Le témoin

Alan Ingram Cope à l'Île de Ré

Janvier 2020 : Emmanuel Guibert reçoit le Grand Prix du Festival international de la bande dessinée d'Angoulême. En 2007, Céline Dréan consacrait un documentaire à l’artiste et à son livre La Guerre d’Alan considéré, avec Le Photographe, comme son œuvre majeure.

Le film déroule, au son de la contrebasse méditative de Guillaume Robert, les trésors graphiques de Guibert, encres humides légèrement colorées, et ses images super 8 tournées à l’île de Ré où eu lieu la rencontre avec Alan Ingram Cope.

Il faut écouter Guibert parler pour mesurer son désir de bien s’exprimer, et relater précisément son histoire avec le vieux G.I., les heures passées dans son jardin, à parler, à recueillir le récit de ses vingt ans, quand il débarqua dans le port du Havre anéanti par les bombes alliées. L’on entend des passages de cette conversation, l’on voit comment Guibert a saisi le témoin par la pointe de son crayon. Les deux tomes de La guerre d’Alan paraîtront après la disparition de son héros, Guibert ayant surmonté le deuil en poursuivant, par d’autres moyens, leurs amicales conversations.

LA MÉMOIRE D'ALAN

FILM

de Céline Dréan (2007 - 26’)

Emmanuel Guibert, auteur de bande dessinée, raconte son amitié passée avec Alan Ingram Cope, G.I. pendant la seconde guerre mondiale, devenu le héros de son livre intitulé La Guerre d’Alan.
Alan est mort en 1999. Depuis, Emmanuel parcourt le monde sur les traces de la mémoire du soldat et réécoute sa voix, qu’il avait consciencieusement enregistrée.

Le récit d’Emmanuel Guibert dialogue avec les mots du vieil homme, posant ainsi un regard intime et inédit sur cette guerre. Des images super 8 incarnent le souvenir de l’Île de Ré où s’est forgée leur amitié. Les vignettes de la bande dessinée et les photos d’Alan s’animent, tissant les fils d’une mémoire à deux têtes.

>>> un film produit par Jean-François Le Corre, Vivement Lundi !

Raconter les souvenirs d’un autre

INTENTION
Alan Ingram Cope dessiné par Emmanuel Guibert

par Céline Dréan

J’ai découvert le travail d’Emmanuel Guibert en lisant Le Photographe, une autre de ses séries retraçant une mission de Médecins Sans Frontières à travers l’Afghanistan de 1986, alors en guerre contre son voisin soviétique. Comme dans La Guerre d’Alan, l’histoire est racontée à la première personne par Didier Lefèvre, photographe de guerre qui avait accompagné cette mission périlleuse.
Avec le même petit magnétophone, Emmanuel avait passé du temps à enregistrer son ami, pour écrire le scénario en suivant le fil de ses souvenirs. Mais pour Le Photographe, il disposait d’un matériau qui constitue la base graphique du livre : les centaines de photos et de planches contacts du reportage de Lefèvre.

Pour La Guerre d’Alan, Emmanuel disposait seulement de la voix du vieil homme. Il ne s’agissait pas pour lui de travailler un univers graphique pré-éxistant, mais de l’inventer totalement, de proposer sa propre interprétation visuelle des souvenirs de son ami.


Au-delà de l’histoire de la seconde guerre mondiale ou du dessinateur devant sa planche, c’est la façon dont il a travaillé sa matière principale qui m’a intéressée. Entre la voix d’Alan et le dessin, Emmanuel a créé un personnage hybride, constitué du jeune soldat des années 40, de l’adulte puis du vieil homme qu’il était devenu. Pour cela, il a écouté sans relâche les mots, les intonations ou les hésitations de cette voix, mais il a aussi puisé dans ses propres souvenirs sensitifs (le soleil sur sa joue ou le froid glacial de la mer en hiver) en assumant totalement la subjectivité de son dessin.

Je n'ai pas seulement vu dans La Guerre d’Alan l’itinéraire du vieux G.I., mais aussi un questionnement sur ce qu’est la construction de la mémoire, individuelle et collective, historique, parcellaire ou onirique. Notre connaissance du passé ne se limite pas à la (nécessaire) étude rigoureuse et méthodique ; le Guernica de Picasso tient une place importante dans notre perception collective de l’histoire espagnole. En lisant La Guerre d’Alan, c’est cette invitation à un voyage singulier qui m’a touchée dans le travail d’Emmanuel.

J’ai voulu faire un film sur le souvenir comme expérience sensible, sur la façon dont chacun perçoit la petite et la grande histoire à travers son propre filtre. À mon tour, je me suis emparée de la mémoire d’Emmanuel et me la suis appropriée, je l’ai travaillée. J’ai voulu interroger ce processus de fabrication d’une mémoire bicéphale. En filmant Emmanuel au travail, mais aussi en réinterprétant l’histoire d’Alan. Emmanuel n’avait pas connu la guerre avant de la dessiner. Je n’ai pas connu Alan, et j’en ai pourtant formé mon propre souvenir avec mes outils de documentariste.

Emmanuel Guibert

BIOGRAPHIE
portrait Emmanuel Guibert bédéaste

Artiste prolifique à l’œuvre protéiforme, né en 1964, Emmanuel Guibert reçoit le Grand Prix 2020 du Festival international de la bande dessinée d'Angoulême.
Depuis le début de sa carrière, il alterne les genres et les techniques. C’est La fille du professeur, scénarisé par son comparse Joann Sfar, qui le fit remarquer par le milieu de la bande dessinée en 1997. Depuis, il s’adresse tantôt au jeune public avec Sardine de l’Espace, Tom-Tom et Nana ou Ariol, tantôt aux adultes dans Le Capitaine écarlate (scénario de David B.), Les Olives noires toujours avec Sfar, ou de foisonnants recueils de croquis.
Ces œuvres les plus connues du grand public sont les plus récentes : Le Photographe et La Guerre d’Alan. Malgré deux esthétiques très différentes, les deux séries se font écho. L’auteur y relate les parcours singuliers de deux hommes dans la guerre, à la première personne. Et ce sont tous deux des amis de Guibert, qu’il a écoutés, et dont il raconte les histoires.


À l’été 2006, après avoir consacré trois années au Photographe, Guibert a retrouvé le chantier qu’il mène en solo, commencé en 2000 : La Guerre d’Alan.
En 2007, il part en résidence à la Villa Kujoyama, dont il tire l’album Japonais, publié en décembre 2008.
Il reçoit le prix René Goscinny au Festival d’Angoulême 2017 et est finaliste du Grand Prix de la ville d’Angoulême en 2019.

Céline Dréan

BIOGRAPHIE
Céline Dréan réalisatruce

Céline Dréan s’installe à Rennes pour ses études et obtient une maîtrise de cinéma. Elle entame son parcours professionnel à la fin des années 90 en assurant la direction de production de films d’animation et de documentaires pour Vivement Lundi !. Travailler aux côtés des auteurs éveille chez elle un désir de film qui s’affine peu à peu. Elle réalise en 2004 son premier documentaire et décroche en 2011 une Étoile de la SCAM pour son film Le Veilleur, un portrait sensible de l’artiste franco-cambodgien Séra. De son parcours de production, elle garde le goût de l’éclectisme et ne s’interdit aucune passerelle entre les genres.

En 2012, elle s’essaie naturellement aux nouvelles écritures en réalisant le webdocumentaire Dans les murs de la Casbah (Prix de l’œuvre Multimédia, PriMed-Prix International du Documentaire et du Reportage Méditerranéen 2013, Grand prix Festival du Film Universitaire Pédagogique 2014, MEDEA Award 2014). Puis elle aborde d’autres écritures hybrides mêlant animation et documentaire, à destination du jeune public.


Elle écrit et réalise ainsi la web-série ludo-éducative Dis-moi Dimitri (Prix Animation de la catégorie Professionnels, 1er Africa Web Festival, Abidjan 2014) et développe Oh la vache (10 x 3’) également destiné aux tous petits, en français et en breton. En parallèle de ces œuvres pour le web, filmer le réel reste au cœur de son travail, dans ses projets mais aussi dans l’accompagnement d’autres auteurs en écriture. En 2016 et 2017, elle réalise la web-série Brest 1937 et termine L'Hippodrome, un film documentaire grand format en immersion dans le temple du trot à Vincennes.

Elle a réalisé en 2019 Tous nos vœux de bonheur, un documentaire sur ses parents, respectivement prêtre et religieuse.

Retrouvez-là sur KuB sur les pages : Brest 1937, Pascaline et Klara.

Virtuose et protéiforme

REVUE DU WEB

BIBLIOTHÈQUE PUBLIQUE D'INFORMATION >>> Sonia Déchamps, journaliste BD, rencontre Emmanuel Guibert.
LE MONDE >>> Bande dessinée : Emmanuel Guibert, Grand Prix 2020 d’Angoulême. Le scénariste d’Ariol navigue avec virtuosité entre le roman graphique, la littérature jeunesse, le récit documentaire et le carnet de voyage.

FRANCE CULTURE >>>
1.
Paso doble : Je lui ai dit solennellement : Cher Alan, voulez-vous faire des bouquins avec moi ? Il a dit oui très simplement.
2.
Les nuits de France Culture : Portrait d’Alan Ingram Cope inspirateur de La Guerre d'Alan.
3. Les nuits de France Culture : Emmanuel Guibert : On ne doit pas se sentir détaché de l’obligation de recueillir et de faire passer ce que ces gens, les témoins de la seconde guerre mondiale, ont encore à nous dire. Travail qu’il a d’ailleurs accompli à merveille avec La guerre d’Alan.

CRÉDITS

avec Emmanuel Guibert, Alan Ingram Cope

réalisation Céline Dréan
image Bertrand Latouche
son Éric Bouillon

montage Denis Le Paven
infographie Denis Le Paven, Francis Blanchemanche
étalonnage Fréderic Bécogné
mixage Henri Puizillout
musique originale Guillaume Robert

production Jean-François Le Corre, Vivement Lundi !
coproduction TVR
avec le soutien de l’association Les Films du Funambule
et la participation de la Région Bretagne, du CNC, de la Procirep-Angoa

La Guerre d’Alan d'Emmanuel Guibert est édité par L’Association

Artistes cités sur cette page

Céline Dréan réalisatruce

Céline Dréan

portrait Emmanuel Guibert bédéaste

Emmanuel Guibert

ESPACE PARTICIPATIF

    KuB vous recommande