Singing in the rain

Route du Rock foule concert confettis

La 29e édition de La Route du Rock à Saint-Malo... d’infinies raisons d’y aller, dont une identité qui ne démord pas de sa ligne artistique rock indé, encore plus incisive que les années précédentes avec des groupes ayant peu tourné en France. Un cadre exceptionnel, entre plage de Bon-Secours, fort Saint-Père, plage de l’Éventail et tour Bidouane, un flot d’âmes aux vibrations communes le temps du festival qui fait plus de vingt mille entrées payantes pour cette édition.

Nous sommes un groupe de six lurons : C. a joué ici en tant qu’artiste et revient, ensorcelé par sa curiosité musicale ; N. et E. s’y sont rencontrées à l’espace bénévoles, abri protecteur du déluge de 2011, F. est un nouveau converti, E. et E. y ont été bénévoles et n’oublieront jamais tous ces amis rencontrés. Nous faisons partie de ceux qui ne se posent plus la question et inscrivent mécaniquement dans leur agenda les dates du festival d’une année sur l’autre.

LA ROUTE DU ROCK 2019

par Émilie Jouan et Élise Pezzin (2019 - 2')

Elles sont deux habituées du festival de la Route du Rock. Elles livrent leur vision de l'édition 2019 via leurs médiums de prédilection : l'écriture pour l'une, le dessin et la photo pour l'autre.

Cœur chaud, pieds froids

JOUR 1

Nous hébergeons dans Saint Malo intramuros, à cinq minutes de la plage de Bon-Secours. L’appartement est haut de plafond, avec des mezzanines, des rideaux rayés jaune et blanc, une grande bibliothèque aux ouvrages bretonnants, un Monopoly édition Bretagne, des cassettes d’Alan Stivell. On enclenche le lecteur et c’est parti pour la Suite Sudarmoricaine et une ridée improvisée sur la moquette blanche. La cuisine est peinte d’un bleu roi. La fenêtre s’ouvre sur une cour intérieure et, par les grilles d’aération, le cri des mouettes résonne.

17h30, direction le fort par la navette pour les concerts de la soirée. Les lieux et flux entre ces derniers dessinent un nouveau paysage de sociabilités. Saint-Malo se peuple de festivaliers que l’on reconnaît par le bracelet au poignet et les chaussures à la poussière tenace. On entre dans trois jours d’hypnose, où nos actions sont dictées par le programme de concerts.


L’entrée du festival est compacte ce soir-là. Plus de dix mille personnes sont attendues. L’enceinte du fort se resserre déjà sur nous. Les Fontaines D.C. déferlent dans le sillage de leur premier album, Dogrel, sorti au printemps dernier chez Partisan Records. Ça s’annonce fort et sans pause. On attrape une bière en passant, nos bracelets cashless sont à bloc. Sur scène, le chanteur en pull rayé nous lance des mots d’un féroce engagement, proclame la pupille calme, le regard doux et affirmé d’une jeunesse en feu. Les boucles s’enchaînent, ne lâchent rien, surtout sur Hurricane Laughter. Un set court et fort, on en sort marqué, sonné, mais un peu sur sa faim.

Trente minutes de battement avant Idles. C’est noir, noir d’une foule amassée et frôlant l’hystérie collective. Riffs d’entrée. Le meneur de la blague est le guitariste en maillot de bain, parangon de fashion week. Le batteur enchaîne et ça grince de tous bords tandis que le chanteur fait des allées et venues d’un air imprégné. La pression monte, il se lance, voix sèche et grave. Chemise rayée, moustache, férocité. La fosse s’agite, slame, intenable. Puis vient Never Fight A Man With A Perm, au rythme intraitable. Les pogos se mélangent aux vogueurs de foule – dont le guitariste fait partie. Une poussière se soulève comme une fumée de fureur. Mother, qu’on martèle et dont les paroles nous collent aux corps : Mother, fucker ! Plus tard, au tour du bassiste de braver la foule, tirant le fil à l’extrême pendant que sur scène, on reprend un suant Nothing Compares To You de Sinnead O’Connor puis un malicieusement désespéré I Can’t Live Without You de Maria Carey. La masse humaine est happée, en révolution ici et maintenant.

Les oreilles en sang, j’entends près de moi : J’ai adoré le type en slip qui fait la chenille, ça donne un peu de piment. Bien que ce soit déjà très pimenté. Cependant, au niveau de la saturation, moi c’était trop. J’ai besoin de reculer !

Retour à l’introspection avec Stereolab qui prend la suite sur la scène des remparts. Ce groupe des 1990’s fondé par la française Laetitia Sadier et l’anglais Tim Gane revient sur scène après dix ans d’absence et pour la seule date en France de l’été. Planant, culte du post-rock accordé au besoin d'une reprise de souffle à l'ombre de la nuit, de lenteurs et de myriades sonores. Il paraît qu’Étienne Daho était là.

Entre temps, les itinéraires de chacun s’entrecoupent dans le fort. L’estomac crie famine, la gorge se dessèche insolemment. Difficile de se débattre dans cet engluement.

Heureusement, à 1:00, John Hopkins dégaine son dernier album Singularity (Domino) aux basses mates, lourdes, en résonance avec les corps. Le Britannique nous réhydrate dans des transports d’IDM (Intelligent Dance Music, ndlr), réarticule les organismes assaillis de sons acérés. Les dernières minutes du live seront malheureusement assorties d’une montée de volume proche de l’agression sonore. Dommage. Sensiblement rééquilibrés dans notre composition cellulaire, nous rejoignons la navette du retour, jusqu’à l’intra-muros, notre cuisine bleue où le pâté Henaff et le Lou Gascoun entreront en compétition, alors que nous esquisserons le programme du vendredi. À 9h31 moi je suis dans l’eau. À 9h30 je suis sur le plongeon. À 9h31, je brasse.

Pluie redoutée

JOUR 2

12h09 : - Qui est allé se baigner ? - Personne. À 12h30, nous sommes en route pour la plage de Bon-Secours, en semi déshabillé, manteau sur maillot, tatanes aux pieds, jeté de serviette sur l’épaule. Le ciel est gris, l’air frais. La piscine au plongeoir parcourue de braves âmes appliquées dans une brasse thérapeutique, un crawl olympique. La scène de la plage au loin balance ses balances. Nous choisissons un rocher en vue d’y laisser choir nos petites affaires. L’eau se saisit de nous. Nous levons alors les yeux vers le grand plongeoir qui domine. À nous la gloire ! C’est avec héroïsme – mais non sans mal – que nous gravissons les marches, 5 mètres tout de même ! C’est sacrément haut, surtout vu d’en haut ! Quelques badauds nous observent d’un œil amusé aux prises avec nos démons les plus profonds. Si la mort nous a frôlés – et que le maître-nageur le savait – nous l’avons balayée. L’esprit frais et conquérant, nous retraversons la ville et ses touristes, ses odeurs de crêpes et galettes. Mouillés, embrumés, mais triomphants. La cuisine bleue nous attend pour un déjeuner de galettes complètes en musique - un petit fond de biniou pour nous ramollir le cœur. Tu me mets un biniou, je fonds en larmes.

Alors que la plage effeuille les dernières notes de Superhomard, il est l’heure pour nous d’aller vers le fort. Ce soir, équipement en prévision d’une pluie redoutée.


La soirée débute avec les Canadiens de Foxwarren – le groupe du meneur Andy Shauf – qui jouent ensemble depuis plusieurs années et sortent leur premier album éponyme chez Anti. La voix d’Andy Shauf nous retapisse doucement de l’intérieur. Une légère chaleur se dégage de notre esprit alors que nous sirotons un maté frais. Nous ondulons sous les mélodies folks aux tonalités variées. Il semble y avoir moins de monde ce soir, le site se parcourt plus aisément et nous avons la gouaille des bons jours ; cette soirée est celle que nous attendons le plus.

À 20h35, nous sommes prêts pour Altin Gün, un groupe fondé à Amsterdam en 2016 par le bassiste Jasper Verhulst, influencé par le rock turc et les musiques psychédéliques des années 1970, chaque membre y ajoutant sa touche personnelle, entre sonorités occidentales et harmonies classiques turques. Leur dernier album, Gece (la nuit) sorti chez Glitterbeat, en est une magnifique illustration. L’air se rafraîchit, le crachin taquine les imperméables chatoyants de rouges, jaunes, bleus, alors que sur scène quelque chose bout et diffuse une chaleur communicative. Sur Yolcu, Erdinç Ecevit Yildiz joue de son saz et crée cette ambiance particulière et peu connue du fort. La rythmique est chaloupée et donne au corps liberté de mouvements. Nous planons déjà, presque sans discontinuer de bout en bout. Sur scène, les musiciens sont véritablement beaux, baignés d’une ineffable lumière. Les morceaux défilent alors que le jour s’effiloche et que la nuit tombe abreuvée de lumières rouges orangées. Une fine sueur embrume les entre-corps. Le percussionniste prend le dessus avec un Cicekler Ekiliyor plus rythmé, rendant la fougue éternelle. Puis vient le chatoyant Süpürgesi Yoncadan… L’heure avance, et ça astique du synthé cosmique sur scène. Incandescent !

Suite à l’annulation de Beirut, le programme est réorganisé et, après une demi-heure de pause, voici Hot Chip. Groupe incarné par Joe Goddard et Alexis Taylor, ils ont sorti leur dernier opus A Bath Full Of Ectasy (Domino) en juin dernier. Are you ready are you ready for the show ? Ça commence enfin et là, on est hyper content, vraiment, beaucoup. Ouverture sur Nightflight to Venus de Boney M, ils se dandinent dans leurs amples tenues opalines. En décor, des plaques blanches, une scène organisées sur différents niveaux où les lumières se reflèteront. L’espace propre à la transe est créé. Et puis, soudain, toutes les lumières s’éteignent. Résonne alors le célèbre I got something for your mind your body and your soul (First Choice - Let No Man Put Asunder). Introduction à Huarache Lights qui s’élance dans l’électricité bleue de la nuit. Les synthés et guitares, la montée d’une endurance triomphante pour se projeter sur la pépite One Life Stand, prise en main par la voix bien distincte d’Alexis Taylor. Le bleu sombre se transforme bientôt en la rougeur d’un coup de foudre éperdu. Flutes. Les premières notes grimpent, se mêlent à l’incantation des voix qui se combinent intrinsèquement à la dépressurisation des larmes dans la gorge, du bonheur rageur : Work that inside outside. Work that more. Nous crions, lâchons ce qui nous reste d’ancrage : Never again. Les formes de chacun se déstructurent. Les membres sont ressorts et extractions d’extase. Les nappes et breaks du morceau sont imparables, la voix d’Alexis Taylor vient creuser là où les terres sont en friches. D’immenses lasers traversent le fort, rouge bleu, c’est chimérique, extatique. Que cela ne s’arrête jamais. Le public entier est tendu vers un seul but. Transit en cours sur Over And Over. Le saupoudrage de morceaux tubesques nous dirige vers l’extinction corporelle – de la voix plus que tout. En fond de scène, deux fillettes font une adorable chorégraphie. L’ambiance scénique est pleine d’humilité, c’est la fête. L’équilibre est malin, notre groove à point, et ils se lancent sans répits sur les petits nouveaux avec Hungry Child, Spell , Melody of Love, reviennent sur When I Was a Boy From School , la bombe Ready For The Floor dans un bain de lumières bronze. La force est homogène et nous ne sommes plus attachées aux simples morceaux aimés et attendus, mais à la moindre note qu’ils joueront. Jusqu’à leur reprise de Sabotage des Beastie Boys qui nous mène droit au pogo. Le bordel est total et d’une audace sans borne. Cette messe s’achève sur le jouissif I Feel Better. Un moment de suspension sans égal.

Les Crows enchaînent de l’autre côté mais, dans ce genre de cas, impossible d’envisager le futur. Ils réussiront pourtant à ameuter les révoltés, et nous aussi, sur la fin. Une noirceur à point pour se reconstruire une contenance émotionnelle. On sert un peu les dents et on atterrit lentement.

Les 2 Many Dj’s se lancent sur une épopée qui a le mérité d’être soulignée. Hit Machine. Clins d’œil à la programmation avec leur remix de Let It Happen de Tame Impala où tout le monde se laisse aller à des danses maboules en tout coin du fort. Mais l’heure de la navette a sonné. La cuisine bleue, la tartine au pâté, à la mûre, nos airs hagards en boucle sur cette soirée nommée bonheur.

Mer cristalline

JOUR 3

La fringante soirée a laissé des traces, le café fume et nous avons un air éberlué de fin de vacances. Le temps est clément pour le moment, et nous partons vite en quête de moules-frites. Nous croisons l’expression ahurie de festivaliers sortis de leurs tentes, de grands échevelés à l’adorable figure brouillonne, des flottilles de badauds, touristes, chiens. L’air malouin est bénéfique à toutes les complexions. Nous continuons notre balade, au-dessus du Petit Bée, du Grand Bée, de la tombe de Châteaubriant. La mer est cristalline, des baigneurs s’aventurent dans des flaques d’eau tiède, des enfants pêchent. La plage est immense, l’horizon couvert de mer l’est davantage. Un musicien joue des airs bretons à l’accordéon. Les mouettes et goélands ne cessent de lacérer l’air de leurs cris. Quelques mètres plus loin, nous arrivons sur la plage de l’Éventail, juste en face du Palais du Grand-Large et du Casino. Ici se déroule Sports Are Not Dead, avec des tournois de foot dodgeball, volley, des initiations au rugby tout l’après-midi. Nous déboulons pour la finale de foot. Dj La Rouff aux platines chauffent les compétiteurs et ça donne du pied. L’après-midi avance et il est temps de se préparer pour les douces surprises de la soirée.


Il est 18h30 et Hand Habits s’est emparé de la scène des Remparts. L’américaine Meg Duffy, à la tête de la troupe, est charismatique, d’une puissante émotion dont elle infuse ses morceaux ciselés. Guitariste pour d’autres groupes indés américains, elle a sorti un premier album en 2017 qu’elle a entièrement autoproduit et enregistré chez elle entre deux tournées. En 2019, un deuxième album a vu le jour, Placeholder (Saddle Creek), dont le nom fait référence à sa propre fascination pour l’indéfinissable. Il commence déjà à pleuvoir, mais cela ressemble davantage à une bénédiction. Nous sommes happés par cette effusion scénique et cette beauté de la formulation.

Après quarante minutes éthérées, Deerhunter prend la suite sur l’autre scène où un parterre d’imperméables multicolores se présente aux artistes. Le climat de la soirée s’annonce rude. Bradford Cox et le reste de sa bande viennent présenter Why Hasn’t Everything Already Disappeared (4 AD), sorti fin 2018. Le début du concert est laborieux, le son brouillon, douloureux, en opposition avec les rythmiques variées du groupe. Mais la seconde partie est à la hauteur des attentes, alors que B. Cox arbore un magnifique imperméable jaune.

Il pleut maintenant presque sans discontinuer. Pottery nous transmet quelques vibrations dans les genoux, Metronomy est nostalgique, la valse de la chenille brave la pluie et David August nous enterre vivants dans nos habits de pluie froids et humides. Le terrain se vide alors qu’il pleut à en décourager plus d’un. Mais ce ne sera pas assez pour ceux qui vaincront la nuit. Moins braves, nous rentrons la goute au nez. Une douche chaude, brûlante, un thé chaud et bouillant. Qu’il est bon d’être tous ensemble dans cette cuisine bleu roi, avec tous ses beaux souvenirs. Le cœur chaud et les pieds froids.

De vent et de rock

HISTOIRE

La Route du Rock est née d’une initiative datant de l’âge d’or des radios libres, les années quatre-vingt. Franck Rolland est animateur sur Radio Savane, qui émet depuis Rennes. En 1986, il crée Rock Tympans, une association qui organise des concerts d’artistes issus de la new wave. En 1993, ils accueilleront même un groupe alors peu connu : Radiohead. Franck Rolland élargit son réseau et c’est avec ses confrères François Floret et Stéphane Ridard qu’il commence à organiser des concerts à Saint-Malo, faisant ainsi germer l’idée d’un festival. La première édition a lieu en 1991, et s’intitule La Route du Rock en clin d’œil à La Route du Rhum, course au large qui part de la cité corsaire. Dès 1994, la municipalité les autorise à occuper le fort Saint-Père, puis la fréquentation du festival est proportionnée à la notoriété des têtes d’affiches qui y participent dès la fin des années quatre-vingt-dix : PJ Harvey, Portishead, Pulp, Blur puis The Cure en 2005 qui établit un record d’entrées (27 000).

Émilie Jouan

BIOGRAPHIE
Portrait Émilie Jouan noir et blanc pissenlit

Diplômée en langues et sciences politiques, Émilie Jouan se décrit comme curieuse, passionnée, entreprenante, réfléchie, et dotée d'un regard souvent critique et cynique. Amoureuse inconditionnelle de la Bretagne et des lieux en tant que tels, elle vit d'écriture, de danse et de musique, toujours. Elle garde les yeux rivés sur le cinéma et les arts plastiques.

Élise Pezzin

BIOGRAPHIE
Portrait Élise Pezzin

Après avoir travaillé pendant plusieurs années en tant que directrice artistique au sein d’une agence parisienne de communication spécialisée dans l’univers du luxe, Élise Pezzin, bretonne pur beurre, décide de retrouver l’océan ainsi que ses premiers amours : les arts graphiques et la musique. Elle entreprend de co-fonder un studio graphique à Bordeaux où s’entremêlent direction artistique, motion design, illustration, design graphique et photographie.

CRÉDITS

photos et illustrations Élise Pezzin
textes et sons Émilie Jouan
montage Nese Guvenc

LA ROUTE DU ROCK
organisation
asso Rock Tympans
direction François Floret
direction artistique
Alban Coutoux
production
Mélanie Lemée

ESPACE PARTICIPATIF

  • 7 Octobre 2019 18:41 - Thomas LB

    Chouette report Emilie !

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