La révélation Zeniter

« Il y a eu de bons moments » par Alice Zeniter et Nathan Gabily

Alice Zeniter, basée dans les Côtes d’Armor, fait sa rentrée littéraire avec L’Art de perdre (Flammarion) qui connaît un retour critique élogieux et place la jeune auteure dans la course aux Grands Prix.
En juillet dernier, dans le cadre de son partenariat avec Le Cri de l’Ormeau, KuB est allé à la rencontre de la jeune femme, lors de la représentation à Lanleff de son spectacle littéraire et musical Il y a eu de bons moments, en compagnie du musicien et comédien Nathan Gabily.

Édito : Serge Steyer

Auteur-réalisateur d’une trentaine de films depuis la fin des années 80, principalement des documentaires pour et avec la télévision publique (France Télévisions, Arte). Auteur d’articles et de dossiers papier pour Films en Bretagne, dont Photographie de l’activité cinématographie et audiovisuelle en Bretagne (2009) et Réinventons l’audiovisuel public (2013). Directeur ...

DU VENT DANS LES PAGES

par Alice Zeniter

Carte blanche, texte original écrit pourCri-de-l'ormeau petit

Lorsque j'étais enfant, je lisais dans la voiture lors des longs trajets de départ en vacances. Mes parents n'aimaient pas beaucoup cela : ils m'intimaient toujours de regarder le paysage (situation délicate pour eux : la lecture, promesse de bons résultats scolaires et de maîtrise de la langue et par conséquent encouragée au quotidien devenait une menace d'avalement et de désocialisation qu'ils devaient alors combattre). Je levais les yeux une seconde, je voyais des crêtes, des iris, de la poussière dorée, puis je replongeais dans mon roman. Depuis, j'ai perdu mon aptitude à lire en voiture (nausée) mais je continue partout ailleurs. Et contrairement à ce que pensaient mes parents, je n'ignore pas le paysage magnifique quand je lis devant lui. Au contraire, c'est un plaisir accru. Voir la ligne de la mer derrière la double page. Les détails de l'herbe, fleurs, insectes. Entendre les oiseaux, les cigales, le ressac et même – quand je parviens à ce jeu de concentration fait d'aller-retours permanents – les conversations des tables de café voisines... 


Entre mes dix-sept et vingt ans, je notais sur la page de garde de mes livres la date de l'achat et celle de leur lecture, suivi d'une indication spatiale entre parenthèse. (Laverie) revenait souvent. (RER) aussi. Plus plaisante était la mention de la petite plage du Cotentin près de laquelle ma famille possédait un terrain et où j'ai souvent lu, pendant les mois d'été, les ouvrages que je ne trouvais pas le temps de lire par ailleurs. Si l'on cherchait bien, je crois que l'on pourrait établir que la plupart de mes gros livres contiennent du sable entre les pages. Ulysse de Joyce crisse encore quand on l'ouvre. Parfois, je marche lentement devant mes rayonnages et j'essaie, en regardant la tranche, de me rappeler le cadre dans lequel tel ou tel livre fut ouvert pour la première ou la dernière fois. 

J'ai lu les Œuvres complètes de Sherlock Holmes (vol. 1) dans un train Budapest-Munich qui a été bloqué par la neige plusieurs heures en Tchécoslovaquie – j'ai regretté amèrement de ne pas avoir acheté le volume 2. 

J'ai entamé Les Vies parallèles de Peter Esterhazy deux fois avant de parvenir à le lire en entier : dans un minuscule jardin normand qui m'a aussi vu abandonner la correspondance de Stephan Zweig et Romain Rolland puis sur une place de Manosque où le soleil me brûlait tellement que maintenir droit le noir pavé du roman semblait au-dessus de mes forces. 

J'ai commencé L'Homme sans qualités de Musil à la terrasse d'un café de Sceaux où j'attendais un garçon bien trop beau pour moi. Je gardais les yeux sur les lignes mais je ne comprenais rien.

J'ai relu pour la dernière fois à ce jour Le Monde selon Garp de John Irving dans la cour d'un gîte non loin de Grenoble. Il y avait une table énorme où nous prenions nos repas et qui était l'après-midi à l'ombre d'un vieux chêne, je l'ai oublié là-bas. 

J'ai fini Freedom de Jonathan Franzen allongée sur l'herbe chez une amie. Des frelons asiatiques venaient tourner trop près de nous. Je repense à leur bourdonnement en voyant la couverture. Depuis que je me suis installée dans les Côtes d'Armor, de nouveaux lieux de lecture ont fait leur apparition : le gros fauteuil face à ma cheminée, les jardins de la Roche-Jagu, la terrasse du P'tit Bistrot à Paimpol après le marché... Les grains de sable entre les pages des gros romans viennent désormais de Bréhec et un petit renard bondit sur les sacs dans lesquels je balade les livres d'un endroit à un autre. Pour moi, ce sont des livres bretons, même quand il s'agit de roman américain ou d'une traduction du tchèque. Ils ont un peu goût d'embruns et de larges horizons. 

Alice Zeniter, juin 2017

* en référence à la Librairie du Renard à Paimpol (NDLR)


IL Y A EU DE BONS MOMENTS

D'ALICE ZENITER & NATHAN GABILY

petite forme littéraire et musicale donnée au Temple de Lanleff (22), le 25 juillet 2017

À travers un montage de textes, extraits des différents livres d'Alice Zeniter (Jusque dans nos bras, Sombre Dimanche, De qui aurais-je crainte, Juste avant l’Oubli mais aussi des écrits inédits), ce concert littéraire à deux voix et une basse invite les spectateurs à se laisser aller à une rêverie autour des thèmes de l'amour et du désir. Les histoires se mêlent et s'entrelacent aux notes de musique au point que les personnages semblent se répondre d’un livre à l’autre. L'on suit ainsi dix ou douze trajectoires différentes, les étapes d'un amour qui les regroupe tous et qui se déploie à travers les âges de la vie, les crises et les extases. 

Entre littérature et musique, cette forme choisit de tresser les mots et les mélodies, de faire que l'auteure s'aventure sur le territoire du musicien, comme lui dans ses textes à elle. Ainsi, certains passages de romans se transforment en slam ou en litanie, des chapitres basculent dans la reprise d'une chanson de variété et les boucles mélancoliques et aériennes de la musique courent sous les voix des deux lecteurs. 

ALICE ZENITER

BIOGRAPHIE
Alice Zeniter

Alice Zeniter est née en 1986.
Après (parfois pendant) des études de littérature et de théâtre, elle entreprend d'écrire des romans et de mettre en scène des pièces de théâtre. 
Après Deux moins un égal zéro et Jusque dans nos bras, le succès de son troisième roman, Sombre Dimanche – prix du livre Inter en 2013 – lui permet d'arrêter les petits boulots alimentaires, ce qui est un soulagement pour elle, ses parents et son banquier. 
Elle trouve ainsi le temps d'écrire De qui aurais-je crainte avec le photographe Raphaël Neal (éditions du Bec en l'air) et le roman Juste avant l'Oubli (Flammarion), prix Renaudot des lycéens 2015 ainsi que de mettre en scène Un Ours of cOurse, spectacle musical pour la jeunesse (paru en livre CD chez Actes Sud Junior). 
En septembre 2017, Alice Zeniter publie son cinquième roman : L’Art de perdre (Flammarion) qui vient de recevoir le prix des libraires de Nancy et des journalistes du Point 2017, ainsi que le Prix littéraire du Monde. Il est également en lice, entre autres pour : Prix Goncourt, Prix Renaudot, Prix Landerneau des lecteurs.

NATHAN GABILY

BIOGRAPHIE
Nathan Gabily

Après une formation au Théâtre national de Toulouse, Nathan Gabily rejoint le Conservatoire national de Paris.
À sa sortie, il commence à travailler avec la metteuse en scène Cécile Backès en 2010 sur Vaterland créé au CDN de Thionville et tourne ensuite dans toute la France. Il jouera ensuite dans J’ai 20 ans qu’est-ce qui m’attend, créé au Théâtre Ouvert à Paris et qui connaîtra un succès comparable. 
Nathan travaille actuellement avec la metteuse en scène Lena Paugam.
Dans la plupart des spectacles, il joue de la musique (basse et guitare) et chante en scène, cultivant un statut hybride de « musédien ». 
La rencontre avec Alice Zeniter se fait sur le texte de celle-ci Spécimens humains avec monstres, mis en scène par Urszula Mikos en 2011 à la Fabrique MC11 (Montreuil). Nathan joue ensuite dans L'Homme est la seule erreur de la création, écrit et mis en scène par Alice, pièce dans laquelle, une fois encore, il est comédien et musicien.
En 2014, ils créent ensemble Il y a eu de bons moments

L'ART DE PERDRE

REVUE DU WEB

France Culture >>> Alice Zeniter l'invité culture de Caroline Broué

Libération >>> Entretien avec Alice Zeniter : Enfant, j’ignorais pourquoi on n’allait pas en Algérie.

Le Monde, Jean Birnbaum >>> Alice Zeniter, enfant du silence - Avec L’Art de perdre, la jeune romancière signe une saisissante enquête en filiation sur les non-dits de la guerre d’Algérie.

Le Cri de l'Ormeau, Catherine Deotto >>> Avec son cinquième roman, L’Art de perdre, l’auteure renouvelle l’expérience et nous embarque cette fois-ci de l’Algérie des années 1930 à la France d’aujourd’hui.

La Croix , Stéphanie Janicot >>> Étrangers sur la terre - La grande histoire d’une famille kabyle, sur trois générations, que le destin a placée dans le camp des harkis. Alice Zeniter a l'art d'embrasser les grands mouvements de l'histoire du monde en écrivant des récits singuliers, au souffle puissant, portés par des personnages qui pourraient être des archétypes s'ils ne portaient pas en eux une inaltérable marginalité.

Les Échos, Thierry Gandillot >>> Avec L’Art de perdre, Alice Zeniter peut tout gagner, y compris le Goncourt.

Télérama, Fabienne Pascaud >>> Avec souffle et empathie, ce roman écrit par une petite-fille de harkis ravive la mémoire d'une famille d'Algérie ballotée de 1930 à aujourd'hui. Sensible et rayonnant...

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