Les illettrées

photo hassina Gad les illettrées

En octobre 2013, près de Landivisiau dans le Finistère, l’abattoir Gad, 1200 salariés, 6000 cochons abattus/jour, ferme ses portes. Cinq ans après ce séisme, le réalisateur Philippe Guilloux sort Les illettrées, un long métrage documentaire où il fait témoigner sept anciens salariés.

Son point d’accroche, c’est l’intervention, en septembre 2014, du ministre de l’économie Emmanuel Macron : Il y a dans cet abattoir une majorité de femmes, il y en a qui sont pour beaucoup illettrées ! On leur explique qu'elles n’ont plus d’avenir à Gad et qu’elles doivent aller travailler à 60 km ! Ces gens n'ont pas le permis ! On va leur dire quoi ?
Contre le populisme, le ministre a voulu parler franc. Ses propos ne passent pas inaperçus, repris par les médias qui tiennent là une bonne tirade, aussitôt dupliquée à l’infini par les réseaux sociaux.

Les Illettrées est une réponse pleine de dignité.


Dans le dispositif :

Philippe Guilloux écoute les ouvriers, longuement, en les remettant face aux images des chaînes d’abattage. Au cadre et à la lumière, il les met en majesté, cela change instantanément le regard que nous pouvons porter sur eux. Il est vrai que les salariés relégués de la mondialisation sont habituellement traités en JT, quand ils font le piquet de grève devant l’usine ou qu’ils sont visités par des candidats aux élections. Escouade de caméras qui filment la petite foule des déclassés face au responsable politique venu leur passer du baume. Le candidat Macron n’avait pas voulu donner dans ce genre de démagogie.
Dans le fond, sa position reposait pourtant sur une volonté d’intervention publique pour aider ces victimes du système, mais c’est un tout autre message que perçoit la population, celui d’un mépris de classe de la part d’un homme qui a su tirer tous les avantages de ce système et qui, dans le fond, ne comprend pas pourquoi c’est si compliqué pour les autres d’y parvenir.

LES ILLETTRÉES

BANDE-ANNONCE

de Philippe Guilloux (2018 - 76')

Lampaul-Guimiliau, octobre 2013 : après 8 mois de lutte, les abattoirs Gad ferment. 889 employés sont licenciés. Quatre ans plus tard, quelques-uns acceptent de raconter l'après : les petits boulots, les formations, les réussites, les échecs. Aux détours de ce parcours malheureusement classique du demandeur d'emploi, ceux qu'un ministre de l'économie a qualifiés d'illettrés nous dévoilent leurs blessures. Car avec la perte de leur emploi, c’est aussi leur environnement social et la confiance en soi qui ont disparu. Des traumatismes qui sont autant d'entraves à la quête d'un nouveau travail, le démarrage d'une nouvelle vie.

Le film est visible en salles de cinéma.

Les Gad, une famille

INTENTION

par Philippe Guilloux

[À voir : les deux premières minutes du film]

Alors que le chômage est la première préoccupation des français, le chômeur est étonnamment absent de la sphère publique et médiatique. Chaque fin de mois, c'est le même rituel : les chiffres tombent, les commentateurs commentent, les experts expertisent, les politiques politisent. Il ne vient à l'idée de personne de donner la parole aux premiers concernés. Cette invisibilité favorise l'émergence d'une image stigmatisante d'un demandeur d'emploi responsable de sa situation par manque de motivation, carence en formation, voire en déficience cognitive.

Habitant à moins de 80 kilomètres de cette entreprise, j'ai souhaité donner la parole à ces femmes et à ces hommes. Que sont devenus ces illettrés ? L'étaient-ils vraiment ? Quel a été leur parcours après leur licenciement ?
Gad c'était un abattoir performant et rentable. Y entrer c'était l’assurance d'avoir un emploi stable dans une entreprise familiale remontant aux années 50.


Dans chaque famille de Lampaul-Guimiliau il y avait au moins une personne qui travaillait dans les grands bâtiments blancs trônant au milieu d'un bourg rythmé par la vie de l'entreprise. Entrer chez Gad, c'était un peu comme entrer dans la fonction publique, on y faisait toute sa carrière. Une entreprise comme ça, pour les gens, c'était la sécurité. Gad c'était tellement ancré dans les esprits que ça ne pouvait jamais fermer, déclare Patrick, responsable de maintenance pendant 23 ans. Olivier, le délégué syndical, confirmera le traumatisme et la profonde déstabilisation engendrée par une fermeture aussi brutale qu'inattendue : Ça s’est arrêté du jour au lendemain sans qu'on ait pu faire quoi que ce soit. Malgré tout ce qu'on a tenté !

À ce choc vont venir s'ajouter d'autres traumatismes : la perte de repères, d’une part de son identité, l'effondrement de tout un environnement social. Dans ce type d'usine, la solidarité entre collègues et la bonne ambiance sont nécessaires pour faire face à la pénibilité du travail. Tous les employés se souviennent de liens qui allaient au-delà du travail, utilisant souvent le terme de « famille », les Gadiens. Tous racontent la bonne ambiance dans l'usine. Les patates ou le gibier échangés sur le parking de l'entreprise, le dimanche à jouer au foot dans le club local, les collègues en RTT qui venaient installer le barbecue pour que ceux qui travaillaient. Parfois, on y rencontrait l'âme sœur, on se mariait. Commençait alors une vie faite du bonheur simple : fonder une famille, acheter une maison. Des couples qui ne vont pas toujours résister au licenciement. Elle est là aussi la réalité du chômage. La fin de Gad, c'est aussi trente divorces, des dépressions, des dossiers de surendettement, et cinq suicides.

Aujourd'hui, les herbes envahissent le parking et une mousse verdâtre macule les murs autrefois blancs. Malgré les efforts des élus locaux, les bâtiments restent vides et leur lente agonie éloigne un peu plus chaque jour une possible réindustrialisation du site. Pour les ex-Gad, passer devant les grilles cadenassées est une souffrance. Certains ont trouvé un nouvel emploi, monté leur entreprise. D'autres sont en galère, alternant petits boulots, périodes de chômage et formations. D'autres encore ont définitivement baissé les bras. Ils se débrouillent avec les minimas sociaux en attendant de toucher leur retraite. Pour beaucoup, rebondir n'a pas été simple. Lorsque vous travaillez 15, 20, 30 ans à la chaîne, effectuant une tâche répétitive pour laquelle on ne vous demande pas de réfléchir, vous n'imaginez pas être en capacité de faire un autre travail. Un manque de confiance en soi qui n'est pas pris en compte dans les dispositifs d'accompagnement. À l'image des propos des femmes et des hommes politiques qui se sont succédé au chevet des salariés de Gad, s'étonnant que les employés n'acceptent pas des postes situés à plusieurs centaines de kilomètres et déplorant un manque de mobilité, la dimension humaine et sociale est ignorée par ceux qui proposent des reformes et des lois, pour la plupart contraignantes pour le demandeur d'emploi. Lorsqu'on manipule des chiffres, des statistiques, il est tellement plus simple de changer de catégorie à un demandeur d'emploi où d'élargir les motifs de radiation d'un chômeur soupçonné de profiter du système d'indemnisation. Ils sont loin d'imaginer qu'avant de s'engager dans un nouvel emploi, il faut faire le deuil de l’ancien et que, pour une personne qui a travaillé pendant longtemps dans la même entreprise, cela demande du temps. Ils ignorent que le premier licencié de Gad à avoir mis fin à ses jours devait commencer un CDI deux jours après son geste fatal. Pour moi, c'est la peur qui a fait ça, dit Olivier qui le connaissait bien. La peur de ne pas savoir faire ce nouveau travail après 19 ans à la chaîne, la peur de ne pas s'intégrer dans un nouvel univers de travail. Cette déconnexion de la réalité des politiques est souvent pointée dans les entretiens.

L'histoire des 889 ouvriers de Gad en Bretagne, c'est 889 manières de vivre le licenciement, de faire face au drame du chômage, d'appréhender l'avenir, de rebondir. Comme le dit Joëlle : Tout le monde ne réagit pas de la même façon. Ça dépend du vécu avant, de la situation familiale. Chacun avance comme il peut, certains ont plus de difficultés. Mais c'est aussi une histoire universelle. C'est celle des mineurs du Nord de la France ou de l'Angleterre des années 80, des ouvriers de l’automobile dans la région de Seattle ou de PSA à Aulnay, des salariés de Continental ou de Florange... C'est l'histoire de femmes et d'hommes qui, croyant leur route toute tracée, leur avenir assuré, avait bâti leur vie autour de leur emploi et qui se retrouvent brutalement face à eux-mêmes, en marge d'une société basée sur le travail et qui les juge avec le regard de ceux qui ne savent pas ce que c'est que de perdre son emploi.

Gad, la chronologie

1956 : Fondation par Louis Gad à Lampaul Guimillau. Gad compte alors une vingtaine de salariés.


1956 -2008 : l'entreprise Gad se développe sur plusieurs sites. En 2010, elle emploie environ 2500 personnes. Louis Gad cède la direction à son fils Loïc.

2008 : Gad se rapproche du Groupe CEBCAB, groupe agroalimentaire coopératif qui l'intègre définitivement en janvier 2011.

22 février 2013 : Gad est mis en redressement judiciaire.

11 octobre 2013 : le tribunal de commerce de Rennes évite la liquidation judiciaire du Groupe Gad en validant le plan de continuation du Groupe CECAB. Les sites de Lampaul-Guimiliau, St Martin des Champs et St Nazaire ferment. Le site de Josselin (56) reste actif. Les 889 employés de Lampaul-Guimiliau sont licenciés.

16 octobre 2014 : le site de Josselin est racheté par la société SVA Rozé, filiale du groupe Intermarché, 248 salariés sur 755 sont licenciés.

Une histoire universelle

REVUE DU WEB

LE TÉLÉGRAMME >>> Les Gad à cœur ouvert Ce qu’ils ont vécu est de l’ordre du choc traumatique. C’est comparable à un accident de voiture.

À voir un entretien filmé avec Philippe Guilloux et Neil King, ancien salarié de Gad

L’OBS, Marie-Anne Paveau >>> Macron et les illettrées de Gad, une professeure en linguistique analyse ses propos.

Pourquoi l'emploi du mot illettrés a-t-il tant choqué ? Comment le ministre aurait-il pu éviter cette maladresse ?

crédits

avec Patrick, Olivier, Neil, Joëlle, Hassina, Frédéric et Fabienne

réalisation Philippe Guilloux
image Tristan Clamorgan
son
Pierre-Albert Vivet
montage Philippe Guilloux, Catherine Nédélec
montage son et mixage Frédérique Hamelin
étalonnage Fred Fleureau
musique originale Pat O'May

coproduction Carrément à l’Ouest
direction de la production Marie-Anne Somda
avec Tébéo (Télévision Bretagne Ouest), TébéSud, TVR
avec le soutien de Angoa, La région Bretagne, le CNC et la Procirep

Artistes cités sur cette page

portrait philippe guilloux

Philippe Guilloux

ESPACE PARTICIPATIF

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