Sexe au collège

dessin culotte et mains - préliminaires

Les Préliminaires de Julie Talon opèrent une efficace clarification sur la sexualité par les jeunes aujourd’hui, conditionnés par une offre pornographique sans précédent, un revival machiste via le rap et un usage à haut risque des réseaux sociaux. En des temps pas si lointains, le passage à l’acte sexuel précédait la découverte des préliminaires dans l’apprentissage des bonnes manières. D’abord la nature – les hormones parlent – puis la culture – y mettre les formes. Aujourd’hui, les prélis sont les fourches caudines de l’accès au statut. Parmi les intervenants, Basile s’étonne : Ce qui est très étrange c’est que les adultes soient pas au courant ! Le sexe au collège, c’est jouer aux grands dans la cour d’école.

Alternant témoignages et un théâtre de papiers découpés, la réalisatrice Julie Talon met parfaitement en musique cette valse-hésitation entre vouloir en être, se faire violence pour grandir, et le dégoût et la honte ressentis au lendemain d’expériences dégradantes. Car comme dans d’autres révolutions sexuelles, la pression du groupe est forte pour se soumettre à de nouvelles injonctions et le plaisir féminin reste un angle mort.

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FILM

PRÉLIMINAIRES

de Julie Talon (2021 - 52’)

À l’âge des smartphones et des réseaux sociaux, le théâtre des premiers émois amoureux s’est transformé de fond en comble. Le premier baiser a perdu sa fonction de rite de passage pour laisser la place aux prélis. Caresses, attouchements divers, fellations, cunnilingus… les préliminaires se pratiquent souvent dès l’entrée au collège. Cette pantomime déroutante façonne le nouvel ordre amoureux du 21e siècle et dresse du même coup un portrait en miroir de toute la société. Rencontre avec les vrais spécialistes de la question : les adolescents et les jeunes gens de 12 à 23 ans qui ont été biberonnés à Snapchat et Instagram. Qui peut, mieux qu’eux, livrer une analyse courageuse et lucide de leurs sexualités, sur les contradictions entre la théorie du sexe et sa pratique ?

>>> un film produit par Camille Laemlé des Films d’Ici et Fabrice Puchault d’Arte France

INTENTION

Une morale sexuelle en chantier

deux ados discutent - préliminaires

par Julie Talon

En 1997, je réalisais mon premier film : Baiser certain. Anaïs, Marie, Mathilde, Pauline et les autres avaient à peine 14 ans. Les yeux rivés sur le calendrier, elles étaient obnubilées par leur avenir proche : Oh la vache, d'après les sondages, si on veut être dans les temps, il nous reste plus que trois mois pour embrasser un mec !

Aujourd'hui, les questions qui taraudent nos adolescents n'ont pas véritablement changé. Suis-je capable de plaire ? Est-ce que je suis mignon•ne ? Est-ce qu'un jour quelqu'un aura envie de m'aimer ? Pourquoi me choisirait-on alors que d'autres sont plus séduisant•e•s que moi ? En revanche, le premier baiser en tant que rite de passage est totalement obsolète : il ne leur permet plus d'accéder à l'univers des grands, ne répond plus à leurs questionnements.

Sans que nous en ayons vraiment pris la mesure, les mentalités ont évolué très vite. En 2017, ce même baiser avec la langue n'est plus qu'une formalité. Pour devenir grands, c'est désormais un autre rituel que les 12-15 ans doivent accomplir. Cette étape cruciale, à la fois technique et sociale, les adolescents la nomment les prélis, à savoir : les préliminaires, un ensemble de pratiques sexuelles jusqu'ici réservées aux plus âgés et que la pression du groupe codifie en un système très contraignant, voire tyrannique.


J'ai décidé, dans ce film, de partir à la rencontre de celles et ceux qui doivent se débrouiller avec ce nouvel ordre amoureux. Comme la plupart d'entre nous, je suppose, j'en étais restée à la définition du petit Robert qui voit dans les préliminaires la phase de préparation intime au début des rapports sexuels, faite de tendresse, d'échanges, de caresses diverses, et amenant les partenaires à un état d'excitation sexuelle. J'ai donc voulu savoir plus précisément ce que ces jeunes entendent par les prélis. Première surprise, au début de mes repérages : alors que j'étais un peu gênée par les questions que j'allais leur poser, les croyant trop intimes, j'ai été sidérée de voir avec quelle facilité mes jeunes interlocuteurs me répondaient. Je les ai aussi interrogés sur les nudes, ces photos de corps dénudés, échangées, troquées sur les réseaux comme nous le faisions à notre époque avec nos cartes Panini, représentant une sorte de préliminaire aux prélis.

Au fil des conversations, qu'il s'agisse des prélis ou des nudes, une constante se dégage assez vite : les nouveaux rites de passage amènent les adolescents à faire des choses qu'ils ne désirent pas forcément. Ce que leur parole fait entrevoir, c'est la généralisation d'une injonction à exécuter non plus un simple baiser, mais certaines pratiques sexuelles plus adultes, et à s'y employer de plus en plus tôt sous peine d'être ringardisés. Les préliminaires deviennent un but en soi : ils ne débouchent pas sur ce qu'il est convenu d'appeler un acte sexuel complet (la totale, comme disent les adolescents), qui intervient beaucoup plus tard, en moyenne à 17 ans. Cette moyenne n'a pas évolué depuis 20 ans.
Lorsque j'ai découvert que mes propres enfants n'étaient pas choqués par ces pratiques, j'ai été tout d'abord sidérée. Puis assaillie de questions : Comment peuvent-ils accepter ces prélis comme allant de soi ? Comment, alors que nous sommes présents, ouverts à toutes les discussions, peuvent-ils être attirés par ce qui m'apparaît comme une manière terriblement dégradante de commencer sa vie amoureuse ? Ensuite est venu le doute : et si finalement j'étais une ringarde ? La réponse est venue très vite. Ringarde, oui, à leurs yeux, très clairement, puisqu'eux-­mêmes ont été sidérés par ma sidération et m'ont demandé : Mais comment vous faisiez, vous, avant ?

Avant, si mes souvenirs ne me trompent pas, nous avions une plus grande pudeur voire une certaine gêne à parler de nos pulsions, de notre corps et des découvertes qui allaient avec. Nos premières expériences se déroulaient souvent à l'abri des regards. Aujourd'hui ces premiers pas s'affichent, se likent, viennent alimenter le CV. Les adolescents mettent à nu leur intimité sur les réseaux sociaux où leurs moindres faits et gestes amoureux - décrits, photographiés, filmés - sont commentés à l'infini dans cette foire à tout qui génère une hiérarchie sociale et les comportements correspondants. Les caresses sont monétisées pour l'acquisition d'un statut social.

Évidemment, les prélis sont plus et autre chose qu'un phénomène cantonné à l'écosystème du collège.

Ce que les prélis montrent, avant tout, c'est que notre morale sexuelle est en chantier, pétrie de contradictions. Nous pratiquons le grand écart permanent. D'un côté, nous sommes horrifiés par la pédophilie, nous signons des pétitions contre le harcèlement et dénonçons nos porcs, nous dissertons sans fin sur la notion de consentement. Mais d'un autre côté, nous habillons les gamines de 11 ans comme des femmes ultra-sexualisées, nous dotons nos enfants de smartphones et d'ordinateurs leur assurant un libre accès aux réseaux sociaux où se dilapide leur intimité, un libre accès à la pornographie qui fait du spectacle de la soumission et de la dégradation des femmes et qui tient lieu de référent pour leurs premières expériences sexuelles. Cette sexualité balbutiante des adolescents peut donc être perçue comme un miroir où se reflètent et se cristallisent les contradictions essentielles de la société dans son ensemble. En effet, l'adulte a cessé d'être le modèle de l'adolescent, qu'il s'agisse de se construire à son image ou de s'y opposer. Le rapport semble s'inverser.

À travers les prélis, ce sont toutes sortes de modèles récurrents qui s'installent de manière durable, qui touchent au contenu des fantasmes, à la formation des désirs, et, par extension, à toutes les dimensions des relations humaines. C'est donc à la fois pour eux-mêmes et pour ce qu'ils disent de notre époque, manifestement condamnée à refonder son approche de la sexualité, que je souhaitais mener mon enquête sur les prélis, interroger sur la construction mentale et sur les pratiques de nos adolescents, les adultes de demain. Quel avenir nous préparent ce renoncement à l'intimité, tout à la fois volontaire et inconscient, amplifié par les réseaux sociaux, et cette banalisation, voire cette possible intériorisation de comportements violents ?

BIOGRAPHIE

Julie Talon

Julie Talon

Julie Talon est née à Paris en 1973. Après avoir réalisé deux courts métrages remarqués dans le cadre de l’option cinéma de son lycée, elle passe un DEUG d’histoire de l’art/sociologie. Elle se forme ensuite au métier de chef opératrice puis revient à la fac pour passer une maîtrise pratique de cinéma à Paris 8. Elle y découvre le documentaire grâce à Jean-Henri Roger qui l’accompagne dans l’écriture de son premier film Baiser certain. Julie Talon réalise ensuite huit documentaires et Comme si de rien n’était (2012), un film très personnel qui raconte la lente dérive de Rose, sa grand-mère, atteinte de la maladie d’Alzheimer.

Toutes ses réalisations reposent sur la qualité de relation très particulière, à la fois intime, confiante et sans complaisance, qu’elle sait créer avec ses personnages.

REVUE DU WEB

Aborder la sexualité des adolescents

FRENCH TOUCH >>> Interview de Julie Talon à propos de l’écriture de Préliminaires.

HUFFINGTON POST >>> Comment réagir face à son enfant qui visionne du porno ? Marion Haza, psychologue, donne des clés aux parents perdus et paniqués.

RADIO FRANCE >>> Série documentaire sous forme de journal de bord d’une année d’expérimentation en Charente auprès des enfants d’internet et de la culture porn.

FRANCE INFO >>> L’éducation sexuelle des ados se passe aussi sur les réseaux sociaux, avec de plus en plus de comptes dédiés, tenus par des influenceurs et des médecins, pour répondre à leurs interrogations et casser les clichés.

COMMENTAIRES

    CRÉDITS

    réalisation Julie Talon
    scripte Julie Talon, Mathieu Horeau
    image Laurent Fenart, Aïdan Obrist
    son François Waledisch, Martin Sadoux, Gregory Pernet

    montage Julie Talon, Thierry Demay
    mixage Franck Rivolet
    musique Scratch Massive

    production Camille Laemle - Les Films d'ici, Fabrice Puchault - Arte France
    avec le soutien du CNC, Procirep-Angoa, la Région Grand-Est et la ville de Strasbourg Métropole

    Artistes cités sur cette page

    Julie Talon

    Julie Talon

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