La dépouille

statues bonhommes fer sous la neige près du corps

Un jour, tout occupés que nous sommes à vivre, nous recevons un message redouté qui stoppe le cours normal des choses. L’annonce de la mort d’un proche. Que peut-on faire de cette merde quand elle survient? La réponse de Gaëlle Douël est limpide : un film modeste et ciselé, un récit simple et poétique, une ode à la vie. Elle regarde autour d’elle, et que voit-elle dans son jardin? La faune minuscule qui s’emploie à reconvertir la pourriture en ferment de vies nouvelles, le frisson qui parcourt la nature quelles que soient les conditions.

Susurrée au creux de notre oreille, cette œuvre nous travaille au plus profond, assurés que nous sommes d’aller au-devant de ces moments stupéfiants.

PRÈS DU CORPS

de Gaëlle Douël (2011 - 20’)

Mon père est mort. Un cancer l’a rattrapé. Mon premier mort. Mille peurs, et un corps encombrant.

un film produit par >>> Nicole Zeizig, Z'azimut Films

Ce cycle auquel personne n’échappe

INTENTION
Près du corps champ de fleurs

par Gaëlle Douël

Faire un film pour raconter ce qui m'a traversée, bouleversée, déchirée en m’interrogeant sur la dépouille de mon père. Raconter mon voyage intérieur, avec la prétention folle de croire que mes émotions parleront à d'autres êtres humains. Décider de ce que l’on va faire du corps m’a permis de prendre réellement conscience de la mort. Dans ce moment charnière, habité par la souffrance, les doutes, les angoisses, la lâcheté, il y avait aussi ce sentiment puissant de se sentir appartenir à la communauté des vivants.
Faire le pari de parvenir à partager ce mélange de sentiments, de sensations et de fragilités. Faire un film pour explorer ce no man's land de l'âme, là où les repères manquent. Se risquer au hors-piste, entre documentaire et fiction. Rêver un objet filmique non identifié, balançant entre réalité et onirisme, entre douceur et âpreté, entre ombre et lumière....
Le film retrace mon expérience et mon cheminement intime, et explore ce que cela a modifié dans ma perception de la mort et dans la présence de celle-ci dans ma vie.


Face au corps d’un mort, tout ressort : le sacré, le profane, le culturel, l’animal... Cette relation avec la mort parle de nous, elle raconte notre humanité et notre pire angoisse : être mortel... Le film raconte cette journée particulière dans ma vie où j’ai appris le décès de mon père et où j’ai rencontré la mort pour la première fois. Pour dire ce trouble, une voix, ma voix, comme une charpente. Cette voix off raconte à la fois le déroulement factuel de cette journée : le coup de téléphone, mon voyage en train pour rejoindre ma mère, la visite au funérarium, mais également tout ce qui me passe dans la tête, mes sensations, toutes les interrogations et les angoisses qui m'ont envahie : le dégoût, la projection des images de décomposition du corps, la violence de la crémation.
Je voulais parvenir à ce que le spectateur, en frère humain, pénètre dans mon intimité, partage mes craintes et mes doutes. Je choisis de ne pas faire appel à une comédienne, d'enregistrer cette voix moi-même, et de porter cette voix à l'oreille du spectateur dans un doux murmure, proche de la confidence. Jouer sur la vie et la mort. Le sombre et le lumineux. L'endroit et l'envers du décor, comme autant d’associations d’idées parfois légères, parfois troubles.
Autour de ce squelette vocal, des images, comme la chair du film. Des images qui ramènent à notre mortalité, mais également au vivant sans cesse renouvelé. Parce que je vis à la campagne et que ce sont mes repères, c'est le cycle du végétal et de l'animal qui incarne pour moi le mieux ce mouvement. Je filme le pourrissement des légumes au potager, les feuilles des arbres qui s'abandonnent à l'automne, les insectes et la végétation qui tentent de survivre sous la neige, mais aussi la percée des bourgeons au printemps, la ronde des abeilles qui de nouveau colonisent les fleurs...
Je filme des traces qui suggèrent des présences humaines, fantomatiques : une empreinte de pas dans la terre, une sculpture dans le jardin, des grillades sur un barbecue, quelques plans filmés depuis l'intérieur d’une maison... Malgré la crudité de certaines images, une forme de poésie se dégage de cet univers où le mort et le vivant se côtoient sans cesse. Jouer sur la douceur et la violence des images en jouant également avec la violence et la douceur des éléments. La pluie, le vent, les nuages, le gel, la neige, le soleil qui réapparaît.
Je travaille principalement sur pied, sur des gros plans, voire des très gros plans à la limite de l'abstraction, pour que le spectateur ait la liberté de faire entrer les images en résonance avec ses propres sensations. Être sur une forme de décalage entre le texte et les images. Évoquer sans illustrer, et laisser libre cours à l'imaginaire de chacun.
La temporalité du film est bâtie sur le cycle des saisons, du pourrissement jusqu’au retour à la vie, parce que c'est le chemin que j'ai accompli.
L'idée est que le passage d'une saison à une autre corresponde à des ruptures dans le film, à des avancées dans mon questionnement, dans mes émotions, ou au contraire à des remises en cause. Ce choix doit permettre de renforcer le parti pris du primitif en se calant sur un ordre naturel sur lequel l'homme n'a pas de prise, comme il n'en a pas sur la mort.
À l'automne : le temps du dégoût, les feuilles qui tombent en tourbillonnant, les tomates qui pourrissent au jardin. À l’hiver, le temps de la sidération, d’une angoisse qui se met en sommeil, la neige, le blanc, tout ce blanc. Au printemps, tout repart, les bourgeons éclosent, les graines poussent. Tout ce qui est aujourd’hui au commencement et qui finira un jour, comme nous tous.
Ce film est un voyage. Un voyage qui nécessite une maturation, du temps. C'est un rythme que je veux respecter, un rythme qui s’offre le temps de se questionner vraiment, de s'attarder sur les sensations, les émotions. Parfois le rythme s'accélère au gré de mes affolements, de mes bouleversements, mais globalement, j’ai voulu des plans-séquence qui durent, qui laissent place au cheminement de l'autre, à celui qui reçoit les images.
J’aimerais que chacun ressente presque physiquement le processus qui nous mène tous du point de départ jusqu’à la ligne d’arrivée.

GAËLLE DOUËL

BIOGRAPHIE
Gaëlle Douël réalisatrice

Après des études à l’Institut d’Études Politiques de Toulouse et un DESS de réalisation de films documentaires, Gaëlle s’installe en 2005 à Mellionnec, un petit village du Centre Bretagne. Convaincue que ce lieu de vie est source de création, elle fonde Ty Films avec Jean-Jacques Rault, une association dédiée au cinéma documentaire, dont le bouillonnement fait éclore de nombreux projets artistiques.
Après avoir réalisé et co-écrit plusieurs films, elle se tourne vers la fiction. Lauréate de la sélection annuelle du Groupe Ouest, en 2010 et 2016 avec deux projets de longs-métrages, Gaëlle se passionne pour la mise en histoire.
L’écriture devient le cœur de son travail et elle l’arpente aujourd’hui avec enthousiasme, en tant que scénariste et consultante dans différentes formations.

Faire son deuil

REVUE DU WEB

L'EXPRESS, Christophe Fauré >>> Deuil du père ou de la mère: La mort d'un parent signe la fin de l'ultime refuge de l'enfant. Qu'il survienne de façon soudaine ou après une longue maladie, le décès d'un parent, repère de vie essentiel, marque un tournant dans la vie de l'enfant adulte. Analyse de ce deuil spécifique.

PSYCHOLOGIES, Flavia Mazelin Salvi >>> Faire son deuil… L’expression, que l’on entend comme une invitation à passer à autre chose, en dit beaucoup sur le double tabou que représentent aujourd’hui la mort et le chagrin dans notre société. Or, nous dit la psychanalyse, ce travail est un processus long et complexe. Et essentiel pour redire oui à la vie.

CRÉDITS

écriture, images et réalisation Gaëlle Douël

montage son, mixage Frédéric Hamelin

production Z'azimut Films, Nicole Zeizig
avec le soutien de la Région Bretagne, du Département des Côtes-d'Armor

Artistes cités sur cette page

Gaëlle Douël réalisatrice

Gaëlle Douël

ESPACE PARTICIPATIF

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