usine d’agroalimentaire. Pas en abattoir. Spirale où la honte entraîne la honte. Critiqué et respecté, repoussant et rassurant, l’abattoir est une agora du monde ouvrier dans toute sa modernité. D’un côté, une direction qui cherche à garder la plus grande rentabilité en rendant le travail le moins dangereux possible. De l’autre, des ouvriers qui n’en peuvent plus des cadences, du Smic, du manque d’évolution et de cette politique managériale qui leur met la pression. Ils nous racontent les accidents du travail à répétition, les incapacités temporaires et même les invalidités qui débouchent sur des licenciements, la retraite qui arrive trop tard pour en profiter. Ils nous parlent aussi maîtrise du geste pour ne pas abîmer la viande, aiguisage des couteaux pour moins se fatiguer, et ce sang à nettoyer. Ce que nous avons surtout voulu, c’est écouter et regarder les abatteurs. En leur donnant la parole et en restituant leurs gestes, leur noblesse éclate et on peut entendre la tragédie de leur histoire, la fierté de leur savoir-faire, leur puissance autant que leur fragilité. Avec eux, nous proposons un éclairage sur l’état général du travail en France et en particulier sur ces ouvriers cachés.

Filmer

Après trois ans de recherche et d’attente pour se faire accepter par le directeur d’un abattoir industriel, nous avons obtenu ce que tout le monde disait utopique : filmer librement dans un hall d’abattage pendant un an. Nous avons récupéré nos tenues réglementaires, les mêmes que celles des ouvriers, nos casiers de vestiaire et nos badges et nous avons choisi nos jours de tournage. Arrivés sur place, nous avons pu filmer la fatigue des vestiaires, la houle des réunions mais surtout nous avons pu circuler dans le hall, de poste en poste, à partir du moment où nous respections les consignes de sécurité et d’hygiène. Pendant ces douze mois, nous avons forcément perdu un peu d’audition, malgré nos protections, vu plus de sang que depuis notre naissance, ressenti l’odeur de la mort comme jamais et éprouvé de la peur ;


mais nous avons toujours été poussés par la puissance des abatteurs et la force de leurs attentes vis-à-vis du film et des répercutions qu’il aurait sur le monde extérieur ignorant ce qui se joue ici. Filmer en abattoir représentait une vraie gageure pour nous : comment éviter que la violence de la mort ne vienne aveugler le spectateur ? Comment filmer ce lieu, pour que le spectateur regarde l’homme, et non pas la bête ? Comment filmer la dureté de la tâche, la fatigue sans avoir le regard happé par cette patte tranchée ou par cette carcasse découpée en deux ? Les ouvriers nous l’ont dit eux-mêmes dès le premier jour : C’est impossible de filmer ici, trop de sang, trop de bruit. Notre premier travail a été de créer une progression pour offrir la possibilité de ressentir sans rejet. Il ne suffisait pas de partir des postes moins sanglants pour finir à la découpe de la tête mais bien de rester sensible à ce que la séquence nous renvoyait. Ce qui est donné à voir, à entendre et à comprendre à la fin du film ne pouvait pas être accepté avant. Les images ne sont pas édulcorées mais elles sont patiemment cadrées. Nous sommes montés sur les nacelles pour nous coller à ces visages et à ces corps, nous rapprocher de leur position, ne plus les voir comme des objets de notre dégoût mais comme des sujets de notre colère. Nous leur avons donné la parole sur leur poste de travail pour que l’humain passe au-dessus du bruit de la chaîne. Enfin, nous sommes restés dans l’usine, n’offrant comme soupape à la cadence infernale de la chaîne que les trois minutes de salle de pause ou les cinq minutes des réunions managériales. Et alors retrouver régulièrement leurs regards tendus, leurs épaules douloureuses, leurs dents serrées raconter la violence de ce lieu et de notre société.

Montrer

À l’abattoir, il n’y a pas que les animaux qui sont à l’abattage. Sur cette chaîne, les ouvriers sont face à eux mêmes. Ils se coupent, se dépècent, se mettent en morceaux. Ce sont eux qui sont sur les crochets. Car la chaîne casse, découpe, tue les hommes. Quel meilleur endroit que l’abattoir -comme métaphore visible dans chaque plan- pour rendre compte de l’aliénation de la chaîne. En parler ici a de l’intérêt car il continue à révéler les raisons qui nous ont poussés à réaliser ce film. Les premières projections ont été pour les ouvriers du hall et leur famille. Dire que dans le film, on n’en peut plus au bout d’une heure trente alors que nous, on tient huit heures tous les jours. Certains l’ont même jugé en deçà de la réalité : En vrai c’est pire. Mais bon c’est déjà osé d’avoir fait ça.


Et d’autres d’ajouter : Maintenant faut montrer ça à tous ces gens qui ne veulent pas savoir ce qu’ils mangent. Et aux patrons, ils comprendraient ce que c’est un travail pénible. Certains enfants étaient là, découvrant le travail de leurs parents, bouche bée. Des femmes aussi regardaient avec intérêt ce lieu dont ils ne parlent pas à la maison : Ça ne m’étonne pas que tu sois si nerveux et épuisé quand tu rentres. Au patron du hall de Vitré, nous l’avons montré aussi. Cela faisait même partie de la convention. L’accueil fut tout autre. C’est votre vision d’artiste, vous avez le droit mais je la trouve très négative. C’est tellement moins dur qu’avant. Je suis sûr qu’il y a des gens très heureux à l’abattoir. Des gens qui s’épanouissent. Notre vision est tellement négative que le film a été interdit de projection à Vitré. Nous avons dû trouver une salle à dix kilomètres pour les ouvriers. Et bien sûr, le patron n’est pas venu, laissant le gouffre s’installer entre son fantasme et le ressenti des ouvriers. Ce qu’il en a dit à ses ouvriers ? : Le patron ? Que c’était un film de merde. Normal, il descend plus jamais voir dans le hall.

GAULLIER & GIRARDOT

BIOGRAPHIES

Vincent Gaullier

Il est tombé dans le documentaire après des années passées à Archimède, où il était rédacteur en chef. C’est là qu’il a rencontré Raphaël Girardot, avec qui il a coréalisé quatre documentaires dont Le Lait sur le feu (2006) et Atomes sweet home (2015). Il a aussi réalisé, tout seul cette fois : Axel Kahn, raisonnable et humain… ll est par ailleurs auteur de films documentaires scientifiques et a coréalisé des webdocumentaires. Il est aussi producteur à Look at Sciences.

Raphaël Girardot

Après des études de philo et cinéma à Paris 8 et la réalisation de deux courts métrages de fiction, il rencontre Marie-Pierre Brêtas et Laurent Salters à Varan : ils coréalisent Ex Moulinex mon travail c’est capital, produit déjà par Iskra. Puis, sur le magazine scientifique Archimède pour Arte, il rencontre Vincent Gaullier ; ils coréalisent plusieurs documentaires dont Tous fous, La Ruée vers l’Est, Atomes sweet home, Le Lait sur le feu et… Saigneurs/Avec le sang des hommes.

Un univers ritualisé

REVUE DU WEB

APRESVARAN FESTIVAL >>> Débat et récit de tournage avec Raphaël Girardot et Vincent Gaullier, réalisateurs de Saigneurs suite à la projection de leur film en 2016.

FRANCE 3 BRETAGNE >>> Avec deux mille animaux tués par jour, l'abattoir de Vitré est l'un des plus modernes en Europe. Il compte 1300 salariés. Pendant plusieurs mois, Vincent Gaullier, Raphael Girardot ont suivi ces préparateurs de tête, coupeurs de première patte, dépouilleurs de deuxième patte, coupeurs de corne et de museau, éviscérateurs thoraciques ou encore estampilleurs. Tous évoquent la pénibilité, la dangerosité, la précarité et le tabou autour de leur métier.

TÉLÉRAMA >>> Ce qui m'a le plus saisi, c'est le caractère abrutissant du lieu. Des machines énormes, une cadence épuisante, la chaleur étouffante qui se dégage des bêtes, les sirènes qui se déclenchent, un bruit assourdissant qui nécessite de crier pour s'entendre.

LE MONDE >>> Dans les entrailles d’un abattoir industriel, dans l’univers ritualisé des ouvriers qui découpent des animaux.

L’HUMANITÉ >>> Dans les abattoirs, le travail scruté à l’os. Après trois ans de recherches infructueuses pour qu’un directeur d’abattoir industriel accepte leur présence, les deux réalisateurs ont filmé librement durant un an.

L’OBS >>> Hallucinant. Il n’y a pas d’autre mot. Ce documentaire sur le fonctionnement d’un abattoir moderne (et modèle) en Bretagne, est incroyable : pendant douze mois, Vincent Gaullier et Raphaël Girardot, ont tourné dans un enfer froid.

ISKRA FILMS >>> En 2017, deux documentaristes, auteurs de films sur les abattoirs et leurs conditions de travail ont été entendus à l'Assemblée Nationale pour témoigner lors de la commission d'enquête sur les conditions d'abattage. Raphaël Girardot, réalisateur du film Saigneurs /Avec le sang des hommes y était, il témoigne à partir de 21'20.

CRÉDITS

réalisation Vincent Gaullier et Raphaël Girardot
image Raphaël Girardot
son Vincent Gaullier

montage Pauline Dairou
montage son Jean-Marc Schick
mixage Fanny Weinzaepflen
étalonnage Ghislain Rio

une coproduction Iskra et .Mille et une. Films
avec le soutien de la Région Bretagne, du CNC, de la Procirep, de l’Angoa et du programme Média de l’UE
avec la participation du Ministère du travail, de l'emploi, de la formation et du dialogue social

ESPACE PARTICIPATIF

    KuB vous recommande