Prises (de vue)

« Bretonneries pour Kodachrome » de Jean-Louis Le Tacon

Nous sommes en 1974 dans l’euphorie des Trente glorieuses. Jean-Louis Le Tacon interroge la soudaine possibilité pour tout un chacun de devenir cinéaste, par la grâce du Super 8. Génération spontanée de « chasseurs d’images », qui débusquent leur proie et l’aspirent d’une simple pression du doigt sur le déclencheur. 
Formé au cinéma ethnologique par Jean Rouch lui-même, Le Tacon sait de quoi il parle. De cette jouissance d’avoir saisi l’instant décisif mais aussi de la transformation d’un monde bientôt destiné à être filmé sous toutes ses coutures.
Dans Bretonneries pour Kodachrome, c’est le folklore qui est dans la ligne de mire du cinéaste : face à face de la tradition « faite main » et de la modernité par la machine, des beaux spécimens costumés et de la « prise de vue » ; avec les caméras telles des armes luisantes et vrombissantes braquées sur l’objet à fixer.
Le réel ? Pas sûr. 
Le passé folklorisé, ce que l’auteur appelle les Bretonneries, est pour le moins recomposé, puis trituré par le filmeur qui met en scène et fait ensuite un montage. Toute authenticité y rend l’âme et il ne reste pas grand chose de la « culture » sensément captée par l’« objectif ». La société de consommation produit des clichés, des lieux communs mensongers... mais le marché de la chasse aux images s’annonce juteux, chacun étant invité à fonder une banque de souvenirs pleins de vie. 


Le filmé et le filmeur sont ici dans le même plan, dans la même galère. Le folklore n’est-il pas principalement produit pour être filmé ? Et les pellicules pour être stockés avant d’être obsolètes ?
L’art du commentaire est lui aussi dénoncé dans sa capacité à pervertir le réel ; trahison encore, quand les images du fest noz sont « couvertes » de la musique de bal musette ; autre scène dénonciatrice : quand Le Tacon rejoue avec jubilation les séances de projections entre amis, où les spectateurs s’esbaudissent avec l’accent giscardien : Vos films sont absolument remarquables ! Vous avez des gros plans étonnants ! 

Oui, quatre décennies plus tard, tout cela reste absolument étonnant, et prémonitoire. 

Édito : Serge Steyer

Auteur-réalisateur d’une trentaine de films depuis la fin des années 80, principalement des documentaires pour et avec la télévision publique (France Télévisions, Arte). Auteur d’articles et de dossiers papier pour Films en Bretagne, dont Photographie de l’activité cinématographie et audiovisuelle en Bretagne (2009) et Réinventons l’audiovisuel public (2013). Directeur ...

BRETONNERIES POUR KODACHROME

un documentaire de Jean-Louis Le Tacon (1974 – 13’)

On peut toujours se payer un safari photo en Bretagne !

NOTE DE RÉALISATION
BRETONNERIES POUR KODACHROME travaux agricoles

Les formes de vie sociale des pays bretons (noces, moissons, pardons, danses et jeux) hier reniées, sont aujourd’hui exhumées et transformées en objets de spectacle, livrées en pâture aux touristes audiovisuels qui déferlent chaque été sur la Bretagne ; à cinq cents kilomètres de Paris, on trouve à portée de l’objectif des indigènes en chupenn et bragou bras qui baragouinent fort curieusement. Quand on ne peut se payer un safari photo au Kenya, on peut toujours aller en Bretagne… 
Pour tourner les plans de ce film, nous avons suivi le flux des canonistes, kodachromistes et autres créateurs de l’ère audiovisuelle. Comme eux, nous avons pénétré dans les nombreux studios d’Armorique où s’effectuent chaque été de grandioses mises en scène dirigées par les autochtones eux-mêmes : noces bretonnes du pays Pourlet, pardon de la Clarté à Perros-Guirec, fête de la moisson près de Pontivy ; partout des centaines de figurants, de costumes d’époque, des musiques du terroir, des chants en langue vernaculaire, des décors naturels, des premiers rôles admirablement tenus par des artistes locaux. La spontanéité des auteurs-réalisateurs amateurs fait le reste : des films indicibles qui font le succès des douces soirées d’hiver entre amis !

Aujourd’hui, les gens dansent pour eux

REVUE DU WEB
BRETONNERIES POUR KODACHROME publicité

CinémAction (n°18/19 – 1982), Alain Aubert et Marc Ruscart >>> En 1974, avec Jean-Pierre Charpentier et Jean-Paul Mathelier, Le Tacon recrée un groupe, Fistoulic et Cie – de fistoul, flagorneur – Le ton est donné, plus personnel, plus incisif, tout aussi subversif. On réfléchira plus sur la forme filmique, on osera exprimer son propre point de vue, on lorgnera parfois du côté de l’esprit de Charlie Hebdo, on n’hésitera pas à discuter de la bretonnité. Et c’est en 75, Bretonneries pour Kodachrome. C’est que la récupération, en Bretagne comme ailleurs, va bon train. Le Tacon filme, Charpentier et Mathelier prennent le son, et tous discutent au montage. Il en résulte une agression délibérée du touriste qui filme et photographie sans vergogne des Bretons déguisés avec complaisance pour la circonstance. Et une interpellation de ces Armoricains en « boutou-coët » qui, une fois de plus, tombent dans le piège, avec de moins en moins d’innocence, il est vrai. Alors ? Du cynisme ? On n’en est pas là. Simplement, ceux qui il y a dix ans se cachaient à présent s’exhibent en montant l’été sur des planches dérisoires. Ce petit jeu cesse. Aujourd’hui, les gens dansent pour eux. Ce court film n’y est pas pour rien.

Cahiers d’études africaines, Jean-Paul Colleyn et Frédérique Devillez >>> Le tourisme et les images exotiques
Les relations entre touristes et « touristiqués » sont-elles forcément inégales ? Les populations visitées sont-elles les victimes ou les bénéficiaires de ces relations ? Le tourisme valorisant l’authenticité, les traditions se réinventent elles partiellement pour répondre à la demande touristique ? Le tourisme ne révèle-t-il pas les ambiguïtés des notions d’identité, de « dépaysement » et de traditions ? (...) L’authenticité est un malentendu, une valeur que l’on pourrait identifier comme le « mauvais objet », le tourisme dénié serait un mauvais tourisme, à la fois produit et producteur d’une imagerie aux effets pervers. 


Toute une idéologie liée aux frustrations du monde industriel veut faire croire à l’authenticité comme valeur suprême, comme principal instrument d’une catharsis ou plus modestement d’une cure. Le touriste des antipodes veut trouver l’autre ; s’il n’y trouve que soi, il ne peut cacher sa frustration ni son sentiment de s’être fait rouler. Car, en vérité, lui-même n’aime pas les touristes et s’efforce de s’en distinguer : il désire être seul face à une virginité culturelle, tout en bénéficiant de « prestations » dignes de sa société d’origine.

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