La distraction

Regard anxieux jeune fille plage

La plage lieu social, source d’inspiration pour qui prend le temps d’observer les représentations qui s’y jouent, la quête de rencontres ou de tranquillité, les corps qui se dévoilent aux regards de tous, le bain de lumière et de fraîcheur qui éveillent les sensibilités.

Un réalisateur et une scénariste observent ce qui se trame autour d’eux, affairés à mettre en évidence des ressorts dramatiques. Mais, il y a un hors-champ à ces tranquilles considérations. Une scène de crime qui échappe à la sagacité des observateurs.

Avec La plage, tourné dans le Finistère, la réalisatrice israélienne Keren Ben Rafael raconte notre distraction, notre indifférence à l’horreur du monde, trop occupés que nous sommes à notre petit bien-être. Un film impressionnant inspiré d’un fait divers.

FILM

LA PLAGE

de Keren Ben Rafael (2015 - 20’)

La tête au soleil, les pieds dans l’eau, même à la plage les gens n’arrivent pas à se détendre. Le bruit de leurs pensées les empêche d’entendre le drame qui se déroule à quelques mètres d’eux.

>>> un film produit par Palikao Films


PRIX

Prix France Télévisions et Prix UniFrance au festival Tous courts d’Aix-en-Provence 2015
Prix de la meilleure photographie Festival Ficbueu 2017

INTENTION

Interroger l'indifférence aux autres

par Keren Ben Rafael

Québécois allongés sur la plage

Cette histoire est basée sur un fait divers. Un jour d'été, sur la plage de Tel Aviv, une fille droguée et alcoolisée s'est faite violée par une dizaine de garçons en pleine journée sans que personne n'intervienne. Pour raconter cette histoire, j'ai choisi de me placer du point de vue de ceux qui n'ont pas entendu, qui ne sont pas intervenus. Ne pas faire un film voyeur, suggérer plutôt que montrer, se placer du point de vue des gens autour et non du côté du drame, interroger la question de l’indifférence aux autres.


Mon besoin de faire ce film est né d'un sentiment de culpabilité. Coupable d'être trop concentrée sur ma petite vie.

Coupable - mais pas responsable – de tout ce que je ne veux pas voir de ce monde, de tous ces événements que nous croisons chaque jour et auxquels nous sommes devenus sourds et aveugles. Pour raconter cette indifférence collective sans entrer dans un discours moralisateur, j'ai opté pour une narration réaliste. Le contraste entre la trivialité de ce qui est montré et l'horreur du hors champ rappelle une campagne de sensibilisation des années 90 qui montrait les images d'un enfant africain famélique sur une musique de cirque. Et le slogan : La musique vous choque ? Pourtant ce n'est pas ça qui devrait vous choquer. De même dans notre film qu'est ce qui nous interpelle le plus ? Qu'une fille se fasse violer par plusieurs garçons ou que des dizaines de personnes autour ne réagissent pas ? L'indifférence n'est-elle pas une manière banalement horrible de participer au crime ?

Il y a une expression en hébreu : Être dans ses propres fesses, trop occupé à sa propre vie pour faire attention à ce qui se passe autour. Les personnages du film sont tous autocentrés, leurs soucis les empêchent de voir le drame qui se joue à quelques mètres d'eux, sur la même plage. C'est comme si le bruit de leurs pensées masquait les cris du viol. Les personnages sont dans le déni, comme mécanisme de défense : ils préfèrent s'imaginer qu'il s'agit d'un groupe de jeunes qui s'amusent afin d'occulter la terrible réalité. La seule qui a encore de la place pour voir le réel est la petite fille que l'innocence et la curiosité naïve poussent à s'arrêter devant la scène qui est en train de se dérouler dans l'indifférence générale des adultes. Mais elle est aussitôt rappelée à l'ordre par sa mère et attirée rapidement loin de ce spectacle dérangeant.

Mais l'idée n'est pas de donner une vision trop radicale et défaitiste de l'humanité. Au milieu de ces badauds indifférents, il était important de faire intervenir un personnage plus positif, plus tourné vers l'extérieur. Ainsi, une femme s'arrête devant le drame et appelle la police.

Nous sommes une équipe de trois femmes, la productrice, la scénariste et moi-même. L'envie de faire ce film est aussi partie d'une inquiétude et d'une interrogation communes : notre indifférence au monde et aux autres n'est-elle pas finalement le reflet d'une indifférence à nous-mêmes ? C'est aussi pour cela que nous avons choisi d'inclure les personnages d'une scénariste et d'une réalisatrice. Nous souhaitions délibérément nous placer sur cette plage et ainsi nous mettre au même niveau que tous les protagonistes. Nous aussi, nous avons le sentiment de n'être pas capables de réagir, de regarder en face le monde tel qu'il est. Sommes-nous en train de perdre notre humanité ?

Dans La plage, les problématiques des personnages sont volontairement banales. C'est justement de cette banalité que nous voulions faire naître le sentiment vertigineux de notre indifférence. À travers la banalité des situations, le film raconte l'absurdité d'un monde dans lequel l'être humain glisse lentement et sûrement vers l'inhumain.

BIOGRAPHIE

Keren Ben Rafael

Keren Ben Rafael portrait réalisatrice

Keren Ben Rafael a étudié la philosophie et la littérature française à l'Université de Tel Aviv avant d'intégrer le département réalisation à La Fémis. Parmi ses précédents films produits par Palikao Films on trouve L'aurore boréale mettant en scène Ana et Hippolyte Girardot et sélectionné à la Semaine de la critique ou encore À pleines dents, un documentaire autobiographique qui a obtenu le Prix de la meilleure réalisation à Rio de Janeiro. Son premier long métrage Vierges est sorti en juillet 2018, distribué par Pyramide et a obtenu le Prix de la meilleure actrice au Festival de Tribeca (New York).


Son deuxième long métrage, produit par Palikao Films, À cœur battant est sorti en septembre 2020. Il met en scène Judith Chemla et Arieh Worthalter, un couple qui vit à distance et ne communique que par écrans interposés. Le film est lauréat de Biennale College Cinema de la Mostra de Venise en 2019 et a obtenu de nombreux prix en festivals.

REVUE DU WEB

Réalisatrice des sensations

ALLOCINÉ >>> Dans son film Vierges comme pour La plage, Keren Ben Rafael joue sur le hors champ en se concentrant notamment sur le regard du protagoniste sans montrer aux spectateurs ce qu’il voit. Elle explique : J’aime beaucoup quand un film évoque des sensations sans forcément les montrer. Je trouve ça beaucoup plus intéressant d’ouvrir au spectateur un champ d’imagination.
LE MAG DU CINÉ >>> À cœur battant de Keren Ben Rafael est un film tout à fait d’actualité en ces temps de pandémie, où l’amour est parfois empêché. Le spectateur est partie prenante de cette séparation sensible, émouvante, au travers d’un quatrième mur permanent que constituent les moyens de communication électroniques.
BREF CINEMA >>> L’atout majeur de l’approche de Keren Ben Rafael est d’exploiter au mieux les potentialités dramatiques du parti pris de narration, menant un travail poussé sur le champ et le hors champ. Dans La plage et dans À cœur abattant, une certaine drôlerie point derrière le drame, révélant l’habileté de la réalisatrice à jouer avec différents registres d’émotions.

COMMENTAIRES

  • 5 Octobre 2021 07:12 - Cloja

    Un beau film comme je les aime: d'une simplicité et une véracité déconcertante!!!

  • 3 Septembre 2021 21:59 - LE BORGNE Jean-Claude

    Tres beau film, qui plus est tourné sur MA plage des Dunes à Beg-Meil, mon aire de jeux et d'observations depuis 73 ans !!!! dont je connais tous les rochers et toutes les vagues par leurs noms et prénoms.

  • 31 Août 2021 10:20 - Raclot

    Superbe film d'une réalité inquiétante. Bravo !

CRÉDITS

avec Emmanuel Salinger, Virginie Legeay, Maëlys Ricordeau, Paul Jeanson

réalisation Keren Ben Rafael
scénario Élise Benroubi, Keren Ben Rafael
son Matthieu Perrot
perchman Amaury Arboun

image Damien Dufresne
montage son Flore Guillet, Pierre Bariaud
étalonnage Elie Akoka
mixage Pierre Bariaud

production Delphine Benroubi
avec le soutien de la Région Bretagne et du Département Finistère

Artistes cités sur cette page

Keren Ben Rafael portrait réalisatrice

Keren Ben Rafael

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