Écrits de Nature

Alexis gloaguen

Sang d’encre

Alexis Gloaguen est un funambule de la parole et de l’écriture, une pensée en marche qui semble tâtonner mais qui fait mouche, dans le texte. Il s’est intéressé aux villes mais la publication chez Nadeau de ses Écrits de nature nous ramène sur le pan majeur de son œuvre, écrite sur le motif, dans laquelle il entre en nature, épouse la condition animale. Il ne se limite cependant pas à l’immersion physique, il se documente, nourrissant son observation de données scientifiques qui lui permettent de comprendre mieux encore ce qui se passe dans le monde sauvage.
Et ce faisant, il participe à la grande clameur des hommes qui se font un sang d’encre.

Poète migrateur

par Ségolène de Maupeou (2018 - 8'40)

Au démarrage, nous rencontrons Alexis Gloaguen à Séné, où il a vécu des années avant de partir à l’autre bout du monde... et de revenir s'installer à Silfiac. Ségolène de Maupeou retrace dans ce reportage photo-sonore, le cheminement de cet écrivain-poète hors-norme, à l'occasion de la parution en trois tomes des Écrits de Nature. Ce corpus comprend une série de portraits d’oiseaux saisis dans leurs paysages. Traques passagères (1989) a été écrit au Pays de Galles, en Cornouailles et dans le Devon (à Dartmoor), dans le sillage des libellules, et un inédit, Pêcheurs d’oiseaux. La Folie des saules (1992) est un voyage immobile dans les marais d’eau salants (et d’eau douce) près de Vannes. Un long chapitre concerne la chouette effraie, la nuit. Une Passerelle de sable (1990) se présente comme un parcours crépusculaire de la baie d’Audierne. L'ouvrage est illustré de dessins et de photos pris en milieu naturel par Pierre Delapré.

Écrits de Nature est publié aux éditions Maurice Nadeau

Éden dans les ruines

EXTRAITS
carnets note alexis gloaguen

Au matin, le silence et la chaleur s’installent, à peine peuplés du glissement temporaire des feuilles de saules et des tiges de joncs. Les grosses bulles d’un gaz des marais montent, verticales, du fond de l’eau. À mes pieds vibre une hampe de ciguë de l’année passée. Elle est sèche, marquée par les trous que les insectes de l’hiver y ont faits pour s’abriter. De ce cylindre cloisonné, qu’ils ont bouché puis rouvert au printemps, il reste aujourd’hui la longue archéologie d’un train vertical.

Sur la pellicule de surface courent de petites araignées-loups. Elles survolent des étendues d’algues brunes, élastiques, boursouflées comme les tapis de sphaignes qui se regonflent derrière les pas.


C’est dans cette jungle, singulièrement profonde et possédant ses couloirs, ses habitacles et ses agoras dépourvues de plantes, que les larves de libellules tiennent leur affût, les poils garnis de particules de boue, ne fuyant qu’à un coup donné sur l’eau du plat de la main. Ainsi engluées, elles peuvent guetter leurs proies et passer elles-mêmes inaperçues. Seuls les yeux et les stigmates respiratoires de l’abdomen dépassent, de manière périscopique, la pellicule d’argile.

Les nymphes d’æschnes sont les plus élancées et les plus proches de la délivrance. J’en trouvai une dépouille montée sur la cime des ronces, sous le couvert d’un aulne. Ce sarcophage vide enserrait encore une jeune feuille, accusant avec elle les chocs de la pluie, dérapant presque. Et j’imaginai cette parthénogenèse d’azur un matin de juillet.

De toutes ces larves la gare est l’absolue nursery puisqu’il n’est là aucun poisson pour les gober, nul dytique – cet énorme scarabée d’eau. À peine un triton promène-t-il de temps à autre sa transparence rosée et la maladresse de ses mains d’enfant. Les libellules peuvent pondre tout à loisir et leurs nymphes se pourchasser entre elles selon le droit simpliste des tailles et des ruses.

Voir la danse de l’æschne bleue au-dessus d’un étang forestier peut donner l’approximation rapide de l’éternité. Oblique, elle gobe les moucherons et semble téter le ciel. Imprévisible, elle va du sommet des chênes au col des joncs en passant par les ramures basses des saules. Elle vire et roule en quête d’une image mentale sur laquelle soudain ressortent les proies. Sa rapidité presque sans limites n’autorise que les plus prompts des oiseaux, et les moins réticents aux pirouettes aériennes, à la capturer en vol. Et là, contre le bleu du ciel, elle fait songer parfois, lancée en ironie rectiligne, à une moquerie d’aéronef montée sur le battement alternatif de deux paires d’ailes. Soudain, comme aspirée vers le haut, elle saisit une mouche et la dévore en vol, après en avoir coupé les ailes qui tombent en voltes scintillantes.

Elle élève l’altitude de sa chasse à mesure que le soleil décline et que les moucherons mènent plus haut leurs révolutions méditatives.

ALEXIS GLOAGUEN

BIOGRAPHIE
Alexis gloaguen

Alexis Gloaguen est écrivain et philosophe, formé à l’UBO puis enseignant à Quimper, Lannion, et Vannes. Né en 1950 dans le Finistère et il est l'auteur de nombreux récits de voyages en Amérique du nord, en France et Grande Bretagne, fondés sur l’observation des villes, des Hommes et de la nature.

En 1992, il part avec sa famille à Saint-Pierre et Miquelon pour diriger le nouvel institut de langue française tourné vers le Canada et les États-Unis.


Bibliographie

  • Écrits de nature, Tome II (Maurice Nadeau, 2018)
  • Écrits de nature. Tome I (Maurice Nadeau, 2017)
  • Digues de ciel (Maurice Nadeau, 2014)
  • La Chambre de Veille (Maurice Nadeau, 2012)
  • Les Veuves de Verre (Maurice Nadeau, 2010)
  • Le Versant noir (Mona Kerloff, 2006)
  • Petit Nord (Citadel Road Editions, 2006)
  • Les Plumes de la terre (Editions Mona Kerloff, 2006)
  • L’Heure bleue (Blanc Silex, 2004)
  • Le Roc et la Faille (Blanc Silex, 2001)
  • Visages antérieurs, avec Boris Lejeune (La Différence, 2001)
  • Soleil du Nord, sur le peintre Jean-Claude Roy (Somogy, éditions d’art, 1999)
  • Envol de l’ours (Dana, 1998)
  • Terre, Ciel, Visages, sur le sculpteur Boris Lejeune (La Différence, 1995)
  • Le Pays voilé (Calligrammes, 1990)
  • Une Passerelle de sable (La Rivière Echappée, 1990)
  • Traques passagères (Calligrammes, 1989)
  • Eugène De Bie : biographie d’un peintre belge (Editeurs d’Art Associés, 1987)
  • Dérive en phares (Le Signor,1979)
  • Oiseaux de cendre (Le Signor, 1979)
  • L’Espadon (Publideb, 1974)

SÉGOLÈNE DE MAUPEOU

BIOGRAPHIE
Segolene Maupeou

Ségolène de Maupeou a fait les Beaux-arts de Paris au début des années 80, cumulé petits et grands boulots, travaillé dans la communication institutionnelle, a été collaboratrice parlementaire pendant 15 ans. La photo est son obsession, mais elle a aussi un faible pour les grosses motos et la rando en solo.

J’aime la photo et… la politique.
La photo m’accompagne depuis toute petite, mes parents ont eu un agrandisseur comme cadeau de mariage. Le samedi soir, on calfeutrait la cuisine transformée en labo photo. J'ai ainsi été élevée sous agrandisseur et développée au révélateur. Mon père avait un petit Rollei dans la boîte à gants, partout il l’emmenait, il s’arrêtait parfois pour prendre une photo quand la lumière était belle.
Pour mes 10 ans, j’ai eu un Instamatic.


Depuis l’apparition du numérique, je n’ai plus de labo.
La photo m’a appris à regarder ailleurs, prendre de la hauteur, trouver l’angle pour aborder les choses. C’est mon oxygène. J’essaie de comprendre.
L’agence Signatures est ma boussole. Sorj Chalandon m’accompagne. J'aime le travail d'Emmanuel Madec, je suis de près les reportages d'ImageSingulières / La France Vue d'Ici avec une véritable admiration pour le travail de Nadège Abadie, Stéphane Lavoué, Patrice Terraz, Florence Levilain, Raphaël Helle, Anne Arick...
Je photographie en apnée, j’aime parler avec des images, l'utilisation des mots m'est plus compliquée pour traduire un ressenti, ça va parfois un peu trop vite. Avec la photo je prends le temps et travaille en profondeur, jusqu'à plusieurs années sur le même reportage.

L’enivrante Nature d’Alexis

REVUE DU WEB

Étonnants voyageurs 2018 >>> Trois passionnants entretiens en table ronde auxquelles Alexis Gloaguen a participé.

OUEST-FRANCE, Loïc Tissot >>> Bien rares sont les lectures aussi denses. Le premier tome des Écrits de Nature d'Alexis Gloaguen se lit et se relit. Le temps que le verbe infuse. Le plus simple est de mettre ses textes en bouche. Comme un bon whisky écossais, ça ravit le palais.

LE TRÉGOR, Philippe Gestin >>> Récit de voyage, promenade poétique, balade naturaliste, manifeste écologiste. On ne sait quelle dénomination donner à ces Écrits de Nature. Ils sont un peu de tout cela et un peu plus sans doute, l'auteur affichant également une envie de roman de lieu, qui est un personnage, au premier plan.

LICHEN, Élisée Bec >>> À la croisée des chemins de la philosophie naturaliste (pour ne pas dire "écologiste"), de la poésie et de l'observation scientifique (entomologique, ornithologique, voire géologique), Gloaguen écrit sur place (dans le noir, sous la pluie, dans les situations les plus inconfortables...) ces notes, témoignages de longs moments passés dans la nature, tout autant contemplation qu'enquête.

CRÉDITS

avec Alexis Gloaguen

image et son Ségolène de Maupeou

montage Pauline Lacotte, Ségolène de Maupeou

Artistes cités sur cette page

Alexis gloaguen

Alexis Gloaguen

Segolene Maupeou

Ségolène Maupeou

ESPACE PARTICIPATIF

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