L’appel du large

Bateau dans la tempete

L’appel du large pousse des hommes à choisir comme lieu de travail un bateau qui ne revient que rarement au port. Dans La Part des singes, Yannick Charles choisit des patrons de pêche qui, pour la plupart, ont cette passion dans le sang. Claire fait figure d’exception dans le casting, non seulement femme mais aussi étrangère, au départ, à ce milieu. Sa présence ici ouvre des perspectives nouvelles dans un secteur en pleine transformation ; fini le temps des grandes latitudes, les réglementations sont de plus en plus strictes et les marges de manœuvre étroites.

Mais ce dont parle aussi La Part des singes, c’est de la fascination qu’exerce la mer démontée sur ces marins qui parcourent des milliers de miles en Atlantique nord en quête d’une ressource déclinante. Les bateaux qui tracent leur route dans la bourrasque est la toile de fond sur laquelle ils se remémorent leur parcours.

FILM

LA PART DES SINGES

de Yannick Charles (2021 - 63’)

C’est une histoire de capitaines courageux, à la barre de bateaux de Lorient et d’ailleurs. Patrons aux expériences multiples, ils ont le profil de solitaires à sang froid et de joueurs. À travers leurs mots et leurs regards, on plonge dans leur quotidien en haute mer, avec ses incertitudes et ses émotions. C’est l’un des rares métiers de contact direct entre l’homme et la nature, avec ses beautés et ses dangers.

>>> un film produit par Carrément à l'Ouest

ENTRETIEN

Un monde à part

ramassage de poisson - la part des singes

avec Yannick Charles

Quelle est l'origine du film ?

Le monde de la haute mer est un monde à part, une autre planète. Partir pour une durée de plusieurs jours, plusieurs semaines, dans cet univers est une plongée dans un monde inconnu, un quotidien que peu de terriens connaissent. J'ai eu la chance de découvrir la haute mer avec des tempêtes épiques au large de l'Écosse, à bord de chalutiers bretons. J'étais à la fois fasciné et effaré par ce que je voyais et entendais. Je me rappelle que, revenu à terre, je n'ai pas su restituer à des non marins ce dont j’avais été témoin, la couleur du ciel et de la mer, les odeurs du poisson à son arrivée sur le pont du navire, la hauteur des vagues, les nuits à se cramponner à la bannette pour ne pas tomber... Ce quotidien, je voulais le partager aux non marins, à travers la parole de ceux qui le connaissent le mieux : les marins-pêcheurs, qui auront dans leur vie passé plus de temps en haute mer qu'à terre.


Pourquoi avoir choisi des capitaines de pêche ?

Je ne suis pas marin mais j'ai pu embarquer à plusieurs reprises sur des bateaux de pêche en haute mer pour des marées d'une quinzaine de jours dans le cadre de reportages. Entre deux prises de vue sur le pont, à l'usine, dans la salle des machines ou au carré d'équipage, je passais, il est vrai, pas mal de temps en passerelle avec les capitaines, les patrons. J'ai partagé leur stress quand il fallait remonter un chalut dans des conditions très scabreuses, au milieu de l'océan déchaîné. J'ai observé leur sens marin et leur savoir-faire, quand il s'agissait de croiser des données visuelles ou météorologiques pour trouver les bancs de poisson. J'ai partagé un peu de leur savoir, de leurs angoisses, de leurs doutes, de leurs frustrations, assez pour avoir envie de les restituer à tête reposée, à froid.

Pourquoi ces entretiens n'ont-ils pas été réalisés en mer ?

Un patron de pêche, en mer, n'est jamais vraiment tranquille, disponible, serein. Il pense au coup d'après, aux ventes à terre, à d'éventuels problèmes techniques, à un marin qui est malade, etc. Je voulais que cette parole soit détachée du large, mais pas non plus étrangère à leur quotidien à bord : c'est pour cette raison qu'avec Philippe Guilloux, le producteur, nous avons choisi de mener ces entretiens au sein du port de pêche de Lorient, dans une salle où l'on pouvait, même en étant à terre, les immerger dans leur univers. Les installer dans ce dispositif était un moyen de recueillir des propos plus intimes, plus personnels, des confidences, qu'en mer nous aurions eu du mal à obtenir.

Quel dispositif cinématographique avez-vous alors utilisé ?

Au cœur de la pièce d’une salle emblématique du port de Lorient Keroman, face à des écrans rappelant les grands carreaux des passerelles, sur lesquels étaient projetées des images de mer, nous avons placé un fauteuil de capitaine. Ce fauteuil de navire, c'est leur quotidien, leur place en mer. C’est de là qu'ils décident tout. À peine installés dans ce fauteuil, ils semblaient à l'aise. À leur place. Ils regardaient les images, installés dans ce fauteuil, et la parole, de fait, semblait couler de source.

Comment avez-vous choisi les protagonistes ?

Pour certains, j'avais déjà navigué avec eux ; pour d'autres, j'avais échangé rapidement en mer, au cours de marées. On s'était parfois croisés sur les quais. Je les connaissais directement ou de réputation. Quant à Claire, je tenais absolument à ce qu'une femme participe à ce documentaire. Les femmes à la grande pêche sont rares et il était important que leur parole figure dans ces témoignages. L'armement qui emploie Claire m'a donné son contact et après moult échanges de mails (elle était alors au large en Atlantique), elle a donné son accord. Il y a de plus en plus de femmes en passerelle, en marine marchande comme à la course au large. Il n'en va pas de même dans la pêche hauturière. Mais Claire, par son exemple et sa détermination, montre que la haute mer n'est pas réservée à des hommes, à des Bretons, eux-mêmes fils de marins-pêcheurs ! La mer peut être un métier d'avenir, pour toutes et pour tous !

Cela n’était-il pas compliqué d’aborder les questions d'environnement et de surpêche ?

Il n'y a pas de sujet tabou dans La Part des singes. Il est question de disparitions d'hommes en mer ou de naufrages, de surpêche, lorsque dans les années 1980-90, il y avait au port de Lorient une cinquantaine de chalutiers pêche arrière d'une cinquantaine de mètres. Chaque patron donne son ressenti sur cette époque passée, sur ses excès et sur le quotidien de patron aujourd'hui. Mea culpa pour certains, frustrations pour d'autres qui ne peuvent désormais plus partir en prospection, chercher de nouvelles espèces, comme le firent des anciens, véritables découvreurs de bancs.

Ce documentaire est-il un film pour les marins ?

La Part des singes porte un message universel, pour les terriens comme pour les marins. Il raconte en filigrane comment des hommes qui étaient libres et autonomes, seuls habilités et responsabilisés à remplir les cales de leur navire, à assurer la sécurité de leur équipage, sont aujourd'hui encadrés, surveillés, écoutés. Dans beaucoup de métiers, on souffre aujourd'hui de ce manque de confiance et de responsabilité ; on multiplie les réunions, les contrôles, aux dépens de l'autonomie et de la créativité. Il y a trente ans, quand un chalutier partait, le capitaine ne donnait des nouvelles qu'en cas de coup dur (homme blessé ou pépin technique...) ou pour prévenir à son retour de la quantité de poisson pêchée. Le reste du temps, il était seul avec son équipage. Loin. Au large. Avec ses oiseaux de mer...

BIOGRAPHIE

Yannick Charles

Yannick Charles

Yannick Charles a fait l'essentiel de sa carrière de journaliste au sein de l'émission Thalassa, de 1991 à 2019, où il a été grand reporter, rédacteur en chef-adjoint, et caméraman. Auteur de la série Les Côtes d'Europe vues du ciel, il a également réalisé des dizaines de reportages autour des mondes marins, de l'Alaska au Nigéria, de la Sibérie au Chili, des Philippines aux côtes d'Afrique du Sud. Il a embarqué en mer de Béring sur des crabiers et des chalutiers, dans l'océan Indien avec des pêcheurs de légine, en Atlantique nord avec des pêcheurs de Lorient... Aujourd'hui, il continue à travailler en tant que documentariste indépendant.
Membre du Next Quartet, Yannick Charles est également batteur. Il est d’ailleurs co-auteur de la musique originale de La Part des singes.

REVUE DU WEB

L’appel du large

OUEST FRANCE >>> Entretien avec Yannick Charles, le réalisateur de La Part des singes.

FRANCE BLEU >>> Le podcast Histoires salées s'intéresse au patron du Joseph Roty II, Frédéric Quiniou, un des marins du documentaire La Part des singes.

L’OUEST EN MÉMOIRE >>> Souvenirs de femmes de marins. Leurs vies pénibles, la misère, l'entraide, leurs deuils, leur défiance vis-à-vis de la mer.

LAVAL BLOG >>> La Maison de la mer de Lorient propose une immersion dans le monde de la pêche, à travers l’utilisation d’un casque de réalité virtuelle. Le but est ici d’éduquer et sensibiliser à la vie méconnue des marins pêcheurs.

COMMENTAIRES

  • 24 Janvier 2023 20:44 - Voces

    Très beau film. Intéressant.
    Musique magnifique.
    Génial.

  • 23 Janvier 2023 23:01 - MARZIN

    bravo, c'est superbe !

CRÉDITS

avec Claire Ancellin, Pierre Guéguen, Benoît Gidouin, Loïc Orvoen, Frédéric Quiniou, Gilles Toumelin

réalisation Yannick Charles

image Fabrice Richard

son Pierre-Albert Vivet

montage Philippe Guilloux

montage son et mixage Frédéric Hamelin

étalonnage Jean-Philippe Le Jeune

musique Next Quartet

production Carrément à l'Ouest

Artistes cités sur cette page

Yannick Charles

Yannick Charles

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