L'utopie Riace

3 femmes sur un banc en calabre

Riace est ce petit village du sud de l’Italie dont vous avez sans doute entendu parler aux infos, à la rubrique migrants. C’est là qu’a été engagée, à partir de 1998, une expérience d’accueil et d’intégration de ces demandeurs d’asiles que la Méditerranée rejette sur nos côtes depuis l’Afrique ou la Turquie.

Les jeunes Calabrais montent dans le nord pour gagner leur vie, le village se vide de ses habitants, Domenico Lucano, maire de Riace veut faire contre mauvaise fortune bon cœur et amener ses concitoyens à faire société avec les Kurdes, Syriens, Ethiopiens… fuyant leur pays. Une utopie direz-vous, Un paese di Calabria démontre qu’elle est possible ! Dans une région minée par la mafia et une vie politique phagocytée par l’extrême droite, cet élan de générosité semble avoir trouvé son ressort dans une culture locale où les valeurs chrétiennes et les idéaux communistes ont résisté au temps.

Les deux réalisatrices, Shu Aeillo et Catherine Catella, restituent avec finesse le parcours de quelques migrants depuis leur arrivée sur le sol européen, au contact de ceux qui leur offrent l’hospitalité. Un film dans lequel la fraternité est vécue pleinement. Un bonheur.

FILM

UN PAESE DI CALABRIA

de C. Catella et S. Aiello (2017 - 90')

Émigration, immigration, Un paese di Calabria raconte l'histoire d'une odyssée à la croisée des temps, d'une utopie à l'échelle locale, singulière, pragmatique et imparfaite mais profondément humaniste.

>>> un film produit par Tita production

CONTEXTE

Riace en Calabre

migrants calabre Riace

Dans cette région à l’extrême sud de l’Italie, les villages dominent les hauteurs comme des vigies regardant la mer. Un paysage bucolique et intemporel dont la beauté n’aura pas suffi à retenir ses habitants, appelés dès la fin du 19e siècle vers des destinées qu'ils espéraient plus prospères. Le village de Riace a longtemps gardé les traces de cette forte émigration vers les villes du Nord et les pays riches, les maisons en ruine et les terres abandonnées dessinaient le paysage de ce village moribond. Un jour de l’été 1998, un bateau avec 200 kurdes échoue sur la plage : l’histoire du village échappe alors à la fatalité. Riace, cette terre que l'on voulait autrefois quitter attire désormais d’autres exils, d’autres hommes venus de terres lointaines et inhospitalières. Impulsé par Domenico Lucano, un jeune homme devenu maire ensuite, un projet d’accueil des migrants est développé : les maisons sont restaurées, l’école rouvre, les petits commerces réapparaissent. Le village renaît. Malgré la mafia et la pauvreté, les habitants, originaires d'ici ou d'ailleurs, y vivent en paix.

ENTRETIEN

L'intelligence du cœur

vieillard et jeune homme terasse - un paese di calabria

Un entretien mené par par Laetitia Mickles pour ECLA

Comment avez-vous entendu parler de Riace ?

Catherine Catella : En 2006, nous écoutions une émission de Daniel Mermet à la radio et nous avons trouvé formidable l’idée qu’un village sans doute pauvre puisse revivre grâce à l’accueil des migrants.

Shu Aiello : Mes grands-parents sont d’origine calabraise et Catherine est fille de Siciliens. Nous avions envie d’explorer la question de l’exil et de l’émigration. Nous sommes parties à Riace pour voir de nos yeux ce qui paraissait être une utopie incroyable.

Comment est née l’idée du film ?

SA : Nous ne supportions plus d’entendre dans les informations le vocabulaire utilisé autour de l’immigration. Les mots comme flux de migrants, débarquement, pression migratoire nous scandalisent.

CC : C’est insupportable de ne penser qu’en chiffres, sans tenir compte du destin de chaque personne qui émigre. Riace est apparue comme un contrexemple. Là-bas, depuis 20 ans, l’accueil n’est pas vécu comme une source de division, mais au contraire comme la possibilité de partager l’histoire commune du village.


SA : En faisant le portrait de ce village, nous pouvions montrer qu’accueillir de nouveaux habitants n’empêche pas de garder son identité. Nous avons pu filmer des gens simples, plutôt pauvres, qui ont l’intelligence du cœur mais aussi le pragmatisme de penser que l’étranger peut être une chance dans un village désertifié et vieillissant. Ce sont des gens qui ont la mémoire de l’exil des leurs et qui ont l’habitude de regarder la mer.

Combien de temps a duré le tournage ?

CC: Après un premier repérage en avril 2012, il y a eu cinq sessions de tournage d’une dizaine de jours.

SA : Nous voulions filmer différents temps de vie et assister aux évènements importants du village : les élections, la fête si symbolique des saints patrons du village Cosmo et Damiano, venus de Syrie… un signe.

Qui est à l’origine de ce village d’accueil des migrants ?

SA : En 1998, un bateau avec 200 Kurdes à bord a échoué sur la plage. Domenico Lucano, alors conseiller municipal d’opposition, et une poignée d’habitants ont décidé de les accueillir et de créer une dynamique au sein du village.

CC : Ensemble, avec les nouveaux arrivants, les maisons ont été restaurées. Elles ont servi tant au tourisme qu’à l’accueil des migrants. L’association Città Futura est née. Elle liait l’accueil des immigrés et le développement du village. Domenico a été élu et, depuis, il est toujours maire de Riace. Le village s’est transformé, l’école a rouvert, les magasins se sont maintenus...

Cette décision d’accueil n’a pas rencontré d’opposition ?

SA : Curieusement, l’opposition politique n’a jamais remis en question l’accueil des migrants. Pour une raison avant tout pragmatique : les écoles du village, les épiceries et autres commerces ont rouvert, les habitants majoritairement très âgés ont eu des aides à domiciles, quelques jeunes ont retrouvé un peu de travail… Personne ne veut renoncer à cette renaissance.

CC : Chacun a compris que c’était une vraie opportunité ! La seule opposition silencieuse est celle de la mafia qui voit d’un mauvais œil se perdre de potentiels esclaves pour leurs grandes exploitations.

Quels sont les rapports entre la mafia calabraise et l’émigration ?

SA : La mafia fait travailler des immigrés sur de grandes plantations maraîchères dans des conditions proches de l’esclavage. L’exemple de Riace risque d’influencer ces travailleurs surexploités.

CC : D’ailleurs la mafia fait pression sur le maire et Città Futura : un espace communal saccagé, criblé de balles, des véhicules brûlés, les chiens du fils de Domenico empoisonnés... Mais Domenico résiste avec l’ensemble de la population à ses côtés. L’accueil et la lutte contre la mafia font partie du même combat politique.

SA : Heureusement, le faible enjeu économique que représente Riace et la résistance du maire tiennent la mafia à distance. Même si elle se livre à

des intimidations, la réponse collective du village désarme la loi du silence.

Quelle est cette mystérieuse narratrice dont on entend la voix ?

CC : Elle s’inspire de la voix de Rosa Maria, la grand-mère calabraise de Shu, enregistrée sur une vieille cassette audio. Dans son récit, j’ai retrouvé celui de mes parents, émigrés siciliens.

SA : En deux siècles 40 millions d’Italiens ont quitté leur pays. Le plus grand exode du 20e siècle ! Heureusement pour eux, même s’ils ont connu de nombreux drames, ils ne sont pas morts par milliers en mer. Et les pays qui les ont reçus - parfois très durement - ne les ont pas mis systématiquement en camps ou refoulés. Comme eux, les Irlandais, les Polonais et tant d’autres ont tenté une vie meilleure ailleurs.

CC : Les chansons traditionnelles racontent souvent les épopées de ces migrants italiens.

Cette forte solidarité est-elle spécifique à la Calabre ? à Riace ?

CC : C’est effectivement un village où il y a une forte vitalité. C’est en partie lié au projet d’accueil qui a donné une nouvelle énergie au village, avec des jeunes et des enfants, une activité incessante, une nouvelle équipe de foot !! Mais c’est aussi lié aux traditions très fortes de Riace qui continuent à tisser du lien dans la communauté.

SA : En se libérant du poids de la fermeture (dont la mafia est un des moteurs), en s’ouvrant aux autres, les habitants de Riace ont choisi d’affronter la vie avec ses aléas et ses difficultés et cela les rend forts.

BIOGRAPHIES

Domenico Lucano

Domenico lucano

Domenico Lucano est né et a grandi à Riace. Ancien instituteur, lui aussi a songé à quitter le village à la fin des années 90. L’arrivée des migrants et le projet Città Futura le convainquent de rester. Figure de l’alternative de gauche, il entre au Conseil municipal en 1999 et inscrit la commune au Programme national d’accueil en 2001. Domenico est élu maire pour la première fois en 2004 ; est réélu en 2009 et en 2014. En 2016, le magazine Fortune le classe quarantième des leaders les plus influents du monde aux côtés d’Obama, Poutine, Merkel…

En 2019, il est condamné à treize ans de prison pour l’aide qu’il a apporté à l’immigration clandestine. Une condamnation démesurée applaudie par l’extrême droite italienne.

Shu Aeillo et Catherine Catella

shu catherine realisatrices - un paese di calabria

Shu Aiello est, entre autres, réalisatrice d’une vingtaine de documentaires consacrés aux questions d’identité et de société posées par l’histoire coloniale de la France en outre-mer. Elle a travaillé longtemps au sein de 13 Productions ; elle a également collaboré avec des réalisateurs tels que Jean-Louis Comolli, A. Segall, Y Pasternak.

Catherine Catella est héritière d’une double culture française-italienne, elle se consacre depuis longtemps aux questions de l’exil à travers de nombreux médias (films, expositions, musique). Surtout monteuse de documentaires, elle est aussi réalisatrice.

REVUE DU WEB

Le village modèle d'intégration bascule

FRANCE TERRE D’ASILE >>> Depuis quinze ans, les réfugiés érythréens, afghans, iraniens, ou encore palestiniens cohabitent avec les villageois et redonnent vie à ce bourg, un modèle d'intégration réussie.

LIBÉRATION >>> Domenico Lucano, le maire qui a fait renaître un petit village de Calabre en y accueillant des dizaines de migrants, a écopé de treize ans et deux mois de prison, à la grande satisfaction de l’extrême-droite italienne.

FRANCEINFO >>> Aujourd’hui, je suis mort à l’intérieur. Je n’ai pas les mots. Je ne m’attendais pas à cette condamnation. Domenico Lucano se dit détruit. L’ancien maire de Riace, en Calabre (sud de l'Italie), va faire appel de sa condamnation, prononcée par le tribunal de Locri.

LE POINT >>> La banderole est toujours là, bien visible à l'entrée du village : Riace, ville de l'accueil. Mais aujourd'hui, ce petit bourg de Calabre est devenu, en l'espace d'une élection, le symbole de la victoire de l'extrême droite de Matteo Salvini et de son slogan Les Italiens d'abord, après avoir été longtemps un modèle d'intégration pour des milliers de migrants.

COMMENTAIRES

    CRÉDITS

    réalisation Shu Aeillo et Catherine Catella

    image Maurizio Tiella, François Pages et Steeve Calvo

    son Jean-François Priester

    montage Catherine Catella et Shu Aiello

    étalonnage Jean-Baptiste Perrin

    montage son Jean-François Priester

    mixage Stéphane Mercier

    musiques Giovanna Marini et Francesca Breschi

    productrice déléguée Laurence Ansquer

    production Tita productions, Marmitafilms et les productions JMH et BO film

    Avec le soutien de EURIMAGES, la Région Provence - Alpes-Côte d’Azur en partenariat avec le CNC, la Région Nouvelle Aquitaine, Fonds d’Aide à l’Innovation Audiovisuelle du Centre National du Cinéma et de l’Image Animée, Fonds d’aide au développement de la coproduction d’œuvres cinématographiques franco-italienne CNC, MIBACT, la PROCIREP L’ANGOA, la SCAM – Bourse Brouillon d’un rêve, Eurodoc, Rencontres d’Août Lussas, Medimed Festival Dei Popoli, Agence ECLA

    Avec la participation de Cinéforom et le soutien de la Loterie Romande, Fondation éducation21, Films pour un seul monde

    Artistes cités sur cette page

    shu catherine realisatrices - un paese di calabria

    Catherine Catella et Shu Aiello

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