Éros et Thanatos

Marins rire dans la rue dans leurs yeux

Dans leurs yeux met en scène ces hommes qui ont vécu le plus fort de leur existence en mer. Séverine Vermersch signe là un film intense et émouvant, une composition subtile d’images tournées par ces hommes à bord de leurs navires, qu’ils soient de pêche ou de commerce. Des images qu’ils regardent et commentent aujourd’hui avec parfois quelques décennies de décalage, une vie qui s’est écoulée, des souvenirs qui sommeillaient au fond d’un tiroir et qui soudain refont surface, avec leur lot d’émotions.

Des images qui montrent aux épouses des marins là où ils vont, de la touffeur des tropiques aux frimas de Terre Neuve, dans un monde sans femmes où l’obsession est de traquer le poisson, quitte à mener une vie de bagnard. Le film mêle des images sur pellicule et en vidéo, montrant en filigrane l’évolution du statut de l’image, de plus en plus facile à produire, de moins en moins belle… Mais quel que soit le support, l’idée est la même : montrer exactement le travail et aussi nourrir la légende des chevaliers des mers qui parviennent à échapper aux turpitudes de la vie terrestre : être marin c’est aller flairer sous les jupes du monde. Dans leurs yeux parvient à mettre à jour les émotions de ces hommes pudiques, travaillés dans leur chair par leur expérience et traversés de pulsions de désir et de mort, Éros et Thanatos.

FILM

DANS LEURS YEUX

de Séverine Vermersch (2017 - 52’)

Dans le sillage d’Ulysse, et à partir des images exclusivement filmées par eux, Dans leurs yeux est une épopée maritime racontée par les marins. À l’instar de l’Odyssée - une succession de chants écrits par des poètes anonymes – ce film est un poème visuel composé par les images de ces cinéastes amateurs, témoignant de leurs vies de marins. Du Super 8 noir et blanc rayé des années 30 aux Pocket films d’aujourd’hui, en passant par les films colorisés des années 50, 60, 80, nous partageons leurs vies à bord.

>>> un film produit par ILOZ Productions

INTENTION

La mer et la mort

par Séverine Vermersch

Tête dans le poisson marin

À force de parler mer et films et films de mer, plusieurs marins m’ont confié qu’un parent, ou eux-mêmes, avaient filmé à bord. Et peu à peu, au gré des rencontres, du bouche à oreilles, de nombreux cafés, de confidences et de pas mal de confiance aussi, jeunes navigants et vieux retraités retrouvent des boites de 8mm et Super 8, des vieilles VHS, au fond d’un grenier ou d’une cave, et me les apportent. Ce qui me frappe d’abord, c’est la sensibilité émouvante du regard de ces hommes sur leur métier. Et il y a une volonté forte à faire partager par l’image des moments et des émotions pour des gens plutôt taiseux de nature. Il est toujours question de passion.


Il y a dans leurs récits et la vision de leur métier de l’intime et de l’épique, de la passion et du concret. Passion pour son canote parti à la casse depuis et dont on parle comme d’une personne aimée et disparue, passion pour la mer, pour la vie passée à bord plus souvent qu’avec sa propre famille… Il y a aussi une pudeur, touchante, une timidité à revoir leurs images, ce n’est pas professionnel, s’excusent-ils. Enfin, ce qui frappe plus que tout c’est l’évocation quasi systématique de la mort… et c’est sans doute ce qui sous-tend mon projet : le lien entre ces hommes, la mer et la mort. Chaque fois qu’un marin me tend ses bobines s’en suivent les souvenirs émus de cet ami ou ce bateau depuis disparu.

Ils ont souvent affronté le pire, le cauchemar du terrien : la noyade, le naufrage, la mort des proches, ils sont capables de larmes à la fois fières et pudiques, sans attendrissement. Ils pleurent mais n’ont pas peur : si tu as peur t’es foutu, dit David. Rétrospectivement il savait avoir souvent frôlé le pire mais il n’y pensait pas quand il naviguait. Ou bien Joël, me racontant son naufrage : non… peur j’ai pas eu… j’ai juste eu peur de mourir… Quelle famille n’a pas son perdu en mer ? Un parent, un ami, un proche. Parfois tous les frères ou le fils unique. Et pourtant la plupart de ces hommes n’ont jamais envisagé leur avenir ailleurs qu’en mer, ailleurs que sur leur propre navire ou sur celui d’un parent ou d’un ami : J’ai embarqué avant l’âge autorisé, je tenais plus, me confiait David.

Il existe bien un lien secret entre les marins et l’océan, une force qui, au-delà de la nécessité, les pousse encore à prendre la mer. Et, pour citer Jean Epstein, sur ce secret le cinématographe se penche.

Bribes de vies

David Gloaguen

DAVID, marin pêcheur, a tout filmé sur l’Horizon : Je filmais à bord c’était pour être à la fois là-bas et à la fois ici. En mer et sur terre (…) quand tu filmes, tu filmes pour quelqu’un en pensant à ceux que tu aimes. Tu montres ton ailleurs à eux qui sont ailleurs ! David est fier d’avoir filmé le bateau de son patron. Depuis il ne navigue plus. Il a eu des problèmes aux épaules, mais surtout, lorsqu’il a vu son patron passer par-dessus bord, il a préféré arrêter le métier.

Jacques Salas

JACQUES regarde avec émotion les images du Thésée en Afrique. On avait pensé faire un film pour que les terriens puissent voir la vie du bateau d’un bout à l’autre. C’était un film collectif, on s’y est tous mis… Mais c’est surtout le film de Jacques Rebillard, l’officier radio décédé depuis. Il mettait son réveil pour enregistrer une nouvelle cassette toutes les deux ou trois heures avant l’arrivée au port…

Hyacinthe Chapron

HYACINTE a toujours eu l'envie de partir naviguer. Mais les choix étant limités, il devait partir à Terre-Neuve. Ne voulant pas rester à la ferme, il a saisi l’occasion. Cinq mois de traversée avec comme souci permanent : la pêche et cette odeur de poissons qui imprégnait tout le bateau. À bord, il expérimente une franche camaraderie entre les marins, visible au travers des vidéos.

Philippe Martinez

PHILIPPE a commencé ses premiers pas dans le domaine maritime pour s’échapper de sa famille. En mer, je peux être moi-même, confie-t-il. Devant les images qu’il a rapportées d’un bateau perdu en mer avec tout son équipage, ses yeux brillent d’émotion. C’est plus de 600 personnes qu’ils ont secourues ce jour-là, une opération compliquée qui a marqué son esprit.

BIOGRAPHIE

Séverine Vermersch

Séverine Vermersch réalisatrice

Après ses études à l’INSAS, Séverine Vermersch réalise des courts métrages de fiction L’histoire d’une autre (1984) et La valise de Flora (1985) ainsi que des documentaires dont Qui voit Ouessant (1990). Lors d’une escale de 15 ans à Paris, elle accompagne plusieurs auteurs sur leurs projets de fictions, en passant par l’enseignement du scénario à Beyrouth et Djakarta. Vivant de son métier de consultante auprès de plusieurs sociétés de productions, elle co-écrit Fais-moi mal, une comédie SM. Sa passion de transmettre le cinéma qu’elle aime la mène de la Sorbonne à la Femis où on lui confie aussi la création de l’Atelier scénario. À l’âge de raison, préférant le flux de l’océan à celui de la Cité, elle pose son sac en Bretagne. Elle rejoint l’équipage de Groupe Ouest où elle épaule des auteurs sur des projets de fictions et de documentaires. Elle est actuellement embarquée sur ses nouveaux projets, dont une comédie sur son far ouest et un long métrage qui sillonne l’Europe. En 2021, elle achève La bande du deux neuf, un documentaire qui met en scène des jeunes ados du bout du monde, ceux qu’on appelle Les invisibles et qui comptent bien ne pas le rester.

REVUE DU WEB

Film de mer par les marins

OUEST-FRANCE >>> Dans leurs yeux est une Odyssée cinématographique et maritime racontée par les marins. Chacun filme avec un regard différent, note la réalisatrice. Et j'aime leurs points de vue intimes, épiques et poétiques.
FRANCE 3 >>> Hyacinthe, Philippe, Benoit, Léon, Bernard, David... tous parlent sur leurs images. Ils racontent, certes, avec des mots : l'enfance, le choix de la pêche, leur travail, les tempêtes, mais leurs yeux disent le reste : l'amour, l'éloignement et le manque, la mort.
FILMS EN BRETAGNE >>> Dans leurs yeux immerge totalement le spectateur dans la vie des marins à bord, des années 40 à aujourd’hui, où les hommes se filmaient pour rendre compte de leur travail. Ils m’ont remis leurs trésors, affirme la réalisatrice, convaincue de la valeur mémorielle de chacun de ces films.

COMMENTAIRES

    CRÉDITS

    réalisation Séverine Vermersch
    image Thierry Salvert, Séverine Vermersch, Pierre-Albert Vivet
    son Pierre-Albert Vivet
    montage Suzana Pedro
    mixage Fréderic Hamelin
    étalonnage Michaël Cinquin

    avec David Gloaguen, Jacques Loiseau, Loic Chantereau, Bernard Philippe, Jacques Salas, Jean-Luc Mauguen, Benoit Briens, Leon Le Gloahec, Hyacinthe Chapron, Philippe Martinez

    production ILOZ Productions
    avec le soutien de la Région Bretagne et du Département des Côtes d’Armor

    Artistes cités sur cette page

    Séverine Vermersch réalisatrice

    Séverine Vermersch

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