La disparition

Jean Baptiste Cautain, Graveur

Qu’est-ce que la beauté ? Qu’est-ce qu’un monument du patrimoine ? Un bâtiment industriel mérite-t-il d’être conservé au-delà de son usage premier ?

La question aurait pu se poser pour le silo Guyomarc’h à Vannes, qui s’est éclipsé du paysage urbain en 2016 pour céder la place à une opération immobilière. La pression foncière a eu raison du bâtiment, la ville a besoin de place pour se développer, la proximité de la gare est un lieu propice à l’expansion du tissu de logements entre le centre historique et la quatre-voies.

Témoin de cette disparition, le plasticien Jean-Baptiste Cautain s’empare de ses outils pour saisir le réel en action. Que déclenche cette démolition au niveau du sensible, du raisonnable et de l’irrationnel ? Un crayon, un ciseau à bois et un micro lui permettent de documenter cette histoire et nous permettent d'entrer dans une méditation fructueuse.

AVENIR DE CONSTRUCTION

REPORTAGE

par Hervé Portanguen (2018 - 8')

La série de gravures Avenir de construction documente la démolition d’un ensemble de silos industriels datant des années 50 et situé au nord de la gare de Vannes. Site industriel inadapté à sa nouvelle situation géographique (le quartier de la gare se densifie), il a longtemps été la cible de critiques de la part des riverains. En 2015, la société propriétaire du site annonce la déconstruction.

Pendant cinq mois, Jean Baptiste Cautain a suivi le chantier de près. Pour constituer une forme de mémoire imagière et orale de ce site, en allant également à la rencontre des ouvriers, des anciens travailleurs de l’usine et des riverains.
Expo Avenir de construction du 13 au 15 avril 2018 à Auray (Morbihan) et du 18 avril au 22 juin 2018 à la Maison de l'Architecture et des espaces en Bretagne à Rennes (Ille-et-Vilaine).

Disparition d'un repère géographique

INTENTION

par Jean-Baptiste Cautain

Les silos Guyomarc’h situés au nord de la gare de Vannes formaient un ensemble industriel emblématique de la ville, visible depuis de nombreux endroits alentours.

Construite dans les années 50 sur les bases d’un silo à pommes de terre, cette usine agroalimentaire produisait de la nourriture animale, principalement destinée aux volailles. Elle emploie à l’époque de nombreux salariés installés aux alentours et crée également de nombreux emplois indirects, notamment dans l’agriculture et la livraison de marchandises.

Implantée au bord de la voie ferrée pour faciliter l’acheminement et la livraison des marchandises, l’usine connaît une transformation dans son fonctionnement en abandonnant le transport ferroviaire. Construite au cœur d’un quartier résidentiel, la cohabitation avec le voisinage est de plus en plus difficile lorsque les semi-remorques effectuent leurs manœuvres plusieurs fois par jour à proximité des habitations. Inadaptée à sa situation géographique, l’usine diminue progressivement son activité. Une quinzaine d’ouvriers travaille encore sur le site en 2015. L’annonce de sa déconstruction cette même année est accueillie avec soulagement par les riverains.


D'une hauteur de 35 mètres et d'une superficie de plus de 5000 m2, les silos se situaient en pleine zone résidentielle. L'usine suscitait régulièrement l'indignation des riverains, las des poussières, bruits et odeurs générées. Par ailleurs, l'architecture massive de sa silhouette constituait un véritable repère géographique pour les Vannetais. Certains apprécient ses formes... Tout est question de point de vue, après tout. Point de vue économique, point de vue esthétique, géographique. De chaque fenêtre, balcon ou jardin, les habitants du quartier possédaient leur vue unique sur l’usine.

C’est ce double point de vue que j’ai cherché à mettre en image et en écoute en allant à la rencontre des habitants. Depuis leur fenêtre, leur balcon ou leur jardin, j’ai dessiné le silo au moment de sa déconstruction, et collecté leur parole, partageant leur point de vue sur l’usine et quelques souvenirs du quartier.

Pendant six mois, j'ai suivi les mouvements des pelles mécaniques, dialogué avec les ouvriers de déconstruction et rencontré les habitants et anciens employés de l'usine. Chacun m'a raconté à sa manière sa relation à l'usine, qu'elle soit bonne ou mauvaise, nostalgique, affective ou aversive. Près de 100 dessins et aquarelles ont été réalisés, reproduits en gravure sur bois en couleur, ainsi qu’une quinzaine d’heures d’entretiens audio avec des habitants, d’anciens ouvriers de l’usine et des institutions. En s’appuyant sur cette matière, cette exposition documente à la fois la disparition d’une activité industrielle historique de la ville, tout en construisant la mémoire d’un quartier raconté par ses habitants.

Avenir de construction, docs sonores

Grégory et sa compagne emménagent au pied du silo. Qu'importe, ils ne sont pas là de la journée et comme ça : y’a pas de vis-à-vis. Pendant quelques semaines, à mesure de la déconstruction, un nouveau panorama s’offre à eux. Et après ?

Bernard habite en face de l'usine. Pile en face. Mais quand il en parle, il ne peut s'empêcher de la contourner. Et en jouant de la flûte, c'est une brève histoire du quartier qu'il nous siffle là. De sa mémoire jaillissent de drôles de souvenirs, et du pipeau, des notes improbables.

JEAN-BAPTISTE CAUTAIN

BIOGRAPHIE
Jean Baptiste CAUTAIN © Yves-le-moullec

Né en Bretagne, il pratique la gravure en taille d'épargne depuis 2010. Il s'intéresse à l'architecture et aux paysages, et plus particulièrement aux paysages industriels, à la beauté singulière et peu évidente.
L'Homme est visuellement absent de ses gravures, mais sa trace est pourtant bien présente : un élément bâti, un sentier dans le paysage, un outil laissé à l'abandon, autant d'indices qui laissent place à l'imaginaire des regardeurs. Influencé par son expérience de programmateur de cinéma documentaire, sa démarche se rapproche de celle d'un documentariste allant à la rencontre de ses sujets sur leurs lieux de vie ou de travail, les questionne et les écoute ; ces témoignages, recueillis sous forme de notes et d’aquarelles, lui permettent d’affiner son regard sur le réel et d'en livrer une lecture sensible et subjective, qui dépasse la simple représentation esthétique. Il pratique en cela une forme de gravure ancrée exclusivement dans le réel.

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Le point de vue de l'art

REVUE DU WEB

LE TÉLÉGRAMME >>> Depuis qu'il a su que les silos allaient être détruits, Jean-Baptiste Cautain parcourt le quartier avec son appareil photo : des carnets de tailles différentes pour des plans larges ou des zooms, un crayon, un taille-crayon, une boîte de quatorze couleurs, un pinceau à aquarelle et un petit flacon d'eau. Surtout pas de gomme.

OUEST FRANCE >>> Ça vous fait quoi d’habiter à côté du silo ? Alors que leur déconstruction approche, deux habitants collectent la parole de ceux qui vivent près de ces géants de béton, symbole du patrimoine industriel de Vannes.

HISTORIQUE DES SILOS GUYOMAR'CH >>> Le silo Guyomarc’h, un élément prégnant du paysage vannetais de la seconde moitié du 20e siècle, vient d’être abattu. Dans l’indifférence ? Sans doute, aux yeux de beaucoup. En tous les cas, sans débat ouvert sur la place publique sur la signification historique et économique de ce silo qui dominait la gare et que l’on devinait au loin depuis la place de la Libération.

CRÉDITS

gravures Jean-Baptiste Cautain
réalisées à l'occasion de l'expo Avenir de construction dans le cadre du Festival Avec Vues

entretiens audio Jean Baptiste Cautain

réalisation et montage vidéo Hervé Portanguen, François Le Peutrec
moyens techniques KuB

Artistes cités sur cette page

Jean Baptiste CAUTAIN © Yves-le-moullec

Jean Baptiste Cautain

ESPACE PARTICIPATIF

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