Bretagne légendaire

cover carnoet vallée des Saints

La Vallée des saints s’est imposée en quelques années comme une magistrale opération de communication. Entreprise extravagante dans une époque qui manque de souffle spirituel, proposition touristique en libre accès qui attire les foules, le rêve de Philippe Abjean s’est concrétisé avec la bénédiction de mécènes et de donateurs.

Qualifiée d'île de Pâques bretonne, produisant les mégalithes du futur... cette initiative n’est pas dénuée de sens. Elle semble combler un vide identitaire, une aspiration à une spiritualité populaire fondée sur le légendaire. Nous avons demandé à l’auteur et traducteur André Markowicz de revenir sur l’impression (désastreuse) que lui a laissé la Vallée des saints depuis qu’il l’a découverte en 2015, et c’est avec une véhémence proportionnée au succès du site qu’il s’en prend au concept et à sa réalisation. Son texte est saisissant, autant que ce champ de colosses, censés nous rappeler que nous venons de quelque part.

LES LÉGENDES, ÇA SE SCULPTE

DOCU SONORE

de Victor Macé de Lépinay et Thomas Dutter (2019 - 52’)

Momoly copyright Vallée des Saints
Momoly

Ni menhirs, ni Moai, les grandes statues de granit qui s'élèvent près de Carnoët en Bretagne ne sont pas sorties du fond des âges. D'où viennent ces saints contemporains, attisant la curiosité des visiteurs qui affluent pour déambuler à leurs pieds, et qui leur taille une légende sur mesure ? En y flânant, comme plusieurs centaines de milliers de visiteurs en 2018, on songe aux alignements de Carnac, au facteur Cheval, à l’île de Pâques aussi peut-être, comme nous y invite la brochure touristique. Mais qu’est-ce exactement que cette Vallée des Saints ? Un site de promenade ? Une galerie d’art breton à ciel ouvert ? Un lieu de pèlerinage chrétien ? Un sanctuaire celte ?
Selon qu’on soit directeur, mécène, sculpteur, évêque, sociologue, historien ou promeneur, les avis diffèrent… et les histoires aussi.

>>> un documentaire produit par France Culture, La Fabrique de l’Histoire

Fabrique de l’Histoire, fabrique de la foi

par André Markowicz

André Markowicz est traducteur. Il a publié plus d'une centaine de livres, dont les œuvres complètes de Dostoïevski, les œuvres de Pouchkine (dont son roman en vers Eugène Onéguine), et, avec Françoise Morvan, le théâtre complet de Tchekhov, chez Babel Actes Sud. Depuis juin 2013, il tient un journal en ligne sur son compte Facebook. Il y parle seulement de son travail, de souvenirs, de réflexions sur l'actualité nationale et internationale, avec un intérêt particulier pour la Russie et le développement du nationalisme à travers le monde. Il partage le combat que mène Françoise Morvan en Bretagne. Il a ainsi consacré plusieurs chroniques à La Vallée des saints.
À la demande de KuB il a accepté de reprendre ces chroniques, en particulier pour revoir le style parlé-écrit qu'il utilise sur Facebook.

Chantier sculpture Vallée des Saints
breizh-info

ÉPISODE 1 : 2015

Ce qui frappe d’abord quand on arrive et qu’on les regarde, ces statues, c’est la laideur. On se demande ce que c’est : ça rappelle les figurines hobbits du celtisme américanisé made in China qu’on vend dans les magasins d’heroïc fantasy, vous savez, ces espèces de petits monstres en plastique gris verdâtre. Mais pas seulement, parce que ces monstres-là sont gigantesques, et qu’ils se dressent là, comme des statues soviétiques, soviétiques mais chrétiennes, et qu’on a l’impression, à la seconde, d’un art totalitaire — l’image de quelque chose qui se veut gigantesque, imposant, reconnaissable de loin. Une cinquantaine de statues, encore dispersées, sur une butte, la butte Saint-Gildas, qui était un des endroits les plus magnifiques de Bretagne : on montait au sommet, on voyait l’horizon, dans toutes les directions, toute la Bretagne, on pouvait croire, pas toute évidemment, mais c’était cette impression. Un silence absolu, le vent, le ciel, l’ondulation des hautes herbes. Et puis, on descendait et on entrait dans cette petite chapelle, la chapelle St-Gildas.
Maintenant, quand on la regarde, en bas, on a l’impression que c’est elle qui est en trop, et qui fait, comment dire ? intrusion… Vous êtes à La Vallée des saints, un projet né dans la tête d’un homme, Philippe Abjean, qui se revendique comme un militant catholique, et comme un catholique breton.


C’est lui qui a relancé un pèlerinage tombé en désuétude depuis le XVIe siècle ou à peu près, le Tro Breizh, c’est-à-dire un tour de la Bretagne, marche de dévotion aux sept saints dits fondateurs de la Bretagne. Il ne l’a pas seulement relancé avec la foi des bons pères curés qui tenaient la population de Bretagne sous la chape de foi superstitieuse dont elle s’est libérée comme d’un seul coup dans les années cinquante ; le nouveau tour de Bretagne se fait avec force drapeaux bretons noirs et blancs, et revendications identitaires : il s’agit de retrouver nos anciennes racines celtiques, étouffées, nous dit-on, par la France… Et donc Philippe Abjean, dans sa croisade celto-catholique, a eu l’idée de s’allier au syndicat des granitiers bretons pour créer un parc d’attraction d’une nouvelle espèce : un lieu où le public pourrait venir admirer des statues de mille saints celtiques. Philippe Abjean a été élu Breton de l’année 2010 pour cette idée, et le prix lui a été remis à l’Institut de Locarn (à cette occasion, il a fait un petit discours que j’utilise ici).

Mille statues-menhirs d’au moins trois mètres de haut selon le cahier des charges, et tous des saints celtiques. Le sens est de revenir, bien sûr, aux racines, celtiques et chrétiennes. La Bretagne, comme le dit élégamment Abjean, n’est pas née sous x. Toujours est-il que, pour l’instant, des statues, vous en avez cinquante, et ce n'est que le début — un tout petit début.

Et ce qui impressionne aussi, il faut le dire, c’est qu’il y a déjà beaucoup de monde, alors qu’il n’y a encore quasiment aucune infrastructure, juste des toilettes en algéco, et une boutique, en algéco, et un parking. Il y a des gens qui viennent, et qui regardent, et qui disent : c’est très beau, et qui suivent le guide en vente dans la boutique, pour essayer de reconnaître les saints (mais c’est généralement écrit derrière, ou en bas des statues) ; et il y en a qui viennent pour voir si leur saint, ou leur sainte, est déjà là, parce que ça fait plaisir de retrouver son saint. On est très Enora, vous savez, disait une dame accompagnée d’une jeune fille, qui, visiblement, s’appelait Enora et justement, il se trouvait qu’une des statues encore en train d’être sculptée, c’est Sainte Enora... (Enora avait voulu vivre avec Efflamm, mais en toute chasteté, comme frère et sœur, pour se consacrer à Dieu ensemble, mais quand Efflamm a vu ses célestes appâts, il a failli cesser d’être un saint, et il a mis les bouts… mais tout s’est bien fini par la suite, et Enora est bien une sainte, et Efflamm pareil). C’est un peu le plaisir qu’on éprouve dans une boutique de souvenirs, quand on achète un bol marqué à son prénom, mais un plaisir plus grand, plus collectif. L’année dernière, il y a eu quelque chose comme 300 000 personnes qui sont venues : l’entrée est gratuite. On vient pique-niquer au milieu des saints, sur l’herbe. Le projet, dit Abjean, a vocation à être une locomotive touristique en Bretagne, un projet construit sur la mythologie celtique, comme, en Grèce, sur la leur.

Parce qu’il ne s’agit pas simplement d’un projet catholique, et d’un projet celtique, il s’agit - et c’est annoncé comme ça - d’un projet économique.
Tout est dit par Ouest-France, sous la plume de Jean-Laurent Bras : Depuis sa création, l'association [de la Vallée des Saints] a collecté 0,8 M€ de dons auprès de 2 067 mécènes. Des poids lourds de l'économie bretonne rejoignent le cercle, de plus en plus large, des particuliers et entreprises impliquées. Après le distributeur Système U, Armor-Lux ou encore l'industriel Alain Glon, c'est Louis Le Duff (Brioche Dorée) qui va offrir à Carnoët son premier couple : le guerrier Saint Konan et Sainte Azenor, fille du roi de Brest au VIe siècle. L'association se targue de conduire le projet culturel le plus low-cost de France en termes de... sollicitation du contribuable. Lascaux, 270 000 visiteurs par an, verra s'ouvrir bientôt un Centre d'art pariétal dont le coût avoisinera les 50 M€. Le fac-similé de la grotte Chauvet a coûté 55 M€ et table sur 300 000 visiteurs. Le tout nouveau musée d'histoire naturelle de Lyon (Confluences) a englouti 330 M€ pour 500 000 entrées annuelles espérées.

C’est que, de fait, l’aventure spirituelle de Philippe Abjean, devient, comme il le dit, une aventure économique. Une statue, avec son cahier des charges, revient entre 6 et 15 000 € (matériau et sculpteur compris). L’État n’est pas sollicité, tout est payé par les commanditaires, et ces commanditaires, ce sont les industriels regroupés sous le logo Produit en Bretagne qui trône à l’entrée du site, c’est-à-dire celui de l’Institut de Locarn, qui regroupe les patrons les plus puissants de Bretagne, et, pour beaucoup, de France : un Institut, inauguré par Otto de Habsbourg, membre éminent de l’Opus-Dei, et créé par Joseph Le Bihan, ultra-conservateur et ultra-catholique, originaire de Locarn, donc, c’est-à-dire du village qui est à côté de Carnoët — et c’est Joseph Le Bihan lui-même (Joseph, comme l’appelle Philippe Abjean) qui a trouvé le lieu et est intervenu auprès du maire pour avoir les terrains. Le pouvoir, en Bretagne, il n’est pas à Rennes, ou ailleurs, ou à Paris : il est à Locarn (Françoise Morvan a en beaucoup parlé au sujet de la crise des Bonnets rouges). L’Institut, think-tank breton, regroupe, de fait, des capitaines d’industrie parmi les plus puissants en France : Glon (Glon-Sanders, celui de la vache folle), Leclerc, Henaff (les pâtés), Le Duff (la Brioche dorée), Legris industrie, Intermarché, et une trentaine d’autres… bref, des gens sérieux.

Et donc, l’art Produit en Bretagne, l’art de La Vallée des saints, ça ne coûte pas cher, beaucoup moins cher que la grotte Chauvet ou que Lascaux, qui, pour les capitalistes qui décident de notre vie, sont des gouffres financiers (pour ne pas parler des nouveaux musées), et qui impliquent de faire appel au contribuable. Parce que, c’est le principe du libéralisme : moins il y a d’État, plus on est libre.

Du coup, la Vallée des saints est, d’abord, une image de la nouvelle Bretagne, non plus bretonne, mais celtique : le monde comme si dans sa splendeur. Catholique, mais américanisée made in China, même si le granit est local. De nouvelles racines, en quelque sorte, qu’on offre aux gens, dans un monde sans autre repère que ce qu’on appelle l’identité — une identité fabriquée de toutes pièces, mais qui laisse exsangues la vie réelle, les maisons, les paysages. La Bretagne remplacée par la Celtie.
Et La Vallée des saints est, plus largement encore, l’image de la politique culturelle qui nous attend, pas seulement en Bretagne, mais partout dans le monde, que ce soit la droite qui gouverne, ou la gauche : disparition du rôle de l’État (avec remerciements dudit État pour sa disparition et les économies que ça génère), culture soumise à l’utilité marchande (touristique ou autre), et strict cahier des charges de la commande. Parce que, bien sûr, celui qui décide, c’est celui qui paye. Pour le reste, chers amis, nous sommes libres…

Saint-Tudy La Vallée des Saints
Danièle Nguyen Duc Long

ÉPISODE 2 : 2018

Le 4 août 2018, Libération a publié une tribune de notre ami Jean-Marc Huitorel sur La Vallée des saints, et cette chronique a fait un bruit qui, je dois le dire, a surpris tout le monde.

Si je fais aujourd'hui une nouvelle chronique, c'est pour deux raisons : d'abord, pour faire le point trois ans plus tard, et puis, parce que j'ai été frappé par les arguments utilisés contre Jean-Marc Huitorel tant par les acteurs du débat, les dirigeants de la Vallée des Saints, les hommes politiques, que par les commentaires des lecteurs — qui sont des commentaires normaux, généralement aussi banals que ceux qu'on voit pour n'importe quel article sur n'importe quel article — des commentaires de gens qui donnent leur opinion à l'instant même — sauf que, justement, la plupart de ces commentaires-là, pour ce cas précis, sont différents.

Et donc, il y a trois ans, sur cette colline qui avait été magnifique (un des plus beaux endroits de la région), on voyait érigées une cinquantaine de statues monumentales de saints ou de saintes théoriquement celtiques, censés permettre de revenir aux origines de la Bretagne (ces origines étant volontairement, et sans autre commentaire, confondues avec les origines de la foi catholique). Des statues qui sont l'exaltation de l'esthétique de l'heroïc-fantasy, du nain de jardin et du style pompier de la Troisième République, mais tellement immenses que l'impression immédiate est celle d'un art totalitaire, américanisé, certes, mais, surtout religieux — pas catholique romain, non : catholique celte. Nous nous demandions, en errant au milieu de ces statues, comment il était possible qu'une telle laideur puisse être encensée,


— et encensée ici, dans un endroit dont la beauté naturelle était tellement extraordinaire. Encensée par la presse, exaltée par le pouvoir régional (certaines statues avaient été inaugurées en présence du Président de la Région, Jean-Yves Le Drian) : tout était dit dès l'entrée, puisqu'on y voyait trôner le logo de Produit en Bretagne.

Un art catholique, censément identitaire et privé, puisque Philippe Abjean, à l'origine de l'idée, insistait bien pour expliquer que personne ne demande un centime d'argent public, tout est fait par des mécènes privés, individus ou entreprises, et que c'est bien cela, la commande privée, qui doit être la base normale de la vie artistique : rien ne doit plus venir de la commande publique - comme ça, ça coûte beaucoup moins cher, et c'est plus populaire. Parce que l'État, jacobin par nature, coûte cher, nous savons ça.

Trois ans plus tard, à la dixième année de l'entreprise, où en sommes-nous ? Il y a cent statues. Et il y a des centaines et des centaines de milliers de visiteurs. Plus de 300 000 en 2017, et sans doute beaucoup plus en 2018. Et donc, oui, à en juger par la fréquentation, c'est un succès. Les statues nouvelles sont aussi terrifiantes que les anciennes, ni plus ni moins. Pareil. Certaines à cochons, dorés ou pas, à épées viriles, à croix protubérantes sont particulièrement atroces, mais le pire, de toute façon, c'est que ça prolifère.

Ce qui a changé, c'est qu'il n'y a plus d'algécos pour vous accueillir, mais un bâtiment flambant neuf (inauguré fin juin dernier), qui abrite une boutique touristique, avec des produits bretons, statuettes, biscuits et livres de contes et c'est Ouest-France qui a publié, sans dépenser un centime (tout était payé), un luxueux livre de photos à la gloire de la Vallée des saints.) Le bâtiment lui-même, avec l'aménagement du parking est revenu à 1,2 M€, dont la moitié a été payée par les instances publiques (Région, Département et Communauté de communes). C'est pour les tenants du privé de la Vallée des Saints une façon intéressante de refuser les subventions publiques, et, pour les pouvoir publics, une façon intéressante de subventionner ce qui ne devrait pas l'être : on ne paie pas les statues, on paie l'accueil à ces statues. Qu'on y pense : l'inauguration de ce bâtiment qui accueille juste un bar (le Bagad café - sic) et une boutique à touristes (et des toilettes réservées aux clients du bar) a réuni non seulement toute la hiérarchie de la Région, mais aussi notre Ministre des Affaires étrangères.

Il y avait déjà le logo Produit en Bretagne. Aujourd'hui, le logo est toujours là, mais il est accompagné par un autre : Bretagne à cinq départements. Pourquoi est-ce important ? Parce que la réunification est le préalable indispensable de la nation bretonne. C'est de l'art, on vous le dit, pas de la politique.

Et puis, aujourd'hui, vous avez un guide de la Vallée des saints (on en est à sa sixième édition), où l'on vous explique qui sont les sculpteurs qui sculptent ces saints, et qui sont les saints sculptés par les sculpteurs ; on vous l'explique sans la moindre bibliographie, sans la moindre distance critique — on présente donc des biographies légendaires comme des biographies de personnes réelles et comme celle des pères fondateurs de la Bretagne — une Bretagne qui n'existe donc qu'en tant qu'elle est chrétienne.

Du Moyen-Âge chrétien, il reste un peuple de statues, remarquait André Malraux cité par Philippe Abjean. Et Abjean continue : Et voilà qu'au XXIe siècle, en Bretagne, on se met à tailler des statues, par dizaine chaque année, pour... réveiller un peuple ! A-t-on assez souligné combien La Vallée des Saints est prophétique ? Lieu source - de ressourcement - face à la mondialisation qui abolit les cultures et pervertit les valeurs.
Ni exposition, ni musée, mais sanctuaire hors les murs. Cathédrale ouverte où s'opèrent les passages de témoin avec, pour voûte, le ciel étoilé. Et les statues géantes qui le peuplent sont désormais l'inaliénable propriété du peuple breton qui y relit son histoire
.

À la page 8 du guide de La Vallée des saints il est écrit : Notre désir est de communiquer la curiosité d'une culture ancienne pour aider à l'interpréter et à passer ainsi, d'un monde à l'autre, sans craindre de perdre son identité ou de la voir se décomposer. Il y a une telle violence du vide de la transmission à notre époque. Tant de familles et d'institutions ne proposent plus rien.

C'est donc ça, l'histoire garante de l'identité qu'il s'agit de fabriquer. Et qu'il s'agit donc de transmettre à une époque sans identité et sans culture. Les légendes chrétiennes, les vies de saints qui ont pendant longtemps été dans tous les pays chrétiens, les seules lectures autorisées, ne sont plus des légendes, mais de l'histoire, et c'est sur cette compréhension-là de l'histoire que l'Institut de Locarn veut construire l'identité bretonne. Là où tant de familles et d'institutions ne proposent plus rien. Et, réellement, on en revient à l'Histoire de France de la Troisième République pour les classes élémentaires... Les grands hommes fondateurs de la France, ou, ici, de la Bretagne.

Et cela, sur un terrain public, puisque tous les terrains sur lesquels ces statues sont érigées appartiennent à la commune de Carnoët. Et je me demande bien comment les élus dits-de gauche peuvent venir inaugurer des statues religieuses construites sur des terrains publics. Et pourquoi personne n'a encore porté plainte, tout simplement, pour violation de la loi de 1905.

Parce que, pour l'Institut de Locarn, dirigé par Alain Glon pour Produit en Bretagne, aujourd'hui dirigé par Loïc Henaff, l'essentiel est là. C'est ce qu’écrivait Françoise Morvan dans Le Monde comme si : il s'agit de fabriquer une identité bretonne qui permette, par un retour aux tribus (qui est le cours normal de la mondialisation), d'effacer le lien commun, d'effacer, tout simplement, l'État. Le mouvement n'est pas que breton, on comprend bien — il est, justement, mondial. Il se trouve qu'en Bretagne, les patrons de l'agro-alimentaire, qui achèvent de ruiner ce qui reste de la terre et des paysans, sont particulièrement puissants, et, alliés avec d'autres industriels, ils forment un groupe de pression auquel les politiques se soumettent.

Alain Glon écrivait, dès 2012, que notre problème, c'est la France. Françoise Morvan avait montré comment le lobby patronal breton avait organisé la pseudo révolte des Bonnets rouges, et la façon dont le gouvernement Hollande s'est couché devant leurs exigences. En 2017 encore, l'Université d'été de l'Institut de Locarn avait pour sujet le même énoncé : Notre problème, c'est la France ! Notre chance, c'est la Bretagne. Et qui figurait parmi les invités ? Jakez Bernard, ancien président de Produit en Bretagne, Alain Glon, directeur de l'Institut, Jean-Marc Roué, président de Brittany Ferries (dont le président a longtemps été Alexis Gourvennec, l'un des hommes qui ont précipité l'agriculture bretonne dans le productivisme), et Jean-Michel Le Boulanger, premier vice-président de la Région Bretagne, chargé de la culture et de la démocratie régionale.

Fabrique de la laideur, par l'abrutissement.

Jean-Marc Huitorel a publié une tribune dans Libération, — une seule, face à des dizaines (des centaines ?) d'articles, d'émissions célébrant La Vallée des saints et écrits sur ce ton imposé dès qu'il s'agit de tout ce qui touche à l'identité bretonne. Et ce qui m'a frappé quand je lisais les commentaires autour de l'article de Jean-Marc Huitorel, — c'est leur niveau. — En gros, outre les insultes, habituelles, pour quelqu'un qui est pris comme un suppôt de Françoise Morvan (contre laquelle les insultes sont encore bien plus violentes — ainsi quand, dans Libération, elle avait écrit sur cette ridicule opération identitaire baptisée Breizh Touch) il y avait deux arguments, partagés tant par les politiques que par les lecteurs anonymes, deux arguments qui revenaient à un seul :

1) Jean-Marc Huitorel, un inconnu, publiait dans un journal de bobos parisiens, et il était lui-même un bobo parisien. Il était, qui plus est, un critique d'État (français).

2) Il était, de toute façon, étant un inconnu, un étranger, et, en tant que tel, incapable de comprendre la beauté de l'âme bretonne.

En fait, on ne lui répond rien d'autre : il s'occupe d'art moderne, donc, il ne comprend rien. Et, surtout, il est un étranger, donc, il ne peut pas comprendre ce qui est à nous. Le fait que Jean-Marc Huitorel soit natif de Poullaouen (Centre-Bretagne), et qu'il ait toute sa vie travaillé en Bretagne n'a, évidemment, aucune importance.

Nous, c'est, du coup, les saints fondateurs, la légende arthurienne revue par l'heroïc-fantasy, excalibur, et je ne sais quoi encore — et c'est à ce nous-là, exalté par l'art produit en Bretagne, que les gens qui visitent la Vallée finissent par s'identifier. Des dizaines de milliers de personnes se font photographier devant des saints, et combien d'autres commencent à croire - je ne plaisante pas - à la valeur thaumaturge de certaines statues...

Et ce nous, très tranquille, instinctif, c'est la présence d'un racisme ordinaire. Un racisme bon enfant.

Laideur, bêtise encouragée, mise en place, institutionnalisée. Le résultat, c'est ça : d'une part, les statues, qui créent le monde comme si, l'image, le fantasme ; de l'autre, le racisme souriant de ceux qui pensent qu'étant chez eux, les autres ne peuvent pas les comprendre. Et le sourire disparaît à la seconde où quelqu'un, soudain, remet le rêve en cause. Parce qu'une seule remise en cause du consensus vaut crime — crime, puisque, dès lors, il n'y a plus de consensus. Et qu'on pourrait presque dire qu'il n'y a plus de nous.

Le fascisme ne naît pas autrement.

Vallée des Saints Saint-Ronan en mariniere Armor Lux
wikipédia

ÉPISODE 3 : 2019

La Fabrique de l’Histoire sur France Culture consacre une émission à La Vallée des saints dans le cadre d’une série sur l’histoire de la Bretagne sans jamais dire un mot de l’essentiel : pas un mot du catholicisme réactionnaire de son fondateur, Philippe Abjean, mais, surtout du système de réécriture de l’histoire en général dans lequel s’inscrit ce projet produit par Produit en Bretagne, c’est-à-dire par le grand patronat breton, ultra-libéral, de l’Institut de Locarn.

Et entendre Sébastien Minguy, le directeur l'entreprise, dire qu’il protège le site de cette vallée (laquelle est une colline), et, de fait, une des collines les plus chargées d’histoire, depuis l’antiquité, avec cette magnifique chapelle Saint-Gildas, défigurée aujourd’hui par l'amoncèlement des horreurs de ces statues monumentales... Non, il ne protège pas le site, il le détruit. Et ce n’est pas seulement qu’il le détruit — et écoutez Philippe Abjean quand il déclare, très sérieusement, que, d’ici quelques milliers d’années, tout ce qui restera de la Bretagne, c’est La Vallée des saints.

L’historienne Magali Coumert a beau expliquer que cette entreprise remonte aux idées d’un historien comme La Borderie, qui est l’expression même de la pensée réactionnaire et de la haine de la Révolution, ça ne fait rien.


Il s’agit bien, encore et toujours, de faire comme si, c’est-à-dire, comme le rappelle Françoise Morvan, de construire une identité : de l’inventer et de l’imposer, contre la France, et, surtout, contre les idées de la Révolution. Et il est incroyable d’entendre sans commentaire, dans une émission de France Culture, dire que les rares critiques de la Vallée des Saints sont le fait de Parisiens, et qu'elles ne portent que sur des querelles esthétiques. Comme si les faibles voix qui s’élèvent contre cette abomination, en Bretagne, n’étaient pas celles de personnes habitant en Bretagne. Mais, là encore, le fait est là : en Bretagne, qui nous entend ? Quel journal en Bretagne a jamais publié une ligne sur les écrits de Françoise, sans parler d'une tribune de Françoise ? Et comme chacun fait attention de ne pas la nommer.... Et, aussi, quelle honte d’entendre parler des belles fresques de Xavier de Langlais sur les saints bretons, là encore, sans que personne ne vienne dire à l’auditeur qui était ce Xavier de Langlais, peintre, certes (que je trouve exécrable, mais, bon, c’est une affaire de goût), catholique, nationaliste breton et directeur pendant la guerre de la rubrique la plus raciste, la plus antisémite de la presse collaborationniste bretonne dans le journal de ce vieux fasciste qu’était Yann Fouéré.

Considérer que, l’histoire de la Bretagne, aujourd’hui, c’est ça... cette réaction catholique qui se proclame anti-conciliaire, c'est-à-dire contre le Concile Vatican II.

Cette réaction elle-même, sous l'égide de l'Institut de Locarn et celle de nos élus locaux, en particulier celle de Jean-Yves Le Drian, n'est que la suite de la grande entreprise du XIXe siècle commencée par La Villemarqué et les ultras.

À l'heure où les idéaux de progrès social, voire de progrès tout court, ont disparu, à l'heure où l'oppression capitaliste est encore plus terrible parce qu'elle ne trouve plus contre elle de réponse politique réellement organisée ; à l'heure, d'autre part, où la foi catholique traditionnelle est en déconfiture, et où l’Église ne joue plus aucun rôle, où elle ne fournit souvent même plus de prêtre pour une messe d'enterrement, l'essentiel est de faire advenir une nation autour de valeurs communes, transcendantes dans leur immanence même, qu'on nomme "identité" sans que personne ne cherche à savoir en quoi elle consiste. Il s'agit de faire consensus, pour ne pas faire de vagues.

Il s'agit, une fois encore, de fabriquer l'histoire, et de... faire croire. Oui, de créer la foi.

Et voir la Fabrique de l’histoire se prêter à cela, sans aucune distance critique ou quasiment, est affligeant.

Sculpter un saint

En mai 2016, la réalisatrice Clara-Luce Pueyo rencontre le sculpteur Goulven Jaouen au travail dans La Vallée des saints.
Accueilli en résidence pendant trente jours, il dessine et sculpte Saint Mélar. Il fait partie d'un groupe d'une dizaine d'artistes qui réalisent chacun leur saint au pied de la colline de Carnoët, dans des ateliers dédiés à la fabrication des statues colossales qui peuplent progressivement le paysage.

Un sujet tourné pour Le Grand BaZH.art

ANDRÉ MARKOWICZ

BIOGRAPHIE
André Markowicz par Françoise Morvan
©Françoise Morvan

André Markowicz a une mère russe et un père français d'origine polonaise. Traducteur passionné, André Markowicz a notamment traduit pour la collection Babel l'intégralité de l’œuvre romanesque de Dostoïevski (vingt-neuf volumes), mais aussi le théâtre complet de Gogol ou celui de Tchekhov (en collaboration avec Françoise Morvan).
Tout son travail tend à faire passer en français quelque chose de la culture russe, et notamment de la période fondamentale du XIXe siècle. Le Soleil d'Alexandre (2011) est son grand œuvre, qui vient éclairer et compléter toutes ses publications et lectures ainsi que la traduction en Babel d'Eugène Onéguine (Babel n° 924) et du recueil Le Convive de pierre et autres scènes dramatiques (Babel n° 85) de Pouchkine, ou encore la pièce de Griboïédov Du malheur d'avoir de l'esprit (Babel n° 784). En 2012, André Markowicz est lauréat du prix de traduction Nelly Sachs, et a également été nommé Chevalier dans l'Ordre des Arts et des Lettres par le Ministre de la Culture.

Ces saints que l'on ne saurait voir

REVUE DU WEB

LIBÉRATION >>> Dans les Côtes-d'Armor, le village de Carnoët accueille des statues géantes représentant les saints bretons qui devrait en compter un millier à terme. Si la Région soutient le projet, le critique d’art Jean-Marc Huitorel, y voit une subtile escroquerie qui confond art et idéologie, tourisme et culture.

FRANCE TV INFO >>> Ce n'est pas une exposition puisque c'est destiné à être pérenne, ce n'est pas un musée puisque ce sont des créations contemporaines, et puis on peut toucher les œuvres donc c'est quelque chose d'assez nouveau, explique Philippe Abjean, président de l’association La Vallée des saints.

WIKIPÉDIA >>> La partie Réception du projet montre la diversité des opinions suscitées par La Vallée des saints : d'un message de simplicité et d'austérité face à une société de consommation qui menace l'espèce humaine (Philippe Argouarch), au top du folklore religioso-commercial spectaculaire pour l'universitaire breton Jean Rohou, ou encore une entreprise pharaonique pour l'historien de la Bretagne Bernard Merdrignac.

FRANCE TV INFO >>> Inaugurée en 2012, La Vallée des saints, qui accueille une dizaine de nouveaux géants par an, veut sauver de l'oubli tout un patrimoine de culture populaire bretonne, explique Philippe Abjean, vice-président et cheville ouvrière de l'association à l'origine du projet.

CRÉDITS

DOCUMENTAIRE SONORE

réalisation Victor Macé de l’Epinay et Thomas Dutter
production Emmanuel Laurentin

avec Sébastien Minguy - directeur de La Vallée des saints, Cyril Pouliquen (sculpteur, Magali Coumert (historienne), Denis Moutel (évêque de Saint-Brieuc et Tréguier), Yvon Tranvouez (historien), André Rousseau (sociologue), Jean Kergrist (écrivain, Patrick (mécène), et quelques curieux anonymes rencontrés sur place.

Artistes cités sur cette page

André Markowicz par Françoise Morvan

André Markowicz

ESPACE PARTICIPATIF

  • 23 Juillet 2019 16:23 - Péneau Lionel

    Un grand merci pour cette analyse très juste qui met en lumière l'obscurantisme religieux aux fins idéologiques conservatrices. Un exemple emblématique, celui de la statue de Jean Paul II à Ploërmel : https://www.marianne.net/societe/montretacroix-pourquoi-les-defenseurs-de-la-france-chretienne-n-ont-rien-compris-la

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