La fin d'un monde

« D'ar gêr » de Philippe Guilloux

D’ar gêr est un film qui documente une époque de l’histoire bretonne, celle qui a vu advenir la Grande Guerre. Philippe Guilloux s’appuie sur le récit d’historiens et d’écrivains qu’il enveloppe dans une reconstitution des traces laissées dans la Bretagne rurale, qui abritait encore les trois quarts de la population. Près de 600 000 Bretons sont partis sur le front - parmi eux Lucien, dont nous suivons le périple au travers des lettres qu’il adresse à son Augustine. Du singulier à l’universel, D’ar gêr nous montre comment cette guerre a marqué le début de la fin de la société traditionnelle.
Cette manière de faire revivre le passé, en le mettant méticuleusement en scène, est une marque de fabrique d’un réalisateur qui sonde, au fil de ses œuvres, l’âme bretonne.

Édito : Serge Steyer

Auteur-réalisateur d’une trentaine de films depuis la fin des années 80, principalement des documentaires pour et avec la télévision publique (France Télévisions, Arte). Auteur d’articles et de dossiers papier pour Films en Bretagne, dont Photographie de l’activité cinématographie et audiovisuelle en Bretagne (2009) et Réinventons l’audiovisuel public (2013). Directeur ...

D'AR GÊR

un film de Philippe Guilloux (2015-80') 

Un grenier où sont entassés des souvenirs de famille, une valise remplie de carnets et de lettres qu’un poilu adressait à sa femme depuis le front, tranches de vie, celle d’Augustine et de Lucien, un couple d’instituteurs du Centre Bretagne. Quatre années de séparation, d’attente, d’angoisse, de joies, de peines... et l’espoir que cette folie se termine. Pour rentrer à la maison, d’ar ger en breton. 


Mêlant inextricablement les pires horreurs et les progrès les plus rapides qu’aient connus l’humanité, la première guerre mondiale est la matrice sanglante et douloureuse du 20e siècle. 

Bien qu’éloignée de la zone des combats, la Bretagne a été profondément marquée par ces quatre années de guerre. Le départ et l’absence prolongée des hommes, la présence de camps de prisonniers, d’hôpitaux, l’afflux de réfugiés mais plus encore la terrible saignée, la perte de repères et de certaines valeurs morales, les bouleversements sociaux, culturels, politiques, religieux... vont précipiter la fin d’une société traditionnelle et esquisser la Bretagne contemporaine. 

Ce film est produit par Carrément à l'Ouest

LA DIMENSION HUMAINE DE LA TRAGÉDIE

NOTE D'INTENTION
d'ar gêr de philippe guilloux

par Philippe Guilloux

Des croix blanches alignées à perte de vue. Des milliers d’ossements entassés dans les sous-sols de l’ossuaire de Douaumont. Les pointes rouillées de 57 baïonnettes émergeant d’une tranchée refermée à la hâte. Ultime sépulture de poilus enterrés là, debout, arme à la main. Une fontaine au milieu d’une clairière, dans la brume d’une matinée de mai. De chaque côté, distantes de quelques mètres seulement, deux grands sillons encore bien visibles. Ici, pendant des mois, des hommes se sont épiés, guettés, tirés dessus. Ils se sont aussi parlé, ont échangé un paquet de tabac ou de la nourriture pendant les trêves nécessaires au remplissage de leur gourde, avant de retourner dans leurs tranchées et s’entretuer à nouveau. 
J’ai fait cette découverte il y a cinquante ans, j’avais huit ans, et ces images sont depuis gravées dans ma mémoire.


J’ai cherché à comprendre comment tout cela avait été possible. Comment des hommes partis pour une guerre courte et victorieuse avaient pu s’enterrer pendant quatre ans dans des tranchées boueuses, sortant de leurs abris pour se ruer les uns contre les autres lors d’offensives aussi meurtrières qu’inutiles. Dix millions de morts ! Jamais encore on n’avait tué autant et aussi vite. 

Des images encore. En noir et blanc. Des soldats courant sous la mitraille, fausses archives fabriquées au lendemain de l’armistice par des vétérans qui ne voulaient pas qu’on oublie cette guerre qu’ils pensaient être la dernière. D’autres films, en couleur cette fois. Des fictions :  La vie et rien d’autreLes sentiers de la gloire, La chambre des officiers et surtout Johnny got is gun, le réquisitoire-choc de Dalton Trumbo qui y dénonce, sans jamais montrer une seule goutte de sang, l’enfer que vécurent ces soldats. Des livres aussi. Les écrits des historiens, Pierre Miguel, Jean-Jacques Becker, Roger Laouennan... Mais surtout les recueils de correspondances, les carnets de poilus. Au-delà de la violence, de l’horreur des combats, de l’ampleur de l’hécatombe, ces récits esquissèrent peu à peu la dimension humaine de cette tragédie. Les poilus du 118e Régiment d’Infanterie, de la 37e Division d’Afrique, du 8e Escadron du train sortaient de l’anonymat. Ils s’appelaient Louis Barthas, René-Noël Abjean, les frères Ruellan, Pierre Hémery. Ils étaient Auvergnats, Catalans, Bretons... Ils avaient le teint halé du marin pêcheur, la moustache épaisse du maquignon, les mains calleuses du paysan. Dans les lettres qu’ils écrivaient à leur femme, à leur mère, à leur fiancée, ils s’inquiétaient des moissons et des vendanges, de la forge ou du commerce. Ils demandaient des nouvelles d’enfants qu’ils regrettaient de ne pas voir grandir, de parents qui vieillissaient dans l’angoisse d’apprendre la mort de leur fils. Ils parlaient de mariage, de naissance, de fêtes et de pardons, de jours heureux, du temps d’avant, du temps d’après. Ils racontaient rarement la mort qui faisait pourtant partie de leur quotidien mais leurs mots trahissaient la peur de ne pas revenir, le désarroi face à la folie destructrice des hommes. Ces mots disaient aussi qu’ils comprenaient, sans toujours en mesurer les conséquences, que rien ne serait jamais plus comme avant. 

Une image enfin. Celle d’une carte postale titrée Pleyben-Lennon, 3 août 1914, En route pour Berlin. On y voit des hommes jeunes entassés dans des wagons du Réseau Breton. Paysans étonnés d’avoir quitté leurs champs sans prendre le temps de terminer les moissons, ils semblent confiants, persuadés que la guerre sera courte et que la vie reprendra bientôt son cours. Ils ne se doutent pas que beaucoup d’entre eux ne reverront jamais le clocher de leur village et que le tocsin qui a sonné la mobilisation générale a aussi sonné le glas d’une société rurale ancrée dans ses traditions. Cet homme, debout sur le marchepied, qui porte la veste des paysans cornouaillais et qui salue avec son chapeau à bride, pourrait être ce grand-père que je n’ai pas connu. Mort en 1927, usé à force de cracher ses poumons détruits par les gaz. Ca pourrait être le mari de ma grand-tante Augustine qui prit elle aussi ce train au lendemain de l’armistice avec l’espoir de retrouver le corps de son époux, enseveli dans les tranchées du côté de Verdun. Maro evit ar vro, mort pour le pays. Mais pour quel pays sont partis se battre ces paysans du Centre-Bretagne, ces marins du Guilvinec ? Le pays bigouden ? La Cornouaille ? Le pays de Guérande ? La Bretagne, vieille province que la Révolution a voulu faire disparaître au profit des départements et que la 3e République a fait renaître sous le nom de petite patrie? Cette « petite patrie » que leur instituteur leur a présentée comme socle de la grande, cette France amputée de lointaines régions de l’Est qu’il faudrait un jour reconquérir ? Comment ces hommes ont-ils vécu ces quatre années d’enfer loin de leur famille ? Comment ces familles ont-elles vécues le départ d’un mari, l’absence d’un père, l’angoisse de voir apparaître au détour du chemin la silhouette du maire venant annoncer la mort d’un fils ? Comment la vie s’est-elle organisée à l’arrière ? Que savaient-elles, ces mères, ces femmes, de la réalité des combats et de la guerre ? Ces soldats ont été confrontés aux pires horreurs mais aussi aux progrès les plus rapides qu’ait connus l’humanité. Ils ont regagné le front dans des trains et des automobiles, traversant des champs où se pratiquaient d’autres cultures. Ils ont vu combattre des avions et des chars. Dans les tranchées, ils ont rencontré des hommes qui gagnaient leur vie autrement qu’en travaillant la terre. Certains venaient de contrées lointaines et ne parlaient pas la même langue, ne jouaient pas des mêmes musiques... Dans quel état d’esprit ont-ils réintégré leur foyer et la vie civile ? Ces images ont fait naître en moi l’envie d’en faire d’autres qui raconteraient comment nos grands-parents vécurent ces quatre années de guerre. Mon ambition est de questionner le rapport des Bretons avec leurs patries, petite et grande, avec leur identité bretonne, avec leur langue, leur religion et donner aux spectateurs une grille de lecture leur permettant d’appréhender les conséquences d’une guerre qui, en ébranlant les fondements sociaux, culturels, politiques, religieux, a façonné la Bretagne contemporaine.


La Bretagne au moment de l'entrée en guerre

HISTOIRE
d'ar gêr philippe guilloux

Pour bien comprendre l’importance des bouleversements que va engendrer cette guerre, il est nécessaire d’avoir une vision de la Bretagne et de la société bretonne à la veille du conflit. Avec 3,27 millions d’habitants, la démographie est à son apogée. La Bretagne est alors l’une des régions les plus peuplées de France. 70% de la population vit dans les campagnes où de petites exploitations pratiquent une agriculture de subsistance. Isolée par sa situation péninsulaire, c’est une région encore très ancrée dans ses traditions au point de paraître aux yeux des visiteurs comme une destination pittoresque, exotique, presque étrangère. Dans la réalité, les choses ne sont pas aussi figées. 


Depuis la toute fin du 19e siècle la Bretagne s’ouvre au monde extérieur et intègre peu à peu l’ensemble national. L’appareil d’État, maintenant déployé sur tout le territoire, participe activement à la construction du sentiment d’appartenance à la nation. Obligatoire depuis 1882, l’école publique impose le français, symbole d’une république une et indivisible. Le réseau ferré irrigue villes et campagnes et favorise les échanges commerciaux et le brassage des populations : Le chemin de fer apprendra en dix ans plus de français aux Bretons que les plus habiles instituteurs et avancera de plus d’un siècle la fusion de cette vieille province... déclarait en 1841 un proche de François Guizot. Le train, c’est aussi le départ de plusieurs milliers de Bretons à la recherche d’un travail que la terre n’offre plus, une migration symbolisée par le personnage de Bécassine né en 1905. 


d'ar gêr philippe guilloux

Soldat breton, chair à canon 

Les régiments Bretons sont envoyés au front, certains d’entre eux sont décimés dès les premiers jours de la guerre, sur les champs de bataille de Belgique. Le 118e RI de Quimper perd ainsi 1 071 soldats soit un tiers de ses effectifs, lors de la bataille de Maissin fin août 14. 592 916 Bretons seront mobilisés pendant la guerre. 

Issu majoritairement de familles rurales et nombreuses, peu éduqué, d’un naturel peu revendicatif, le soldat breton est l’archétype de la chair à canon. Mobilisé dans l’infanterie, il est souvent en première ligne aussi bien dans les offensives de Verdun que dans les Dardanelles ou lors du débarquement en Salonique. Le 48e de Guingamp et 71e de Saint Brieuc détiennent le peu enviable record de temps de présence au front pendant la bataille de Verdun. 


Lors de l’offensive du Chemin des Dames, sur les 1 800 hommes du 64e RI lancés à l’assaut, 110 soldats seulement reviendront. Partout la vaillance des Bretons est saluée : Nos soldats bretons montrent qu’aucune attaque ne pouvait faire reculer leur poitrine aussi résistante que le granit de leur pays natal,  lit-on dans un journal. S’il faut se méfier de propos issus d’articles d’une presse vouée à la propagande et sous le haut contrôle des autorités, il est avéré que le poilu breton est un combattant dévoué, ne reculant pas devant l’ennemi. D’où vient cette opiniâtreté au combat des soldats bretons ? Certains comme le poète Yann Ber Kalloc’h considèrent que la guerre est un châtiment, une pénitence, une épreuve imposée par Dieu. D’autres comme Corentin Carré, jeune garçon du Faouët qui utilise une fausse identité pour rejoindre le front alors qu’il n’a pas 15 ans, sont conditionnés par la propagande revancharde véhiculée par les programmes scolaires. D’autres encore sont animés par un zèle patriotique tendant à démontrer que la Bretagne fait partie intégrante de la France. 

PHILIPPE GUILLOUX

BIOGRAPHIE
portrait philippe guilloux

Né en 1960 à Aulnay-sous-Bois, Philippe Guilloux est monteur et réalisateur. Il dirige Carrément à l’ouest, une société de production basée à Carhaix.

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DES BRETONS EN GUERRE

REVUE DE PRESSE

L’Ouest en mémoire >>> Le samedi 1er août 1914, les cloches des églises de France se mettent à sonner à toute volée et les Bretons entendent comme les autres le tocsin. Cette fois il n’annonce pas un incendie mais l’embrasement de toute l’Europe. Un parcours thématique proposé par l’INA avec notamment Tuer ou être tué, des témoignages de poilus, en breton.

Mission du centenaire 14-18, Erwan Le Gall >>>  Des Bretons, des Bretagne(s) en guerre ? Dès les toutes premières heures de la guerre, la Bretagne se révèle difficile à cerner, englobée dans une multitude de réalités distinctes. Or, il importe de les identifier précisément puisque celles-ci déterminent directement le sort des individus lors de la mobilisation générale et des premières semaines du conflit.

France 24 >>> Grande Guerre : L'image du Breton était celle du plouc arriéré. Cent ans après la Grande Guerre, des mythes persistent autour des soldats bretons. Certains évoquent encore le "sacrifice" de cette région.  Dans la galerie supérieure de la Cour d'honneur des Invalides, une plaque commémorative apposée en 1935 rend hommage aux anciens combattants bretons de la Première Guerre mondiale et à leurs 240 000 morts

France 3 >>> La Bretagne dans la Grande Guerre (5 épisodes): fin Juillet 1914, la Bretagne est pauvre et majoritairement paysanne. La vraie inquiétude à ce moment là n'est pas de savoir si cette guerre est justifiée mais de savoir qui va s'occuper des moissons. Les hommes reçoivent leurs ordres de mission et laissent les femmes seules aux champs. Pour les bretons, réputés disciplinés, partir à la guerre est un devoir.

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7 Novembre 2017 16:34 - DIDIER M

D'ar ger Le documentaire est interessant, mais on en voit tout le temps sur n'importe quelle chaine de TV. Je n'ai pas besoin de KuB pour parfaire ma connaissance sur le grande guerre! Et si le documentaire est bien fait, où la "culture"? Quelle culture, bretonne ou autre, est ici mise en valeur? Cordialement

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