Les échos de la Grande Guerre

enregistrement voix J Curatol ©micro-sillons

Les archives sommeillent dans des réserves, consultées de temps à autre par des chercheurs, elles peuvent aussi finir dans les mains d'artistes.

Voici deux créations sonores, suscitées par les commémorations du centenaire de la Guerre de 14-18. Associé à ces deux créations, le collectif rennais Micro-sillons est le partenaire de cette page.

Les Sons de l’arrière raconte le quotidien des Bretons au temps des batailles, transposant des archives papier en pièce radiophonique. Quant à la création Recorded songs don’t ever die, elle est composée à partir des voix de prisonniers de guerre enregistrées dans des camps en Allemagne, sur des disques en gomme-laque.

LES SONS DE L'ARRIÈRE

CRÉATION SONORE

de Gwendal Ollivier, Anne Kropotkine et Séverine Leroy (2015 – 35’)

À partir d’une plongée dans les archives, nous avons cherché à reconstituer le paysage sonore des bretons pendant la Grande Guerre et y faire entendre leurs voix. Que ce soient les incessants appels à l’effort de guerre, la place des femmes au cœur de la vie quotidienne et économique, les mouvements permanents et la surveillance de la population… Voici une escapade sonore à mi-chemin entre rêve et réalité.

Faire surgir le son depuis le papier

INTENTION
Enregistrement voix enfants1©micro-sillons
©Micro-Sillons

par Anne Kropotkine, Séverine Leroy et Gwendal Ollivier

C’est sur une proposition du collectif Micro-sillons adressée aux Archives départementales d’Ille-et-Vilaine, qu’a été engagée la production d’une création sonore en lien avec les commémorations, mise en œuvre dans le cadre de La Mission du Centenaire de la Grande Guerre.

Archives sensibles

Démarche et processus

La création sonore s’est élaborée à partir d’une enquête en lien étroit avec les archivistes. Le fonds sur lequel nous avons travaillé ne contenait pas de documents sonores. Il s’agissait dès lors de focaliser notre attention sur les documents imprimés - textes, images, photographies - qui témoignaient de l’environnement sonore et étaient à même de susciter une composition. Notre démarche s’est affirmée dans la dynamique de la création et de l’imaginaire sensible et non dans un rapport de recomposition fidèle.


Le projet des Sons de l’arrière s’empare de l’archive comme un matériau d’écriture pour un récit. Le principe narratif a été organisé à partir d’archives municipales, religieuses, de police, de presse, correspondances, etc.
À la lecture des documents, des lignes de force sont apparues qui ont permis de construire des thèmes qui revenaient tout au long des quatre années et qui évoluaient au fil du temps. De la sorte, nous pouvions saisir une rythmique intéressante pour la composition sonore. Les lignes de force que nous avons décelées et que nous avons pu intégrer dans la création sont les allers et retours entre le front et la vie à l’arrière, que nous avons fait entendre par la récurrence des trains, l’évolution de la vie des femmes et leur entrée dans une économie qui dépassait largement la sphère domestique – qu’elle soit rurale ou urbaine – les nombreuses réquisitions de récoltes aussi bien que d’animaux, la surveillance de la population et enfin l’armistice. Outre ces thèmes traités dans leur évolution, nous avons intégré de nombreux autres aspects témoignant de la transformation de la vie en Ille-et-Vilaine tels que la présence des hôpitaux militaires, la rééducation des mutilés, les arsenaux et leurs accidents, les conditions de vie des fermières, l’effort de guerre et la mise en place d’une économie municipale à Rennes par exemple.

Adaptation de l’archive

L’enjeu était de composer une œuvre sonore en racontant des éclats de la vie quotidienne des hommes et des femmes dans un département de l’arrière avec, pour seules sources, des archives imprimées. Dès lors, plusieurs voies de transposition de l’archive ont été empruntées. La première a consisté en une oralisation par la voix d’acteurs. La seconde en une composition sonore mêlant des chansons et des témoignages sur la période concernée, des bruitages, des extraits de films et des phrases instrumentales.

Le réalisateur étant par ailleurs musicien, son approche des éléments sonores s’inscrit dans une esthétique d’hybridation entre les divers éléments qu’il utilise pour composer. L’enjeu étant d’échapper au naturalisme par une écriture plastique construite à partir d’éléments hétérogènes. L’espace sonore est alors travaillé dans sa capacité à produire du sens et de l’impression physique à la fois dans le rapport qu’il entretient avec les mots prononcés par les comédiens mais aussi dans sa texture.
Il apparaît que l’usage des archives dans une perspective artistique implique le déplacement des relations que chacun des acteurs du processus entretient avec le passé. Pour l’archiviste, les sources sont livrées à un usage très différent de celui des chercheurs, historiens et généalogistes (publics majoritaires des services de consultation). Les objectifs poursuivis par les artistes impliquent une modalité de consultation et de réemploi des documents qui se focalise sur la capacité des sources à s’intégrer dans une visée créative. De son côté l’artiste doit déplacer sa pratique en adoptant une approche des archives qui réunisse l’aspect artistique poursuivi et la capacité à s’articuler dans un récit destiné à raconter le passé. Enfin, le public est amené à entendre des archives qu’il n’aurait jamais consultées et à entrer en relation avec l’Histoire par la voie de la création sonore. De ce point de vue, le collectif Micro-sillons emprunte à la radio son utilisation du son pour raconter le passé - on pense ici aux documentaires radiophoniques de La fabrique de l’Histoire - mais s’autorise à faire entrer ce rapport sur le territoire de l’émotion par une décontextualisation des sources et une réalisation jouant des capacités du son à produire du sensible.

RECORDED SONGS DON'T EVER DIE

logo deutschlandfunk kultur
Cliquez sur l'image pour écouter Recorded songs don't ever die

un récit sonore de Marie Guérin (2018)

À tous les enregistrements, aux traces ineffaçables qui tant bien que mal remplacent les stèles manquantes de nos mémoires à trous.

Cette création sonore composée à partir de prises de sons réalisées sur les lieux de l’ancien camp militaire de Zossen-Wünsdorf en Allemagne et de voix de prisonniers de guerre venus d’Europe, d’Inde, d’Afrique, de Russie. Ces voix avaient été enregistrées dans des camps en Allemagne, entre 1914 et 1918, sur des disques en gomme-laque. Elles ont ensuite été conservées à l’Université Humboldt (Lautarchiv – Berlin).

La performance sonore Recorded songs don’t ever die, en tournée en Allemagne et en France depuis le 2 novembre 2018, fait suite à deux pièces radiophoniques, l'une à partir des carnets de captivité de Charles Gueugnier (création on Air, France Culture, 4 octobre 2017, réalisation : Céline Ters), l'autre sur les traces d’un prisonnier breton (Deutschlandfunk Kultur, 9 novembre 2018) qui a reçu le prix Phonurgia Nova – Archives de la Parole 2018).

Marie Guérin : Je fais de la musique électronique, cette musique dite de support, qui naquit quelques décennies après les premiers enregistrements sonores.


Je travaille depuis des années sur la notion de banques de sons et d'archivage. Cent ans plus tard, comment puis-je me réapproprier ces voix du monde entier issues du Lautarchiv ? Je pars à la recherche de l’écho que produisent ces archives phonographiques réinjectées sur un disque vinyle gravé pour l’occasion, cherchant une forme de décantation du support. J’imagine les trajectoires de ces prisonniers qui quittent la chambre d’échos mondialisée que furent les camps pour rentrer chez eux à la fin de la guerre. Quelles frontières ont-ils franchies à leur retour - la ritournelle de leur pays en tête, rythmant leur pas ? Je cherche à reproduire ces migra-sons, les échos de leur exil, de leur migration. Je les fais résonner jusqu’à ce qu’ils deviennent contemporains.

ANNE KROPOTKINE

BIOGRAPHIE
Anne Kropotkine

Documentariste sonore, fortement inspiré par l'histoire, le patrimoine et la Russie, le parcours d’Anne Kropotkine se construit avec le son : créations sonores dans l'association Micro-sillons, documentaires à France Culture (La Fabrique de l'Histoire, L'Atelier de la création), webradio à l'Université Bretagne Loire, France Culture conférences, installation sonore Les Passagers du son 1 et 2 (Un été au Havre 2017 et Un été au Havre 2018), collaborations avec des chercheurs (ANR : Les crimes de guerre nazis dans le prétoire en Europe centrale et orientale 1943- 1991), conférences et ateliers de création sonore et radiophonique au collège, à l’Université ou lors de formations diverses.


Elle a co-créé en 2012 à Rennes avec Séverine Leroy, le collectif artistique de création sonore Micro-sillons. C’est au sein de cette association, qu’elle a participé à la création Les sons de l’arrière. Elle accompagne aussi la création Recorded songs don’t ever die de l'artiste sonore Marie Guérin (commande de l’Ambassade de France, avec le soutien de l’Institut français d’Allemagne et la Mission du Centenaire) et poursuit avec elle, en tant qu’auteur, le projet franco-allemand-tunisien Sur la piste de Sadok B. qui prendra la forme d'une pièce radiophonique et d'un concert documentaire autour des voix enregistrées de prisonniers de guerre en Allemagne pendant la Première Guerre mondiale (Lautarchiv). Ce projet soutenu par l'Ambassade de France en Allemagne, l'Institut français, la RTBF et la résidence tunisienne Dar Eyquem, a reçu la bourse Gulliver (2018). Anne Kropotkine vit à Rennes.

SÉVERINE LEROY

BIOGRAPHIE
Séverine Leroy

Chercheuse en études théâtrales et documentariste sonore, Séverine Leroy est docteure en études théâtrales à l’université Rennes 2. Elle a consacré sa thèse à l’œuvre de l’auteur et metteur en scène Didier-Georges Gabily. Elle est actuellement Attachée Temporaire d'Enseignement et de Recherche en études théâtrales à Rennes 2 et chargée de l’évaluation du projet européen Argos : Actes de création et dynamiques de collaborations croisées dans les arts de la scène, financé par le programme Europe Creative Culture (2018-2021).


Elle est occasionnellement productrice déléguée pour France culture : Défaut d’ingérence : paroles de casques bleus en ex-Yougoslavie, L’Atelier de la création (2014) en coproduction déléguée avec Anne Kropotkine ; Didier-Georges Gabily 1955-1996 : Revenir sur les lieux, Une vie, une œuvre (2017).

Elle a par ailleurs développé des créations sonores avec le collectif Micro-sillons pour les Archives départementales d’Ille-et-Vilaine : Les sons de l’arrière (2015) et Sur les routes : petites et grande histoires de la décentralisation théâtrale (2016) ou les Archives de la critique d’art : Sur écoute (2016).

Elle prépare un documentaire sonore sur l’histoire de l’ADEC 35, Maison du théâtre amateur pour les Archives départementales d’Ille-et-Vilaine en accompagnement d’une publication scientifique réalisée par Marion Denizot.


GWENDAL OLLIVIER

BIOGRAPHIE
Gwendal Ollivier

Musicien, compositeur et réalisateur sonore, Gwendal Ollivier aime récolter les sons et les mettre en musique.
Au contact d’artistes plasticiens, musiciens et interprètes (expositions, performances, installations vidéo, etc.), il a créé plusieurs pièces musicales à partir de compositions électroacoustiques (Expériences 1, 2, 3 etc.). La plupart de ces pièces font l’objet de performances sonores, accompagnées de ses guitares préparées, comme dernièrement Sonothèque.


Il a aussi réalisé trois carnets de voyages sonores (Maroc, Russie et Sénégal) qui se caractérisent par un assemblage de sons enregistrés mêlés à des phrases instrumentales. Il fut également chanteur, guitariste et compositeur dans le groupe Shere Khan puis dans Khan2.
Membre actif du collectif Micro-sillons depuis sa création en 2012, il collabore en tant que réalisateur sonore à plusieurs productions : Les bruits de la guerre, Des images pleines de bruit (2013), Les sons de l’arrière (2015), Sur écoute (2016), Sur les routes : petites et grande histoires de la décentralisation théâtrale (2016), Les voies de la Vilaine, Traversée sonore (2018). Gwendal Ollivier vit à Rennes.

MARIE GUÉRIN

BIOGRAPHIE
Marie Guérin, habilleuse sonore ©-Anne-Kropotkine
©Anne Kropotkine

Née en 1980, Marie Guérin est une artiste sonore (Prix Banc d'essai INA-GRM 2013 ; Prix Sacem Musique Concrète en 2015, Brouillon d'un rêve 2018, Bourse Gulliver 2018, Prix Phonurgia Nova - Archives de la Parole 2018).

Elle manipule en live et en studio, pour la scène et pour la radio (France Inter, France Culture, Nova, Deutschlandradio Kultur, France Musique, Radio Campus, Kontakte 2017 - Biennale de musique électroacoustique et d’art sonore, etc.) des prises de sons et des archives radiophoniques, ces traces laissées sur les ondes par des fantômes hertziens. Mélange de voix, de textures, de grains, de sons anecdotiques, son travail questionne le patrimoine sonore, ses supports et les traces laissées sur ces supports ; sa musique transite de la grammaire radiophonique à la musique concrète, de la poésie documentaire à l'électroacoustique.

MICRO-SILLONS

LE COLLECTIF

Collectif artistique de création sonore.
L’association Micro-sillons est un collectif artistique de création sonore fondé à Rennes en 2012. Création, diffusion, médiation et recherche constituent les principaux axes et moyens mis en œuvre par le collectif pour explorer le monde sonore et en partager l’écoute. Ses membres développent des écritures sonores dans une approche qui va du paysage sonore à la fiction en passant par la création documentaire. Ils mènent des projets artistiques de création dans une relation privilégiée avec les archives, le patrimoine et la mémoire et dans une volonté de transmission sensible du passé à un large public.


Afin d’élargir l’audience de la création et du documentaire sonores, Micro-sillons organise régulièrement des séances d’écoute collective dans l’espace public.
Dans le but d’encourager la création sonore, l’association organise également des appels à projets sous forme de concours adressés aux auteurs ou encore en passant commande à un artiste en particulier. Par ailleurs, l’équipe met en place des actions de médiation et des ateliers de pratique artistique.
Toutes ces activités se déroulent en collaboration avec d’autres structures : archives, centres d’art, musées, universités, rectorats, radios, etc.

Des Bretons en guerre

REVUE DU WEB

LE MONDE, Thomas Wieder >>> Quelques-uns des 2 000 enregistrements de prisonniers de guerre français en Allemagne durant la Grande Guerre vont sortir des archives de l’université Humboldt. La voix vient de loin, de très loin. Difficile, à la première écoute, de tout comprendre. Est-ce du français ? Oui, mais avec un tel accent qu’il faut s’y prendre à plusieurs fois pour saisir ce que cet homme nous dit : « Je suis des environs de Belfort. Mon village n’a pas grand tour, mais je m’y plais bien. Mon père était marchand de porcs, mais quand il est mort, j’étais trop jeune pour prendre le métier, et pour cela j’ai appris à travailler le bois. Mais je suis parti soldat pour faire mes deux ans. Quand la guerre est venue, j’ai fait comme les autres, mon devoir avant tout, mais je n’ai pas eu de chance car après deux mois de guerre j’ai été fait prisonnier.

L’OUEST EN MÉMOIRE >>> Le samedi 1er août 1914, les cloches des églises de France se mettent à sonner à toute volée et les Bretons entendent comme les autres le tocsin. Cette fois il n’annonce pas un incendie mais l’embrasement de toute l’Europe. Un parcours thématique proposé par l’INA avec notamment Tuer ou être tué, des témoignages de poilus, en breton..

MISSION DU CENTENAIRE 14-18, Erwan Le Gall >>> Des Bretons, des Bretagne(s) en guerre ? Dès les toutes premières heures de la guerre, la Bretagne se révèle difficile à cerner, englobée dans une multitude de réalités distinctes. Or, il importe de les identifier précisément puisque celles-ci déterminent directement le sort des individus lors de la mobilisation générale et des premières semaines du conflit.

FRANCE 24 >>> Grande Guerre : L'image du Breton était celle du plouc arriéré. Cent ans après la Grande Guerre, des mythes persistent autour des soldats bretons. Certains évoquent encore le "sacrifice" de cette région. Dans la galerie supérieure de la Cour d'honneur des Invalides, une plaque commémorative apposée en 1935 rend hommage aux anciens combattants bretons de la Première Guerre mondiale et à leurs 240 000 morts.

FRANCE 3 >>> La Bretagne dans la Grande Guerre (5 épisodes) : fin Juillet 1914, la Bretagne est pauvre et majoritairement paysanne. La vraie inquiétude à ce moment là n'est pas de savoir si cette guerre est justifiée mais de savoir qui va s'occuper des moissons. Les hommes reçoivent leurs ordres de mission et laissent les femmes seules aux champs. Pour les bretons, réputés disciplinés, partir à la guerre est un devoir.

ESPACE PARTICIPATIF

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