Nous autres, cochons 1

« Cochon qui s'en dédit » de Jean-Louis Le Tacon

Pendant trois ans, poussé par Jean Rouch, Jean-Louis Le Tacon filme la raison économique comme une machine de mort, l’histoire d’un type qui doit d’abord sauver sa peau. Mais lui appartient-elle encore, sa peau ? C’est le sujet : un corps souillé, essoré, sous une peau de porc.
Patrick Leboutte

Édito : Serge Steyer

Auteur-réalisateur d’une trentaine de films depuis la fin des années 80, principalement des documentaires pour et avec la télévision publique (France Télévisions, Arte). Auteur d’articles et de dossiers papier pour Films en Bretagne, dont Photographie de l’activité cinématographie et audiovisuelle en Bretagne (2009) et Réinventons l’audiovisuel public (2013). Directeur ...

COCHON QUI S’EN DÉDIT (le film)

de Jean-Louis Le Tacon

(1979, 37′, Super 8 gonflé en 16 puis numérisé)

Cochon qui s'en dédit est l’œuvre audacieuse d’un étudiant en ethnographie, Jean-Louis Le Tacon. Récompensée par le prix Georges Sadoul 1980, l’on peut dire aujourd’hui qu’elle fait date dans l’histoire du cinéma.

Le film n’a pas pris une ride et mérite qu’on le revisite, après que les éleveurs aient mis le feu, bloqué les routes et déversé des tonnes de déjections dans les cours de préfectures et les parkings de centres commerciaux.

DE L’ART ET DU COCHON

Analyse de Patrick Leboutte 

Jean-Louis Le Tacon, 2010, 40’

Jean-Louis Le Tacon invite l’essayiste belge Patrick Leboutte à commenter Cochon qui s’en dédit : « Quarante minutes au sein d’un élevage industriel de porcs. Il y a Maxime, emmuré seul avec mille bêtes assourdissantes. Il y a des tombereaux de merde. Il y a ses rêves inavouables. Il n’y a rien d’autre à voir, il y a seulement à éprouver.

Pendant trois ans, poussé par Jean Rouch, Jean-Louis Le Tacon filme la raison économique comme une machine de mort, l’histoire d’un type qui doit d’abord sauver sa peau. Mais lui appartient-elle encore, sa peau ? C’est le sujet : un corps souillé, essoré, sous une peau de porc.

Cochon qui s’en dédit fit scandale. On ignorait alors à quel point il préfigurait les temps que nous vivons, telle une métaphore implacable. Semblable réquisitoire, en effet, appelle l’émeute. »

JEAN-LOUIS LE TACON

cochon qui s'en dédit Jean Louis Le Tacon biographie

Né en 1945 en Bretagne, Jean-Louis Le Tacon passe d’une formation à la théologie catholique à la sociologie marxiste (Licence à l’Université de Haute-Bretagne puis maîtrise à Paris VIII Vincennes). Du film militant il passe ensuite au film ethnographique, initié par Jean Rouch. Tourné en Super 8, « Cochon qui s’en dédit » est sa thèse de doctorat à Paris X Nanterre. Par la suite, il dérive vers des formes d’expression multiples en expérimentant le support vidéo : clip de mode pour Jean-Paul Gaultier, clips musicaux pour Carte de Séjour, Tuxedo Moon, DAF…

Il initie avec des amis vidéastes la coopérative de diffusion Grand Canal et organise le festival Vidéocéanes de Brest. Il réalise les séquences subaquatiques du spectacle chorégraphique de Daniel Larrieu à l’origine de Waterproof. Il fait des excursions à la télévision, pour Canal Plus et pour ZDF-Arte (Bleu Passion, Éloge de la lenteur).

Il explore les potentialités de l’écriture électronique, s’aventure dans les installations vidéo, expérimente les effets visuels numériques, réalise des journaux de voyage… Il fonde avec Alain Jomier le département Images Composites à l’École des beaux-arts de Poitiers.

Portrait du réalisateur sur Bretania

ENTRETIEN AVEC ALEXANDRE DUVAL

de L’Actualité Poitou-Charentes

Jean-Louis Le Tacon : J’ai été invité à un repas chez un jeune éleveur qui venait depuis deux ou trois ans de se mettre à son compte après son mariage… je me suis rendu compte qu’il n’avait de cesse de parler de son travail. Son travail l’obsédait. Non seulement le jour il était tracassé par la gestion de son élevage et l’aspect financier de la production, mais la nuit il faisait des cauchemars hallucinants. Lorsqu’il se retournait dans son lit, ce n’était plus sa femme qui était là mais une truie. Nous avons mis en scène ce rêve dans le film. Le point de départ était bien de mettre en scène l’imaginaire, les inquiétudes et les fantasmes, c’est-à-dire tout ce qui se passe dans la tête d’un éleveur de cochons. C’est donc parti comme ça, en rupture avec le cinéma militant. Il n’y avait pas d’analyse préconçue ni de message à transmettre. Il s’agissait d’aller avec le micro et la caméra explorer ce nouveau système de production et l’envie de faire des mises en scène.

Entretien

Comment avez-vous procédé ?

Pour mettre en scène le travail, il faut se préparer en donnant des indications précises. Dans le film, il y a même des passages de portes extrêmement étudiés. Je lui disais : «Tu es prêt, Maxime? On y va. Clap !» Il passe, il sort par un côté et je le retrouve à l’extérieur. C’est ce qu’on appelle de la mise en scène documentaire. Le film comporte aussi des scènes oniriques dont on n’a pas l’habitude dans le documentaire. Elles sont dues à l’influence de Buñuel. J’avais envie de choquer, en référence aux films de Pier Paolo Pasolini dans lesquels il y a une réalité et une cruauté qui m’ont toujours impressionné.

A quoi tient la complicité avec le principal protagoniste du film ?

Ce qui est compliqué dans un documentaire, c’est d’impliquer les gens que vous filmez….. C’est la question de la rencontre. Nous filmons des gens qui vont avoir les effets-retour du film. Jean Rouch appelait ça l’anthropologie partagée, c’est-à-dire que les gens filmés participent directement à l’émergence d’une vérité sur eux-mêmes.

Quelle a été votre implication auprès de l’éleveur ?

Avec des amis nous avons trouvé un travail pour Maxime qui était dans une situation catastrophique avec des dettes à régler. C’était important de ne pas partir en se disant : «J’ai fait mon film, je le diffuse, et puis maintenant Maxime, je m’en fous.» Ce type de cinéma implique de conserver le contact humain.

Dans quelles conditions s’est déroulé le tournage ?

Nous avons tourné pendant trois ans. Jean-Pierre Charpentier, le preneur de son et moi, nous entrions, nous mettions les bleus de chauffe et les bottes blanches. Nous suivions les consignes sanitaires et comme nous faisions quand même perdre du temps à Maxime, nous venions passer des demi-journées de travail où nous l’aidions à nettoyer. Tout ce temps-là nous permettait aussi d’observer, d’écouter et de préparer les séquences suivantes.

Quel regard portent sur lui les éleveurs et le monde rural en général ?

Le film n’est jamais bien reçu par les éleveurs ou les paysans. Il y a un effet de rejet. Par contre le film prépare bien le public pour un débat lié au problème en question. Là, il a toujours son actualité.

L’HOMME COCHON

de Jean-Louis Le Tacon (2000, 11′)

Jean-Louis Le Tacon retrouve Maxime Duchemin dans les ruines de sa porcherie, dévorée par les ronces et les orties. Vingt ans après, qu’est devenue sa vie ? Maxime revient sur l’expérience qu’il considère comme une véritable thérapie.

REVUE DE PRESSE

cochon qui s'en dédit Jean Louis Le Tacon tableau cochon

Pierre Murat, Télérama >>> Un brûlot, un pamphlet anticonformiste et sulfureux…

Jean-Jacques Birgé, Médiapart >>> Cochon qui s’en dédit est un film gore si j’en juge par la définition qu’en donne le Petit Robert : qui suscite l’épouvante par le sang abondamment versé. Le film est infesté de gorets à en vampiriser le jeune éleveur breton enfoncé dans un cauchemar de productivité dont les cadences infernales le mènent à la catastrophe. Cette folie qu’il mit en scène à la fin des années 70, dépasse l’imaginable pour atteindre à la banalité cruelle de ce qu’est devenue notre époque. N’empêche que les images démentes, réelles ou fantasmées, resteront longtemps gravées dans notre mémoire comme autant de signes terribles de ce qu’a pu produire l’absurdité économique et sociale du capitalisme. Longtemps après, la force poétique subversive de ce documentaire demeure intacte.


Jacques Kermabon, Bref >>> En aspirant à l’autonomie, à la liberté sans doute, le jeune entrepreneur s’auto-aliène de la pire des façons, sombrant tout droit vers une impasse programmée.

Florence Maillard, les Cahiers du cinéma >>> Est ce le cochon ou l’éleveur qui baise la truie ? Serons nous un jour à la place des cochons ? Face à la merde je dois me défendre. Le film est remarquable dans sa méthode, la composition et la virulence du propos ne laissent jamais oublier son enracinement dans la vie réelle d’un individu produisant une belle et terrible identification.

Robert Grélier, Jeune cinéma >>> C’était en 1979, et nous étions au début de l’élevage industriel des porcs. A l’époque nous avions du mal à croire ce qui se déroulait sous nos yeux. Et pourtant cette préfiguration n’était pas de la science-fiction puisqu’aujourd’hui, non seulement ce type d’élevage perdure mais il s’est étendu à la quasi-totalité des animaux.

LA PRESSE EN 1980

Nous vous restituons ici des coupures de presse issues des archives du réalisateur. Le Monde, Télérama, Sonovision, Ouest France, la Revue du cinéma… avaient chroniqué le film à sa sortie ou lors de son couronnement par le prix Sadoul, en 1980. Ces textes présentent un double intérêt, celui de nourrir l’analyse du film mais aussi d’offrir un regard rétrospectif sur ce qu’écrivait, et comment la critique écrivait il y a 35 ans. Pas pour dire que c’était mieux avant, mais quand même ;-) La critique est un ferment de la création artistique et plus largement de la démocratie. Il est de la plus haute importance d’en préserver la vitalité !

LA PRODUCTION PORCINE EN BRETAGNE

Où l’on découvre qu’il y a trente ans, les tenants et aboutissants étaient à peu près les mêmes qu’aujourd’hui.

Jusqu’aux années 80, les entreprises porcines françaises se sentaient à l’abri du marché intérieur, mais l’Europe va changer la donne. Les paysans du Finistère se mobilisent dès 1983 et le combat prend rapidement des formes violentes. Le marché, basé sur la confrontation directe entre l’offre et la demande, ne tient pas compte de la valeur du travail. En 1987-88, le prix du porc chute de plus de 20 %, les syndicats appellent à tenir les barricades.

Dans le marché européen unique, il y a une bataille assez vive entre Bretons et Hollandais et il n’en sortira pas que des vainqueurs. [Yvon Emmanuel, 1988]

La cause essentielle de cette crise, c’est évidemment la surproduction. Les éleveurs la subissent par un taux d’endettement excessif et un revenu réduit à presque zéro voire une situation de faillite pour un certain nombre d’entre eux. [Yves Ollivier]

LE MALAISE PAYSAN À PLUMELEC

En 1959 face aux caméras de « Cinq colonnes à la une » des familles de paysans de Plumelec (Morbihan) parlent de leur quotidien et de leurs aspirations à Pierre Dumayet. Il est intéressant de voir comment, à ce moment-là, se profile le système agro-industriel qui s’épanouira dans les années 70 et qui aujourd’hui, se poursuit encore.

Le 14 décembre 1959, devant la dégradation de leurs revenus, plus de cent mille agriculteurs bretons manifestèrent en barrant les routes avec des tracteurs et des voitures à cheval. Les exploitations de plus de 50 ha sont moins de 1% en Bretagne, mais près de 6% en France. Les conditions de vie, la faible rémunération du travail, les difficultés à faire face à la concurrence expliquent le malaise paysan breton. Le gouvernement promulgue une loi d’orientation agricole en 1960.


Entretien

Pierre Dumayet : D’où vient votre découragement ?

Maire de Plohérin : Parce que y a pas de rémunération vis-à-vis des travaux et des produits que l’on vend.

Pierre Dumayet : La question principale, les prix agricoles qui ne sont plus indexés ne suivent plus les prix industriels.

Maire de Plohérin : Oui, en 40 et quelques, un petit tracteur de ferme, vous l’aviez pour le prix d’un cheval et maintenant, il faut dix chevaux pour payer un tracteur !

Pierre Dumayet : Vous trouvez aussi qu’il y a trop d’intermédiaires ?

Jeune fermier : Oui, par exemple, je vois, le chou-fleur, il est vendu sur pied environ 100 sous et arrivé à Paris, il arrive à 70 francs, c’est quand même beaucoup d’intermédiaires alors que c’est nous autres qui avons le travail.

Pierre Dumayet : Vous êtes à combien de kilomètres de la mer ici ?

M. Etienne : A 25 à 30 kilomètres.

Pierre DumayetVous y allez quelque fois ?

M. Etienne : Non, jamais.

Pierre Dumayet : Vous ne sortez d’ici que lorsque vous avez une affaire précise à faire, jamais pour votre plaisir.

M. Etienne : Jamais, c’est toujours soit pour une affaire de commerce ou alors parfois quelques mariages ou enterrements.

Pierre Dumayet : Vous achèterez la télévision un de ces jours ?

M. Etienne : Je ne pense pas, pas tout de suite du moins.

Pierre Dumayet : Vous ferez mettre l’eau courante avant d’acheter la télévision.

M. Etienne : Certainement, c’est beaucoup plus nécessaire !

REVUE DU WEB

Les articles et vidéos sur la crise récente abondent dans la presse régionale et nationale.

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