COLLINÉE - À l'ombre de l'abattoir

Président du club de foot Collinée (à l'ombre de l'abattoir)

Avec son film, Collinée à l’ombre de l’abattoir, Emmanuelle Mougne expose au grand jour ce que le territoire à de moins engageant. Un petit village entièrement consacré à une industrie, celle de la tuerie et du dépeçage des veaux, vaches, cochons des fermes, elles aussi industrielles, de Bretagne.

L’abattoir est un exemple de ce que peut l’industrie : produire de la marchandise bon marché, créer des emplois, du trafic, mais aussi un environnement entièrement façonné selon ses besoins. Il s’avère que les besoins en question ne génèrent pas forcément une société harmonieuse.

La pression des marchés et de la grande distribution, qui a racheté l’usine en 1978, induit un dumping social. Autrement dit, il s’agit de faire vivre ici une main d’œuvre docile et à bas coût. Autrement dit : des travailleurs pauvres. Ce seront des immigrés qui cochent le mieux cette case, et les habitants du cru qui n’ont pas le choix. Ainsi, la commune devient laboratoire social avec ses atouts, une capacité d’intégration supérieure à la moyenne, et ses revers, un vote Le Pen supérieur à la moyenne lui aussi, du fait d’un fort sentiment de relégation.
Il faut être reconnaissant à la réalisatrice Emmanuelle Mougne d’avoir pris le temps d’aller à la rencontre des habitants de ce territoire, les nés-natifs et les néos, qui ensemble constituent ce peuple qui vit à l’ombre de cet abattoir, corolaire de la société de consommation.

COLLINÉE - À l’ombre de l’abattoir

par Emmanuelle Mougne (2017 – 52’)

À Collinée dans les Côtes d'Armor le nombre d'étrangers avoisine les 10%, un taux considérable pour une commune de moins de 1000 habitants.

L'abattoir de Kermené emploie près de 3 000 personnes. C’est l’unique employeur local. Il fait venir de la main d'œuvre bien au-delà du bassin d’emploi naturel. Au départ, dans les années 70, ils étaient pour beaucoup Maliens, aujourd'hui ils sont Portugais et surtout Roumains.

Collinée, à l’ombre de l’abattoir est un portrait de ce bourg à travers ses habitants. Collinée souffre de la déshérence des cadres et des professions intermédiaires et, de ce fait, périclite. Une certaine France se dessine, loin des centres urbains et proche à sa manière de l'Europe, version dumping social.

un film produit par >>>> Nadège Hasson – Temps noir

Une France à l'écart, qui périclite

INTENTION
Collinée le bourg

par Emmanuelle Mougne

Au départ, j'ai entendu parler de Collinée en raison de la présence de nombreux de Maliens venus travailler dans les années 70 dans un abattoir industriel où l'on tuait les bœufs, mais aussi les porcs. Un comble pour des Musulmans.

Comment une petite commune vit-elle avec une telle mixité au moment où l'intégration à la française est en difficulté ? Aujourd’hui, la plupart des Maliens ont pris leur retraite et leurs enfants sont souvent partis tenter leur chance ailleurs. Des Roumains leur ont succédé, et quelques Portugais qui arrivent, parfois avec leurs familles. Sans oublier des Anglais à la retraite qui ont acheté ici parce que l’immobilier était beaucoup moins cher que chez eux.

Malgré cela le centre-bourg s’éteint. Régine, qui tient la maison de la presse, est obligée d'aller travailler à l'abattoir pour boucler ses fins de mois, et le médecin trouve difficilement quelqu'un pour le remplacer. Ainsi, Collinée reflète cette France qui ne paye pas de mine, qui ne proteste pas, qui ne crée pas de problèmes majeurs mais qui périclite doucement à l'écart des zones urbaines.


Dans une période où le Front national convainc de plus en plus d’électeurs (27% aux européennes de 2014 à Collinée), il me paraît essentiel de raconter cette France ainsi décrite par Christophe Guilluy dans La France périphérique (2014). Mouvement des Bonnets rouges, plans sociaux, refus du referendum européen, abstention, vote FN, les nouvelles radicalités ont émergé sur les territoires situés à l’écart des métropoles mondialisées. La question sociale n’est plus seulement circonscrite de l’autre côté du périph mais de l’autre côté des métropoles, dans les espaces ruraux, les villes moyennes, dans certains espaces périurbains qui rassemblent aujourd’hui près de 80% des classes populaires. Une France ignorée des médias, loin des banlieues qui flambent, et qui encaisse silencieusement la mondialisation.

Collinée, à l’ombre de l’abattoir propose donc un portrait de ce bourg, à la fois ordinaire et singulier. Ordinaire dans sa représentativité des difficultés du monde rural et ouvrier, peu à peu abandonné par les cadres et les professions intermédiaires et libérales qui préfèrent vivre en ville ou sur le littoral. Singulier dans la coexistence d'un nombre impressionnant de nationalités dans une région, la Bretagne, longtemps tenue à l'écart des mouvements migratoires.

Un film au plus près des regards, des visages et des mots, qui donne la parole à des habitants qui l'ont peu, et qui filme leur quotidien.

Un film qui s'établit dans les lieux qui font encore la vie du bourg, s'attarde sur les petits riens – un pari au PMU, l'achat des journaux, la partie de foot, le jardin partagé - en faisant le pari que de ces éclats de vie surgiront des séquences, des moments qui raconteront cette histoire dans l'esprit de Pierre Sansot et de son livre Les gens de peu.

L’abattoir, une histoire particulière

Collinée route abattoir

Dans les années 50, André Gilles, le fils des bouchers de Collinée, décide de créer un abattoir dans cette petite commune du Méné. Vingt ans plus tard, il part embaucher des travailleurs Maliens, ne trouvant pas de main d'œuvre sur place. D'autres diront que le problème venait plutôt de la création d'une section de la CGT dans l'entreprise, qui rendait les ouvriers moins malléables.

C'est le début d'une aventure industrielle. L'abattoir fonctionne, s'agrandit, Leclerc le rachète en 1978. Les Maliens s'installent. Ils habitent à La Bosse, deux petites barres de HLM excentrées, construites entre le centre-bourg et l'abattoir.

La vie suit son cours. Les Maliens s'adaptent, font venir leurs femmes. Une seule, République oblige, bien qu’ils soient polygames. Leurs enfants sont scolarisés ici.


C'est la grande époque : celle de l'association Kayes-Méné fondée en 1994 qui veut promouvoir les liens entre Bretons et Maliens, menée par un curieux attelage militant constitué surtout d'Anne Pastol, religieuse dominicaine et de Moïse Rouget, le maire communiste d'alors. Ensemble, ils organisent des fêtes, des voyages.

Dans les années 1990, le taux d'étrangers dépasse les 10%. Un record qui attise la curiosité.

Puis les Maliens partent peu à peu à la retraite, tandis que leurs femmes, plus jeunes, travaillent encore à l'abattoir ou à la maison de retraite. Leurs enfants partent pour la plupart après un Bac + 2. Qui aurait envie de travailler à l'abattoir ?

Les Maliens sont remplacés par des Portugais, et surtout des Roumains, arrivés à la faveur de l'expansion des agences intérimaires spécialisées en agroalimentaire. La plupart s'installent, achètent des maisons. De l'avis général, ils sont durs à la tâche.

Comme du temps d'André Gilles, les avis diffèrent sur cette embauche étrangère : est-ce parce que l'abattoir peine à recruter certains ou parce que cette main d'œuvre est plus docile ?

Toujours est-il qu’ici, le mélange se vit au quotidien, sans que les mots intégration ou communautarisme soient invoqués. On se côtoie manifestement sans peine, et plutôt dans l'indifférence. Comme le dit le maire de la communauté de communes, Jacky Aignel : Une chose essentielle intègre les gens sur un territoire, c'est le travail. Or du travail, il y en a.

L'abattoir : tout le monde en parle, tout le monde connaît quelqu'un qui y travaille, et d'ailleurs presque tout le monde y travaille ou y a travaillé, du président du club de foot au fils des hôteliers. Comme le dit Nathalie Commault, qui tient avec son mari le relais du Méné : L'abattoir, c'est la mère nourricière. Au point que dans les années 70, les ouvriers de l’abattoir défilent dans les rues de Saint-Brieuc pour réclamer la grâce de leur patron condamné pour pollution de la Rance.

Travailleurs précaires

Collinée bureau de tabac

Cet afflux de travailleurs étrangers, pour la plupart embauchés en intérim, ne suffit pas à redonner du souffle à la commune, qui souffre d'une désaffection des classes moyennes et supérieures. Avant le proviseur, le percepteur, le directeur du Crédit Agricole avaient leurs logements ici. Maintenant ils ne veulent plus venir habiter là. Les relations étaient personnelles, elles sont devenues fonctionnelles : personne ne connaît plus les profs.

Du coup, ceux qui restent tirent le diable par la queue. Nous voici au pays des doubles emplois comme aux États-Unis. La pauvreté urbaine est connue, celle des campagnes l’est beaucoup moins. Or, elles sont devenues le creuset de ceux qu'on appelle aujourd'hui les travailleurs pauvres qui sont entre un et deux millions en France


Sans perspective, les jeunes s'en vont. Ils commencent par passer le permis de conduire, indispensable dans cette commune où les transports en commun sont inexistants. Et comme le souligne Jean-Pascal Guillouët, l’ancien maire socialiste : l'éloignement d'une ville moyenne - Lamballe, la plus proche est à 20 km - ne permet pas de capter une population cherchant une installation résidentielle périphérique. Bien sûr, des efforts sont faits pour tenter d'enrayer la machine : Collinée appartient maintenant à la communauté de communes du Méné, et s’est rapprochée de Loudéac en janvier 2017 ; le pari sur les énergies renouvelables a été lancé ; une étude a été commandée aux étudiants de l'École d'architecture de Rennes ; une médiathèque flambant neuve a été inaugurée avec l’aide des fonds européens, des aides à la reprise d’entreprises ont été créées, une politique volontariste est engagée pour fixer la population avec des aides aux primo-arrivants et des investissements immobiliers. Mais le fait est là : Collinée n'attire plus guère et paraît sous perfusion.

Double emploi

Régine tient la maison de la presse. Après avoir suivi une formation en distribution et commercialisation de produits agricoles, elle a été agricultrice pendant 20 ans avant de reprendre ce magasin. Fatiguée de son métier d’avant, elle aime celui-ci, connaît tous ceux qui passent. Elle travaille cependant en intérim à l'abattoir, et même à plein temps si elle le peut, parce qu'elle n'y arrive plus. Elle ne se plaint pas, c'est comme ça : il y a une crise du commerce et même les jeux sont sur internet. Et puis les charges sont trop lourdes.

Comme les intérimaires, elle est soumise aux aléas de l'embauche. Elle sait le jeudi si elle aura du travail pour la semaine suivante. Elle trouve que les Roumaines et les Polonaises travaillent énormément et sont courageuses. On sent poindre la critique à peine voilée vis-à-vis de celles qui sont en CDI et travaillent moins que les autres.

Mixité ethnique par le foot

adolescents foot collinée

Personne ne sait exactement combien d’étrangers habitent à Collinée, ni combien de nationalités sont représentées – les statistiques ethniques sont interdites - mais la liste des élèves de l'école primaire parle toute seule : dans chaque classe, un quart des élèves ont un nom portugais, malien, roumain, ou d’un autre pays de l'Est (Polonais, Ukrainiens...).

Cette spécificité fait de Collinée l’une des communes les plus cosmopolites de Bretagne.


Le terrain de foot est l’un des lieux-clé de la sociabilité masculine. Serge, le président du club, petit et rond, s’époumone et encourage ses joueurs. Cet homme - qui travaille à l’abattoir - exerce ainsi sa passion contrariée pour le football. Sur le terrain, il désigne l’arbitre, le frère de la fierté locale : Mamadou Samassa, aujourd’hui gardien de but à Troyes et détecté à Collinée à 12 ans. Car ici s'éprouvent le mélange et une certaine forme d'intégration. Les Maliens ont commencé par jouer entre eux, sans blancos avant que les équipes ne se mélangent. Le foot c'est ce qui est arrivé à les unir, raconte Marie-Paule, bénévole de l'alphabétisation. Les Maliens sont bons au foot et du coup, l’équipe est ravie de les avoir.

EMMANUELLE MOUGNE

BIOGRAPHIE
Emmanuelle Mougne réalisatrice

De formation littéraire (Khâgne à Fénelon), journalistique (Centre de formation des journalistes) et cinématographique (Paris III), Emmanuelle Mougne réalise des documentaires, notamment pour le magazine breton Littoral (France 3) : L'âge d'or des cartes marines, La Conquête de la Manche, Sur les traces du commandant Charcot, Lettres maritimes.

Elle co-écrit des scénarios de fiction aussi, notamment Les lendemains de Bénédicte Pagnot (2013)
Transforme, portrait d'une formation chorégraphique documentaire 52', coréalisé avec Mathieu Bouvier, en partenariat avec la Fondation Royaumont (2014)
Ma petite entreprise documentaire, 52' Laterna Magica en coproduction avec France 3 Franche-Comté (2013)
L'Heure de l'harmonie documentaire, 52', Laterna Magica, en coproduction avec France 3 Franche-Comté (2012)
Nous irons à Tamanrasset documentaire, 59', Laterna Magica, en coproduction avec TV Tours, bourse Brouillon d'un rêve de la Scam (2009)
L’avenir dure longtemps documentaire, 66'. Brouillon d’un rêve/Scam*, prix du public aux Escales documentaires de La Rochelle, Ciné Citoyen Paris XIe, Songes d’une nuit DV (2006)
Destremau, un destin polynésien un documentaire coécrit avec Pascale Berlin, documentaire, 52', Archipel production en coproduction avec Polynésie Première (2014)


LONGS METRAGES

Les lendemains de Bénédicte Pagnot (.Mille et Une Films., prix du public au festival d'Angers, 2013)
Une chanson dans la tête, de Hany Tamba (Bizibi, 2008)
ADN de Judith Cahen (Yakafokon, essai documentaire, 2005)
Code 68, de Jean-Henri Roger (Agat Films, 2005)

COURTS METRAGES

Dévastées, de Bourlem Guerdjou (Va Sano Productions et Head Up Productions, 2016)
Igor Tututson de Nils De Coster (30', Laterna Magica, festival d'Amiens, Ciné +, 2012)
Les Hommes sans gravité d’Eléonore Weber (moyen métrage, Ecce Films, Festival de Belfort 2007, Paris tout court 2008, Hors-Pistes 2008, Brive et Pantin 2008

Maliens, Portugais et désormais Roumains

REVUE DU WEB
les bras de la France Webdoc France 24
Cliquer sur l'image pour entrer dans le webdoc

FRANCE 24 >>> 22330 Les bras de la France, un webdocumentaire de Zoé Lamazou et Sarah Deluc.
Collinée, ses fest-noz, son abattoir et ses Maliens. Douze familles, soit une centaine de personnes, originaires du Mali vivent dans ce village de 900 habitants situé dans les Côtes-d’Armor. Embauchés par l’abattoir local dans les années 1970, les premiers migrants détonnent parmi les gens du cru.


À cette époque, certains Bretons n’ont jamais vu de Noirs. Dans les années 1980, les Maliens font venir leur femme. Une seule, République oblige. Musulmans et polygames, ils laissent derrière eux d’autres épouses. Mais s’en accommodent et s’installent. Leurs enfants sont maliens bretons. Tous travaillent à l’abattoir de Kermené, fleuron de l’industrie agro-alimentaire, où ils taillent la viande des porcs qu’ils ne mangent pas. Dieu comprendra, ils n’ont pas le choix. Aujourd’hui, Collinéens pur beurre et d’adoption semblent avoir trouvé la recette du bonheur en matière d’immigration. Le noir fait partie des couleurs locales et les initiatives se multiplient pour favoriser l’échange des cultures. Née en France et baignée de culture malienne, la deuxième génération vit sans difficulté son identité métissée. Moins facile cependant pour les parents de se sentir chez eux à Collinée. Les vieux ne rêvent pas d’être français. Seul un couple a pris la nationalité. Ils ne font pas construire au bourg mais au pays, où ils espèrent retourner un jour. Ils savent pourtant qu’ils ne quitteront jamais vraiment Collinée, ville qui a vu naître leurs enfants.

OUEST-FRANCE >>> Le film tourné à l’ombre de l’abattoir Kermené interroge. Après la projection, les retours étaient mitigés. Ce n’est pas ce que l’on vit à Collinée, selon un spectateur. Quand pour un autre, ça ne va pas donner envie aux gens de venir ici. On a quand même une vie associative vivante dans le Mené qui fait l’équilibre, renchérit encore un autre. C’est certain : le documentaire n’a pas laissé indifférent.

INA >>> Nouvel abattoir à Collinée (1989). Un sujet purement économique, technique et années 80 ! Une nouvelle unité permettant au groupe LECLERC de gérer toute la filière du porc, jusqu'à la commercialisation dans ses magasins. Interviewé, Édouard Leclerc annonce l'expansion de son groupe vers l'Espagne.

FRANCE CULTURE >>> Travail d’origine incontrôlée : les intérimaires roumains des abattoirs bretons. À la rencontre de travailleurs d'Europe de l'Est, Roumains principalement, installés dans la région de Lamballe, en Bretagne. Des hommes qui ont fait leur apparition sur les chaînes de production après l'adoption par Bruxelles en 2006 de la directive dite Services, plus connue sous le nom de directive Bolkenstein. Ce texte ouvrait à la concurrence la prestation de services entre les États membres. Une enquête de Camille Magnard, présentée par Florence Thomazeau.

CRÉDITS

réalisation Emmanuelle Mougne
image Emmanuelle Mougne
son Fabrice Naud

montage Nolwenn Jacob
compositeur Karim Gherbi
mixage Thierry Compain

production déléguée Nadège Hasson - Temps noir

Artistes cités sur cette page

Emmanuelle Mougne réalisatrice

Emmanuelle Mougne

ESPACE PARTICIPATIF

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