Retour aux origines

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Produire une photo se fait aujourd’hui avec une telle aisance qu’on en oublie de quels processus techniques elle résulte. Au départ de l'histoire de la photographie, dans les années 40 du 19e siècle et jusqu’à l’avènement du numérique, il en était tout autrement. Il fallait composer avec la sensibilité d’une pellicule, son temps d’exposition, et le résultat ne se révélait qu’au tirage. Bien des photos étaient techniquement ratées et d’autres pour le moins étranges et inattendues. C’est sur ces aléas que la Galerie Le Lieu attire notre attention, par le biais de six photographes du 21e siècle qui ont réinvesti les techniques primitives de prise de vue - sténopé, photogravure, plaques de verre - dans le but de produire des images picturales qui nous font réfléchir sur le sens des images et de leur capacité à faire rêver.

FABRIQUEURS D'IMAGES

EXPOSITION

par Émilie Teulon

Une invention technique permet de réinterpréter le présent. La naissance de la photographie, loin de faire disparaître la peinture, lui a permis de se transcender. L’arrivée du cinéma, loin de faire disparaître la photographie, lui a apporté une de ses évolutions techniques déterminantes : la couleur. Le support numérique, loin de faire disparaître les supports physiques, incite un retour vers les anciens procédés ce qui permet de les faire évoluer tout en conservant un grain si particulier, une intemporalité, une imprécision... C'est sur ce constat et notre goût pour l’Histoire de la photographie, qu'est née l'expo Fabriqueurs d’Images, avec des photographes contemporains utilisant des techniques anciennes afin de revisiter cette Histoire de la photographie.


Six artistes du territoire breton qui créent, fabriquent par le biais de procédés techniques et par l’émotion, puis l’intention. Carolina Valladares et Estelle Chaigne exhument le sténopé, Nicolas Hergoualc’h la photogravure, Marie Rameau les plaques de verre, Mael Le Golvan les photogrammes et Gauthier Sibillat les montages manuels et numériques. Certains expriment leurs émotions, leurs souvenirs, à travers des pratiques anciennes pour matérialiser la fragilité de ces instants, d’autres expérimentent et élaborent des protocoles de fabrication d’images.

Contrairement à une des vocations premières de la photographie qui était la reproduction, nous sommes ici face à des objets photographiques uniques. Savant mariage entre l’ancien et le contemporain, entre le travail de la main et du scanner, les images présentées ne se retrouveront jamais dupliquées à l'identique. Grâce à leurs univers singuliers, ces photographes nous offrent une vision et une réflexion sur les pratiques photographiques et leurs évolutions.

L'exposition sera ouverte du samedi 27 juin au dimanche 27 septembre à la Galerie Le Lieu (Lorient).

Sténopé, héliogravure, photogramme, késako ?

Le principe de la chambre noire est attribué à Ibn al-Haytham, scientifique arabe et père de l’optique moderne. Il s’agit d’une boîte, percée d’un trou de faible diamètre appelé le sténopé. Sur la surface opposée à cette ouverture, vient se former l’image inversée de la réalité extérieure que l’on peut capturer sur un support photosensible.


Par extension, cette boîte a aussi été appelée sténopé ou appareil à sténopé.

Quant à lhéliogravure, elle permet de reporter une image sur une plaque métallique par une action photochimique, en vue de l’imprimer. C’est le soleil qui, par la photochimie, creuse la matière et permet ainsi de réaliser une gravure.

Pour réaliser un photogramme, on place les objets directement sur une surface photosensible, qu’on expose ensuite à une source lumineuse. Selon la distance des objets et la surface photosensible, leur ombre est plus ou moins nette. Les parties du film qui sont dans l'ombre des objets restent blanches, elles deviennent grises si les objets sont translucides, les parties entièrement exposées sont noircies.

FEU L'ÉCHO

par Nicolas Hergoualc’h

Venu et revenu à Ouessant durant quatre années pour trouver l’isolement et cette solitude heureuse du voyageur qui, pour Depardon, semblait construite d’errances et de nulle part, Nicolas Hergoualc’h a dégagé de ses errances photographiques une sélection d’images personnelles où les éléments semblent toujours difficiles à capter, à figer, où les présences humaines charrient leur épaisseur de brouillard, où l’île - la roche - paraît être le seul élément véritablement tangible auquel se raccrocher.

De ces tribulations insulaires répétées, le photographe a tiré une série de clichés en creux (d’où le choix de la photogravure) qui ne borne pas le temps à sa dimension figée. Utilisant la technique du sténopé, il a favorisé un travail de l’image offrant une temporalité à l’instant, une épaisseur.

Nicolas Hergoualc’h est photographe, tireur argentique et pédagogue installé à Brest au sein de Black Box, l’atelier photographique dédié à la photographie argentique et ancienne, et aux procédés alternatifs.
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MITRAILLE

par Estelle Chaigne

Mitraille est un travail sur le procédé photographique par sténopé, qui permet une rencontre physique entre ce qui déclenche la création et l’image. Ici, le geste est fort, effrayant, violent, accentué par le temps de pose qui s’en suit, un calme étrange après ce déclenchement. Les grenailles traversent le carton, l’ouvrent à la lumière, créent les images tout en les pénétrant, les abîmant. Une centaine de trous génèrent autant d’images, qui, se superposant à outrance, s’annulent dans le blanc ou s’évanouissent dans le noir, les sujets devenant des ombres, des silhouettes, des spectres, écho à la violence de la technique qui les a produits.


Les photographies en papier positif, fragiles et criblées de trous sont uniques, non reproductibles. La boîte en chêne, imaginée pour être l’appareil-photo, devient la caisse américaine d’exposition, portant elle aussi les marques des plombs qui n’auront pas pu générer d’images.

Avec ce travail toujours en cours, Estelle Chaigne souhaite explorer toutes les couches de l’image, se balader dans l’épaisseur de la photographie et redonner du sens et du temps à l’acte photographique.

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© Lise Gaudaire

Estelle Chaigne est diplômée d’un master Arts Plastiques à l’université Rennes 2. Depuis 2008 elle a mené divers projets autour de la photographie amateur et vernaculaire, avec notamment une résidence et plusieurs expositions au Venezuela en 2010. Puis à partir de 2014, elle a redécouvert les techniques du sténopé qu’elle a développé avec Élise Guihard sous forme de plusieurs ateliers participatifs.
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DIFFRACTION

par Maël Le Golvan

Les ondulations et irisations créées par la diffusion de fréquences sonores dans l’eau permettent de voir la propagation des ondes et ainsi rendre tangible le son. Mais comment donner à voir les formes et structures qui apparaissent sous l’eau ?

La série de photographies présentées par Mael Le Golvan propose de révéler cet espace subaquatique grâce à un double dispositif : d’une part, le photogramme argentique instantané en négatif noir et blanc, et d’autre part la génération d’ondulations créées par la diffusion du son dans l’eau. En éclairage inactinique, une feuille de papier photo argentique noir et blanc est placée dans une cuve contenant de l’eau à la surface de laquelle apparaissent des irisations créées par des haut-parleurs immergés. D’un coup de flash, les ondulations produites par l’empreinte sonore sont figées sur le papier photosensible.


Ce dispositif à la fois sonore et photographique révèle voire invente une structuration lumineuse de l’eau par le son. C’est le phénomène de la diffraction qui, en redirigeant la lumière, vient créer une écriture graphique composée de zones d’ombres en blanc et de zones lumineuses en noir. Ces images sont créées par une eau doublement traversée, d’une part grâce au son qui la fait onduler de manière systématique, d’autre part grâce à la lumière qui est diffractée par les ondulations.

Cette structure crée une étrange illusion de profondeur. Alors que l’artiste n’a disposé que quelques millimètres d’eau dans les bacs à ondes pour réaliser ces images, les écarts de luminosité et de netteté produits par la diffraction de la lumière dans l’eau donnent l’impression d’une tridimensionnalité.

Mael le Golvan réinvente ici le photogramme argentique et l’associe à un phénomène sonore. Cette technique de photographie argentique apparue au 19ème siècle, et notamment développée par le célèbre artiste Man Ray est une technique encore très utilisée aujourd’hui par les artistes contemporains qui lui confèrent de nouvelles formes.

Maël Le Golvan est un jeune photographe diplômé de l’EESAB de Rennes en 2014. Son travail se constitue comme un questionnement des modes d’apparition des images, de la communication et du sens.

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UNE ENFANCE PRÈS DE LA FALAISE

par Marie Rameau

Quelqu’un que j’aime m’a fait cadeau d’une grand-mère.
Elle s’appelait Madeleine-Marie-Véronique et écrivait des mots d’amour avec du fil et une aiguille...

Véronique, la vera iconica, celle qui conserve la trace, l’empreinte.
Fallait-il une aïeule capable de transmission pour parler d’enfance, d’une enfance, la sienne, une autre ?
Peu importe...
Cette filiation est à l’origine de la narration photographique, elle a permis la résurgence de la sensation de liberté éprouvée lorsque l’on nage pour la première fois sans bouée ! Qu’est-ce qui est juste, l’idée que l’on se fait rétrospectivement des faits ou les faits eux-mêmes ?
La réalité ou l’embellissement engendré par le temps qui passe ?
Faut-il avoir vécu l’instant pour que les souvenirs s’inventent ?
Ils se dessinent sur les négatifs successifs, écrivant l’histoire dans une précision si concrète que son existence ne peut plus être contestée.


La photographie de Marie Rameau raconte la mémoire : défaillante ou précise, réelle ou imaginaire, fantasmée, historique... Les images s’emboîtent, s’empilent, se répondent, cohabitent flanc contre flanc, comme deux êtres qui ne peuvent pas vivre l’un sans l’autre.

Dans Les désarçonnés, Pascal Quignard écrit :

Tout mythe explique une situation actuelle par le renversement d’une situation antérieure. Tout à coup quelque chose désarçonne l’âme et le cœur.
Tout à coup un amour renverse le cours de votre vie.
Tout à coup une mort imprévue fait basculer l’ordre du monde et surtout celui du passé car le temps est continûment neuf. Le temps est de plus en plus neuf.

Il afflue sans cesse directement de l’origine.
Il faut retraverser la détresse originaire autant de fois que l’on veut revivre.

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© Fanny Begoin

Marie Rameau est photographe indépendante. Elle a débuté en faisant de la photographie de plateau et de théâtre, c’est là qu’elle a appris la patience. À partir de 2000, son travail personnel parle de vieillesse, de mémoire, du temps qui s’écoule inexorablement, d’histoires à dire avant qu’il ne soit trop tard.
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PROJECTIONS - FENÊTRE

par Gauthier Sibillat

La ville, ses marges, et ses entre-deux, se présentent ici comme des terrains de déambulation propice à la contemplation et à l’étude. Elles sont envisagées comme des productrices constantes de formes et de signes, d’accidents visuels révélateurs qu’il s’agit de capter. Alternant images prises sur le vif, mises en scène construites ou montages numériques, ses photographies proposent une réflexion autour de ces territoires urbains.

Pour l’exposition Fabriqueurs d’images, est réuni un ensemble de photographies provenant de travaux différents. Toutes questionnent l’habitat urbain, et à travers lui les possibilités de représentations offertes par le medium photographique.


Les trois photographies de la série des Fenêtres, sont le produit d’un montage numérique. Une fenêtre est greffée dans un espace impropre à l’habitation. Cette association recompose ainsi une nouvelle architecture. Le travail exploite la crédulité du spectateur, qui grâce à la précision du montage et au pouvoir évocateur de la fenêtre, perçoit au premier coup d’œil un logement improbable. Passé la surprise, et tout en jouant avec le cadre bâti, ce travail dénonce implicitement certaines conditions de logement dans les grandes villes.

Les trois Projections sont aussi le résultat d’un déplacement, mais celui-ci est physique et non numérique : une maquette d’un pavillon est placée dans les gravats d’un chantier. Je rapproche ainsi une projection immobilière idéalisée d’un lieu de construction réel, et fixe cette association par une prise de vue. Cette scène est rendue crédible par la photographie, et les paysages réalisés dramatisent ces frêles constructions, en les plaçant au milieu d’un chaos terreux, manifestant une vision critique de certains aménagements urbains contemporains.

Installé à Brest depuis 2017, Gauthier Sibillat est diplômé de la HEAR Strasbourg en 2006.

Ses images proposent une réflexion autour du paysage urbain contemporain, pensé dans ses marges, ses entre-deux.

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ANDAZAZ

par Carolina Valladares

Andazas est constitué de deux ensembles :

  • Végétal pose une unité de regard pour immortaliser les détails du paysage. Avec une sensibilité portée vers la nature, pour se mettre à l’écoute du silence au gré des errances pour le reconstruire lentement sur le grain d’argent.
  • Des-croisées, des captures colorées incongrues et des détails fragmentés dans un paysage saturé de couleur dut au traitement croisé des chimies.

Photographe et tireuse argentique, Carolina Valladares se passionne pour la photographie dès son adolescence. Elle a été photographe de presse.

Aujourd’hui, elle travaille sur des projets personnels et elle se perfectionne aussi dans la gravure sur zinc. La nature est son principal sujet d'inspiration, on la retrouve plutôt fragmentée dans des cadres serrés.

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CRÉDITS

FABRIQUEURS D'IMAGES

une exposition de La Galerie Le Lieu

commissaire d'exposition Emilie Teulon

photographes

Estelle Chaigne, Nicolas Hergoualc’h, Mael Le Golvan, Marie Rameau, Gauthier Sibillat, Carolina Valladares.

ESPACE PARTICIPATIF

    // Anonymous

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