Désobéir

Adèle regarde Nassim

Cela fait des années, et depuis le Brexit plus encore, que la traversée de la Manche est l’ultime étape du long voyage que font les migrants en provenance d’Afrique et du Moyen-Orient. Contre ce flux, les autorités anglaises et françaises surveillent, s’interposent, refoulent.

Les images de la jungle de Calais ont nourri les phobies des uns et la culpabilité des autres. Jeter l’ancre un seul jour est un récit édifiant sur ce qui nous relie à ces êtres en quête d’un ciel plus clément.

Adèle, prof d’anglais au collège Jean Moulin, accompagne une fois de plus sa classe d’ados à Londres quand sa trajectoire croise celle d’un gosse en quête de traversée clandestine. La traversée nocturne, en ferry, va s’avérer intense, loin de l’ennui qu’elle appréhendait.

La caméra de Paul Marques Duarte s’attarde sur ceux qui vont devoir s’improviser complices d’une violation du droit : la prof d’anglais, son collègue, les élèves dont l’irréductible Eliott au comportement provocateur. Tandis que vogue le navire, les protagonistes se révèlent dans l’épreuve qui consiste à transgresser les règles sécuritaires. Est-ce cela Jeter l’ancre ? Faire dérailler la routine ? Désobéir pour retrouver un sens à sa vie ?

Pour son premier film professionnel, Marques Duarte confirme tout ce qui s’annonçait dans ses films faits maison : un sens de l'espace et du temps, une capacité à sonder l’intériorité des personnages, une extraordinaire aisance dans la mise en scène, bref, un sens inné du cinéma.

FILM

JETER L'ANCRE UN SEUL JOUR

de Paul Marques Duarte (2018 - 25’)

Quand Adèle, prof d’anglais, laisse spontanément un jeune migrant d'une quinzaine d’années se glisser clandestinement dans son groupe de collégiens au moment d’embarquer sur le ferry pour l’Angleterre, elle est loin d’imaginer la portée de son geste et les conséquences qu’il aura sur cette traversée nocturne.

>>> un film produit par Blue Hour Films


FESTIVAL ET PRIX

- Prix du meilleur projet de film au 25e festival Côté court (Pantin, France)

- Prix des scolaires au 30e Festival européen du court-métrage de Brest (Brest, France)

- Meilleur court métrage de fiction au Vegas Movie Awards (Las Vegas, USA)

- Honorable Jury Mention au Indian World Film Festival (Greater Noida)

- Best short of the month au Gold Movie Awards (Londres, UK)

- FilmSlam! Audience Award au 43rd Cleveland International Film Festival (Cleveland, USA)

INTENTION DES AUTEURS

La désobéissance civile

par Blandine Jet et Paul Marques Duarte

Inquiétude d'Adèle

Le désir d’écrire ce film est né de notre rencontre avec Sadig, un adolescent que Paul a aidé à quitter la jungle de Calais en l’accueillant chez lui pendant plusieurs mois, et qui est resté sur le département, désormais pris en charge par la mission d’accueil pour les mineurs étrangers isolés. La détermination de ce jeune, la lumière qu’il porte en lui et sa foi en l’avenir après avoir vécu le pire, nous ont bouleversés. Mais pour construire notre histoire nous avons très vite senti la nécessité d’un décalage, d’une distance proposant un angle de vue différent sur ce qu’on appelle communément la crise des migrants.


C’est pourquoi nous avons choisi de nous placer du côté des gens d’ici tout d’un coup saisis par l’urgence d’agir. Ces gens qui n’ont souvent rien planifié mais qui agissent selon ce qui leur paraît juste sur le moment, quitte à se mettre dans des situations impossibles… Dans notre histoire, Adèle n’a rien prémédité. Un gamin se jette littéralement en travers de sa route et la fait trébucher. Elle n’a même pas le temps du dilemme, seulement celui du réflexe et elle commet un geste irréversible qui va la plonger dans le désarroi.

Jeter l’ancre un seul jour est l’histoire de ce geste que nous questionnons tout au long du film et dont nous décortiquons les réactions contraires ou complices. Nous espérons faire ressentir la duplicité des sentiments dans laquelle sont trimbalés les personnages : même si elle a eu ce réflexe de laisser Nassim se glisser dans le groupe, Adèle ne va pas pour autant lui accorder d’emblée sa confiance. Elle va même par moments commencer à regretter son geste, à laisser la peur prendre le dessus. Nassim, de son côté, a appris à se méfier de tout le monde et sait qu’il risque à tout moment d’être intercepté. Romain est quant à lui pris en étau entre son devoir de reprendre les rênes du groupe face à la dérive déconcertante de sa collègue et sa compréhension du geste d’Adèle qu’il choisit pourtant de ne pas cautionner.

Nous filmons Nassim comme un garçon insaisissable, perpétuellement en fuite, figure universelle du migrant qui n’a d’autre choix que d’être évanescent pour survivre. L’adolescent reste longtemps sans identité, pour le spectateur comme pour Adèle, tant il a peur de livrer son nom, car c’est peut-être tout ce qui lui reste. Alors Nassim ne parle pas : son corps, replié, meurtri par l’exil, dit sa souffrance bien mieux que les mots. Et lorsqu’au creux de la nuit l’adolescent échappe aux regards pour finalement accepter de se laisser apprivoiser, c’est aussi ce corps qui lui permet de se soustraire à la peur. Il recouvre, par le prisme d’une danse non démonstrative mais au contraire intériorisée et solitaire, une forme de liberté, certes fragile, mais annonciatrice d’une reconquête de son identité.

Notre jeune Nassim dépose son ultime espoir de rejoindre l’Angleterre dans les yeux d’Adèle, une femme qui pourrait être sa mère, sans lui permettre d’attendre quoi que ce soit en retour, si ce n’est la possibilité d’opérer un changement dans sa propre existence. Nous avons cherché à comprendre justement ce qu’une telle rencontre peut faire bouger en nous et comment elle nous conduit à changer la vision de notre propre monde, de ses règles et de ses paradoxes. Se frotter au destin de ces gens qui frappent aux portes de l’Europe au péril de leur vie nous oblige à interroger ce qui fait notre part d’humanité et à nous rappeler à notre statut de citoyens, nous qui avons grandi dans l’évidence de la liberté d’aller et venir et dans l’illusion d’une paix inaltérable. Ce film est une bouteille à la mer, d’abord pour Nassim, pour qui c’est un peu le voyage de la dernière chance. Mais c’est aussi une bouteille à la mer pour Adèle qui lance par ce geste fou comme un défi à sa propre existence : elle s’autorise à prendre un nouveau départ, à recommencer à grandir, quitte à retraverser une zone de turbulences qui la rapproche de façon inattendue de ses élèves adolescents.

Dans nos démocraties occidentales malmenées, où les classes dirigeantes tentent à petit feu à nous habituer à la restriction progressive de nos droits et de nos libertés, de nouvelles formes de désobéissance civile voient le jour. Nous croyons beaucoup à la force du geste isolé, moins retentissant que les actions collectives, mais souvent plus spontané et plus sincère, en tout cas toujours plus personnel et vecteur d’émancipation.

INTENTION DU RÉALISATEUR

Un huis clos intimiste

par Paul Marques Duarte

Nassim regarde Adèle

La mise en scène du film est construite sur un cadre dynamique, où la caméra portée vient au plus près d’Adèle, le personnage principal, jusqu’à épouser ses mouvements et la suivre dans ses doutes, son voyage interne et son voyage sur la mer. En privilégiant une caméra à l'épaule, je désirais ainsi répondre à la fragilité des personnages et donner à voir leur intériorité, le sentiment d’oppression qui les prend parfois.

Dans le ventre du bateau déserté la nuit, je mets en scène ma poignée de personnages dans une succession de huis clos, de manière à saisir au mieux leurs rapports de force, leurs hésitations et leurs troubles, une approche intimiste qui fait la part belle aux silences et à une musique non intrusive pour laisser se déployer le discours intérieur des personnages.


La quasi-totalité du film se déroule à bord du ferry, qui est un personnage à part entière dans les bras duquel se joue l’histoire, une matière organique, une frontière en mouvement. Le traitement du son contribue également à personnifier le ferry et à le rendre vivant. Ainsi, le bruit ambiant des moteurs du bateau, vrombissement continu, souligne l’atmosphère pesante qui enveloppe les personnages et les amène à tendre l’oreille pour rester sur le qui-vive. Le récital lyrique qui filtre sur le pont offre un contre-point sonore dont les accents oniriques se mêle au bourdonnement plus brut du navire, créant un frottement inattendu de deux univers sonores au cœur de la rencontre d’Adèle et de Nassim, quand ils parviennent enfin à s’apprivoiser dans la nuit.

BIOGRAPHIE

Paul Marques Duarte

Paul Marques Duarte réalisateur

Né et élevé dans le plein air breton, de parents franco-portugo-irlandais, Paul Marques Duarte emprunte très jeune le caméscope familial pour filmer tout ce qui l’entoure. Il réalise de nombreux films faits-maison pour s'essayer à différents genres. Il grave ensuite ces courts-métrages sur DVD pour les envoyer en festivals. Si les réponses sont rares, certains voyagent malgré tout de Clermont-Ferrand à Téhéran, en passant par le Festival du film de l’Ouest. Un bac littéraire option ciné en poche, Paul Marques Duarte se lance dans des études d'histoire du cinéma à l'université Rennes 2, puis en master pro réalisation à la Sorbonne.


En parallèle de la fac, il est volontaire en service civique dans une association d’éducation à l’image. Depuis, il anime régulièrement des ateliers en collèges, lycées et établissements pénitentiaires pour mineurs, via CICLIC, le TNB, Passeurs d’images ou la Ligue de l’enseignement. Paul Marques Duarte s’investit dans différentes associations notamment au collège court-métrage de la Société des réalisateurs de films, à l’ARBRE, Black Sheep ou encore au sein du collectif des cinéastes pour les sans-papiers, via l’Appel de Calais. Ce dernier engagement le bouleverse et devient en 2018 le sujet de son premier court métrage produit, Jeter l’ancre un seul jour. Le film connaît par la suite plus d’une centaine de sélections et récompenses en festivals internationaux. Depuis, Paul Marques Duarte participe à diverses résidences d'écriture pour se former et développer ses prochains projets (Groupe Ouest, Moulin d'Andé, Emergence Cinéma) et il poursuit la réalisation de films, clips, ou même des publicités.

BIOGRAPHIE

Blandine Jet

Bladine Jet scénariste

Dès son plus jeune âge Blandine Jet est plongée dans la force des histoires par son père. Les mots deviennent alors pour elle un terrain de jeu. Dans son adolescence elle se tourne d'abord vers la poésie. La découverte du théâtre comme lieu d'expérimentation lui permettra d'aborder la prose et de réaliser de nombreux spectacles avec les enfants. Blandine comprend que cette forme artistique laisse davantage de place à la direction des acteurs et à la mise en scène au détriment de l'écriture qui peine alors à se déployer.


Après 20 ans, un succès grandissant et une vingtaine de créations, l’usure du temps passé à ne pas le compter et la frustration de ne jamais avoir assez celui d’écrire, c’est la fin de la compagnie. En 2015, elle se convertit à l’écriture cinématographique. Depuis elle coécrit avec des réalisateurs les scénarios de plusieurs courts métrages et longs métrages. Elle est régulièrement engagée par des productions comme consultante sur des projets de fiction et de documentaire. Elle travaille également à ses propres projets de films, dont le long métrage Le bruit des anges, actuellement en développement chez Sombrero Films.

REVUE DU WEB

Éveiller les consciences au cinéma

OFF-COURTS >>> Rencontre avec le réalisateur Paul Marques Duarte à l’occasion de la projection de Jeter l’ancre un seul jour au festival Off-courts.
WSWS >>> Une courte œuvre d'un jeune cinéaste français est l'une des œuvres récentes les plus complexes et les plus émouvantes sur la crise mondiale des réfugiés.
INFO MIGRANTS >>> En tant que réalisateur, je souhaite alerter sur la situation actuelle des migrants en France et en Europe. Ce film est pour moi une manière de prolonger mon engagement citoyen. C’est un formidable outil éducatif, affirme Paul Marques Duarte.

COMMENTAIRES

  • 13 Octobre 2021 18:42 - Yann LEAUTE

    Emouvant, et en phase avec la dure réalité que vivent les migrants.

CRÉDITS

avec Marie Bunel, Ali Marhyar, N’Tarila Kouka, Victor Bonnel

réalisation Paul Marques Duarte
scénario Blandine Jet, Paul Marques Duarte
image Yann Maritaud
son Pierre Albert Vivet
montage Aurélien Manya

production Blue Hour Films, Thomas Guentch
en coproduction avec Tebeo, Tebesud, TVR

Artistes cités sur cette page

Paul Marques Duarte BOPS - réalisateur - clip de la semaine

Paul Marques Duarte

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