In memoriam

Dessin de tranchées ©GaeleFlao

Ça nous arrache les tripes de mélanger 14-18 et l’art, même si l’histoire, même si le temps, même si savoir, même si comprendre, même si ne pas oublier ; cela n’y change rien, on secoue toujours la tête devant l’absurde déguisé en héroïsme, devant la connerie transmutée en patriotisme, devant le meurtre transcendé en sacrifice. Le centenaire de la boucherie de 14-18 et ses commémorations en tous genres nous fait mal au bide, avec ses femmes éplorées et ses orphelins, sa propagande patriotique a posteriori. On voudrait du décodage, des aveux, des mises à plat, des explications, de la rationalité. On ne voudrait pas que par la grâce du temps qui passe, ces hommes et ses femmes redeviennent des héros alors qu’ils ne sont que des victimes, que les chromos enjolivent les couleurs de ce qui n’a été qu’un massacre. Si ce n’étaient pas des artisans sincères et talentueux – Gaele Flao pour les dessins, Achille Grimaud les enregistrements sonores, et les Archives départementales la scénographie – on n’en aurait jamais parlé.

DES LARMES DE GRANIT

EXPOSITION

Dessins de Gaele Flao et photographies d' Illés Sarkantyu

Ils sont beaux

CHRONIQUE

par Isabelle Nivet

Dessin de tranchées ©GaeleFlao
©GaeleFlao

On n’aurait jamais écrit là-dessus, posé nos mots là-dessus, parce qu’on ne veut pas faire comme si c’était banal, comme si c’était admis, alors que l’horreur, la révolte, le dégoût, la colère nous rongent. Mais voilà, et c’est le piège – ils sont beaux, les dessins de Gaele. Elle est belle, Jeanne aux champs, Jeanne courageuse, Jeanne veuve, Jeanne tenant ses petits bien serrés contre ses jupes, tournée vers l’avenir malgré tout. Jeanne digne oui, surtout digne, merde, quoi.
Elle est belle Jeanne, ses petits cheveux collés aux tempes par la sueur, retournant la terre pour gagner de quoi participer. Participer à la souscription pour un beau monument aux morts où elle pourra emmener ses petits voir leur papa tous les dimanches. Ils seront beaux et dignes, tous en noir. Ils seront graves. Pas un seul ne crachera devant le monument, pas un ne le frappera de ses poings, personne ne le bourrera de coups de galoches. Non, ça ne se fait pas.
Ils sont beaux, ces dessins.


Elle est belle, cette France vidée de son sang, orpheline de ses pères, veuve de ses maris, endeuillée de ses enfants. Ils sont beaux, les catalogues des entrepreneurs, on peut choisir dessus, comme pour les cercueils – si des cercueils il y en avait, mais comme il n’y en a pas, on appelle un représentant, pour leur acheter un monument en kit. Ils sont beaux ces monuments, ces poilus bras tendus, ces palmes fièrement dressées, ces médailles, ces couronnes de laurier, c’est bien. Ils le méritent bien, on peut quand même faire ça pour eux. Ne jamais oublier la force du symbole. C’est important le symbole.

On lui a trouvé une drôle de tête, à Gaele Flao, quand on est allées la voir, dans son atelier d’Hennebont. Elle a usé des dizaines de fusains à dessiner, dessiner, encore et encore la mort, l’absence, le chagrin, la solitude, la colère : Cette guerre terrible, inutile, c’est une période très triste et amère. Je n’ai dessiné que des avant/après, je n’ai côtoyé que des personnages tristes. Elle traîne une crève qui n’en finit pas, exsude les huiles essentielles de Thym, d’Eucalyptus et de Ravintsara, mais rien n’y fait, ça ne passe pas. Tu m’étonnes.

C’est la première fois que cette artiste créative, véritable tête chercheuse, se donne à un boulot d’illustration, à une commande, et son trait si libre se plie ici à un certain classicisme qui a produit de magnifiques dessins : Je me suis surprise à travailler comme un dessinateur de bande dessinée. C’est un boulot monstrueux, mais c’est aussi un plaisir d’aller chercher le réalisme et le trait. Ça fait trois mois que je suis sur ces personnages, ces costumes, c’est comme des gammes.

Ces personnages, Gaele les a créés en piochant dans l’énorme base fournie par les Archives, mais aussi d’après les visages de personnages réels, c’est ainsi que l’entrepreneur ressemble à Debussy et Jeanne à une actrice de cinéma : Il fallait que je fasse vivre ces personnages, ces images du souvenir. Il y avait tellement de souffrance, de peur, de détresse, de haine... C’est pour ça qu’elles sont sans doute plus sanctuarisées qu’expressionnistes. Un énorme boulot de recherche, d’observation, mais aussi d’imagination pour mixer les images d’archives et l’histoire fictive de Jeanne et Joseph, dans un village breton : Les Archives ont demandé des scènes précises, connectées à leur synopsis et au texte d’Achille, sans être redondantes, mais malgré les indications et les photos d’archives, il fallait vivre ces scènes, les imaginer pour les dessiner. Maintenant – no offense – il va falloir les oublier.

Dans la dramatique réalité

INTENTION
entrepreneur pour monument aux morts - dessin ©GaeleFlao
©GaeleFlao

par Gaele Flao

Les Archives Départementales m’ont contacté en avril 2018, pour travailler avec Achille Grimaud (La Bande à Grimaud) sur une exposition pour le centenaire de la guerre de 14-18.

L’angle d’attaque, ce fut d’aborder l’exposition à partir d’un récit fictif inspiré de faits réels, emmenant le spectateur au cœur d’une histoire, dans un village breton entre 1914 et 1921. Six personnages en ressortent : Jeanne, mère de quatre enfants et femme de Joseph mort sur le front, Pierre, l’aîné de la fratrie, Jean, meilleur ami de Joseph, le Maire, l’Aumônier, et l’entrepreneur, à qui sera commandé le monument aux morts du village. L’exposition raconte une histoire, illustrée de grandes images et de quelques croquis sur des événements historiques précis.

Ce travail d’illustration, sur une thématique historique si dense, a traversé ma vie d'artiste et ne m’a pas laissée indifférente. Heureuse de reprendre mes crayons après quelques mois de pause créative à titre personnel (impliquée dans de nombreux projets collectifs et événementiels), je ne suis pas sortie tout à fait indemne de cette incursion dans la dramatique réalité de cette guerre destructrice d’humains et d’idéaux…


Peut-être me suis-je trop identifiée aux personnages, mais une telle histoire ne peut être traitée à la légère.

L’ambiance sonore de l’expo est assurée par la Bande à Grimaud, dont les enregistrements sont diffusés en interaction avec les images. C’est la voix de Joseph, poilu mort au combat, qui guide le visiteur à la rencontre des habitants de son village, depuis l’annonce de la guerre jusqu’au jour de l’inauguration du monument aux morts. Le parcours sonore se poursuit pour présenter au visiteur les édifices commémoratifs construits dans le département.

Des archives émaillent le parcours du visiteur : portraits de soldats, sous forme de médaillons, images exposées en vitrines et sur les cimaises.

Regroupées dans un périmètre spécifique, l’on peut contempler les photographies d’Illés Sarkantyu sur les monuments aux morts du Morbihan. Étudiant, scrutant, ressentant ces stèles du souvenir, sur un détail, une lumière, il les a mis en scène pour inviter le visiteur à les redécouvrir.

GAELE FLAO

BIOGRAPHIE
Gaele Flao

D’origine nantaise, Gaele Flao vit et travaille depuis une vingtaine d’année à Locmiquélic, dans le Morbihan. Diplômée de l’Institut St Luc de Tournai, en Belgique, elle organise sa première exposition en 1993. Peintre et dessinatrice avant tout, son travail, figuratif, consiste essentiellement en une réflexion, une recherche autour du mouvement, qui l’amène à explorer d’autres techniques comme la vidéo ou la sérigraphie, et plus récemment la mise en scène de performances, où elle flirte avec d’autres disciplines artistiques comme la musique, la danse ou le théâtre.
Elle a ainsi collaboré à des créations scéniques avec le conteur contemporain Achille Grimaud, le collectif Le Pôle -danse contemporaine-, le comédien Sébastien Barrier, le trompettiste Youn Kamm, la graphiste Isabelle Keller, et son fidèle binôme Mr QQ, avec qui elle nourrit le contenu artistique de leur association Les Ateliers du Bout de la Cale.


Ce laboratoire et incubateur d’évènements maritimes et artistiques, ancré dans la rade de Lorient, lui ouvre les portes de nombreuses collaborations, autant à travers le spectacle vivant que les arts plastiques.
Ces multiples expériences composent aujourd’hui son travail de plasticienne, tant dans l’approche spatiale de l’image que dans le travail d’équipe.
Les réalisations de sérigraphies aux ateliers Lipsum de Brice Postma-Uzel à Lorient ainsi que des gravures à l’atelier Loïc Tréhin à Pont-Scorff lui ont permis d’élargir le spectre de son langage artistique et de générer un véritable échange de savoirs.
Si le célèbre Nu descendant un escalier de Marcel Duchamp a été son premier déclic pictural, Gaele Flao cite également volontiers Joaquin Sorolla, Velasquez, Rembrandt, Marc Rothko ou Auguste Rodin parmi ses artistes de référence. En passionnée du mouvement, la chronophotographie inventée par Jules-Etienne Marey ou le travail sur la décomposition du mouvement mené par Eadweard Muybridge ont également nourri et influencé son langage artistique.

Il faut chercher la discipline dans la liberté et non dans les formules d’une philosophie devenue caduque et bonne pour les faibles. N’écoutez les conseils de personne, sinon du vent qui passe et nous raconte l’histoire du monde. Claude Debussy

ILLÉS SARKANTYU

BIOGRAPHIE

Photographe et cinéaste, né en 1977 en Hongrie, diplômé de l’Université des Arts Décoratifs de Budapest en 2000, Illés Sarkantyu vit et travaille en France. De par sa formation, il commence alors à s’intéresser à l’image en mouvement.


En 2013, il est invité en résidence au domaine de Kerguéhennec. De ce travail au long cours naît un premier projet, Ombrées, présenté en 2014. Un catalogue de ce même travail, Face au vif est édité en 2016 avec un texte de Pierre Wat, historien et critique d’art.

En 2017, deux projets d’envergure sont réalisés : Le ciel n’est pas distinct de la terre, un film de 52’ consacré à l’artiste Pierre Tal Coat et une publication sur le cairn de Gavrinis.

En mars 2018 dans la bibliothèque du château de Kerguéhennec, il propose une interprétation des Carnets de Jean-Pierre Vielfaure dans une mise en forme inédite, poursuivant ainsi son propre travail de collecte sur l’histoire du Domaine.

En avril, il réalise un film sur l’exposition Mur/Murs, la peinture au-delà du tableau au Gyeonggi Museum of Modern Art (GMoMA), Corée du Sud. Ce film présente le travail de huit artistes français dont les œuvres sont toutes créées sur site.

Pour l’exposition commémorative du centenaire de la Grande Guerre aux Archives départementales, il présente un ensemble d’images, Vivants, réalisées durant l’été 2018 sur une soixantaine de monuments aux morts du Morbihan.

ACHILLE GRIMAUD

BIOGRAPHIE
Achille Grimaud les compagnons de la peur

Achille Grimaud est un conteur contemporain. Il assure la direction artistique de la Bande à Grimaud. C’est une compagnie spécialisée dans les arts du récit, elle propose la création de spectacles pour la scène et d’actions culturelles conçues spécifiquement pour les lieux qui les accueillent.

La suite de sa biographie est à retrouver sur sa fiche artiste !

Un petit Verdun dans chaque village

REVUE DU WEB

INA >>> La petite histoire des monuments aux morts (2018 - 2') En ce centenaire de la Première Guerre mondiale, la France rend hommage aux morts sur le front, bien souvent regroupés autour des monuments aux morts. Ces édifices, de plus ou moins bon goût, portent la mémoire des poilus, aujourd’hui tous disparus, et leur histoire a quelque chose d’assez fascinant.

Archives départementales >>> Mémoires de la première guerre mondiale en Morbihan. Le 11 novembre 1918, alors que la guerre s’achève, le département pleure ses morts. Près de 25 000 morbihannais ont perdu la vie dans les tranchées. Dès lors un devoir de mémoire s’impose aux survivants, qui vont célébrer le sacrifice des combattants morts pour la France en édifiant dans la plupart des communes un monument « pour qu’il n’y ait plus jamais ça ».

LE TÉLÉGRAMME >>> Après la fin des hostilités, partout en France, les communes commencent à ériger des milliers de monuments aux morts, désormais inscrits dans notre paysage. En Bretagne, l'activité granitière en est particulièrement stimulée.

Mission du centenaire >>> Les monuments aux morts peuvent-ils aussi être perçus comme des œuvres sculpturales, aptes à entrer dans le cadre de l’histoire de l’art ? La statistique tendrait à le prouver : 30 % des 36.000 communes que la France métropolitaine compte se sont démarquées des obélisques et stèles purement épigraphes, en optant pour un monument à décor sculptural figuratif.

Artistes cités sur cette page

Achille Grimaud les compagnons de la peur

La bande à Grimaud

Gaele Flao

Gaele Flao

ESPACE PARTICIPATIF

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