Nous, Tikopia

Tikopia enfants

À la découverte de vies différentes de la sienne, le réalisateur Corto Fajal est allé à l’autre bout du monde pour partager la vie d’une poignée de tribus qui se partagent une île de 2 km sur 3, en plein Pacifique. Sa démarche est la même que quand il était allé dans le Grand Nord, à la rencontre des Samis pour son film Jon, face aux vents : réinventer nos vies à la lumière de celles des peuples autochtones, qui ont gardé un mode d’existence compatible avec la continuation de l’humanité.
De fait, l’empreinte carbone d’un habitant de Tikopia est insignifiante. Il voit cependant débarquer sur son île des occidentaux descendus de leurs bateaux-montagnes qui eux incarnent l’exemple à ne pas suivre, ou plutôt, celui dont il faut sortir de toute urgence.

Nous, Tikopia est un documentaire précieux, qui nous démontre que la frugalité n’équivaut pas à la misère, ni à l’ignorance. La parole des habitants est restituée autant que celle de l’île avec qui ils entretiennent un dialogue permanent. Cette personnalisation du territoire qui pourrait paraître naïve dans un premier temps, est cependant une bonne voie pour ne plus considérer la Terre comme le simple support d’activités humaines en expansion permanente, mais un être vivant dont la santé doit passer avant toute autre chose si l’on veut continuer à vivre en ce jardin.

NOUS, TIKOPIA

BANDE-ANNONCE

par Corto Fajal (2018 - 100’)

Depuis 3000 ans, les Tikopiens considèrent leur île comme un être vivant qui les abrite, les protège et les nourrit. Ils ont bâti avec elle une relation faite de droits et de devoirs réciproques. Son avis est régulièrement sollicité lors des grandes décisions concernant la vie sur l'île.
Nous, Tikopia est un film à plusieurs voix , écrit du point de vue de l'île. À travers une parole imaginée par ses habitants, Tikopia apporte son témoignage, suscite des conversations, des pensées, des monologues, des humeurs, des dialogues et des émotions. L'île interroge, échange avec ses habitants et les interpelle sur leur histoire, leurs coutumes et les influences d'un monde moderne qui semblent perturber leur relation millénaire.

un film produit par >>> Corto Fajal, Arwestud films et Sami Kompania

L'île fantasmée dans un sauna

GENÈSE

par Corto Fajal

Mon intérêt pour Tikopia est intimement lié à mon précédent film, Jon face aux vents. D'une certaine manière il s'inscrit comme le prolongement de celui-ci : explorer des modes de vie différents et inspirants qui participent à nourrir nos réflexions dans nos relations avec nos milieux de vie.
J'ai découvert l'existence de Tikopia dans une cabane au fin fond du Grand Nord. Avec les nomades, nous sommes restés immobilisés plusieurs jours par une tempête de neige tandis que je filmais la transhumance accompagnant les troupeaux de rennes aux pâturages de printemps. Le chapitre d'un livre que j'avais emporté évoquait l'île de Tikopia et ses habitants, décrivant une civilisation originale qui avait perduré jusqu’à nos jours. Ensuite, j'ai évoqué cette île avec John, mon co-producteur sami-suédois. Je me souviens de cette soirée où, du repas à base de viande de renne fumée, en passant par le sauna au milieu d'un lac gelé, et plus tard, affalés dans les canapés avec une bonne bière, nous avons fantasmé notre futur voyage à Tikopia, en imaginant un nouveau film et notre prochaine collaboration.


Deux ans plus tard, torses nus, sur un dinghy, dans la moiteur du climat tropical, John et moi ramions vers un rivage où une cinquantaine d'adultes, machette à la main, observaient notre approche. Après neuf jours de traversée à bord d'un catamaran depuis Nouméa, nous arrivions à Tikopia.
Nous ne savions pas grand chose, les informations glanées sur le web et ailleurs reprenaient les mêmes données du livre que j'avais lu. Dix ans auparavant, un cyclone d'une ampleur inédite avait détruit les habitations et les jardins, déracinant des milliers d'arbres et surtout en brisant la digue de sable naturelle qui séparait le lac de l'océan, transformant la réserve d'eau douce en eau saumâtre modifiant ainsi l'écosystème du lac et de ses rives. En ce mois de juin 2012, l'île était encore coupée du monde, sans téléphone et à peine reliée par un bateau ravitailleur qui venait de manière aléatoire une ou deux fois par an.
Autant dire qu'en arrivant, nous éprouvions une émotion similaire à celles qui précèdent les grands sauts dans l'inconnu. Ces hommes machettes à la main nous ont un peu inquiétés. Et puis à l'approche de la plage, une ribambelle d'enfants est apparue de sous les arbres, se ruant vers notre dinghy avec des hello palangui ! Welcome ! en nous tirant vers le bord, nous touchant la peau, les cheveux... Les plus jeunes tentant de nous prendre la main. Nous apprendrons plus tard que la machette est, avec le bâton droit, l'outil indispensable sur l'île pour cultiver et circuler dans la jungle protégeant les jardins.
Nous étions les premiers visiteurs depuis plus d'un an !
Notre premier repérage consistait à collecter les éléments pour imaginer le film à faire. Le challenge de ces quelques jours était tout à la fois de se présenter, de se découvrir les uns et les autres, d'appréhender un mode de vie, leur histoire, d'identifier des protagonistes, de rassembler le matériel nécessaire au développement du projet et surtout, de nouer des relations suffisamment fortes pour résister au temps qui s'écoulerait avant notre prochaine venue.

De ce premier repérage de près de trois semaines, je suis revenu avec des sensations et des émotions contradictoires, et plus d'incertitudes et de doutes qu'une idée précise de film.

D'une part l'omniprésence de l'île, dont les habitants parlent comme d'une personne de chair et de sang, qui rit, pleure et souffre ou même se fâche. Le sentiment des Tikopiens pour leur terre et la relation qu'ils entretiennent avec elle, me semble similaire à ce que l'on éprouve en regardant la Terre dans l'immensité de l'univers. À la fois fragile et protectrice, le seul refuge possible dans l'immensité sidérale de l'océan qui les entoure. Raymond Firth, anthropologue qui a consacré ses recherches sur l’île en y passant plus de 10 ans au cours du XXe siècle a écrit : il est difficile pour quelqu'un qui n'a pas vraiment vécu sur l'île de réaliser son isolement du reste du monde : elle est de plus si petite que l'on est rarement hors de vue ou hors du bruit de la mer. Jean Guiart, anthropologue français écrira plus tard qu'il n'a compris ce que voulait dire Raymond Firth que lorsqu’il s'est lui-même rendu sur l’île.

D'autre part j'étais inquiet de voir que depuis le cyclone Zoé qui a ravagé le secteur en 2002, Tikopia subissait de plus en plus l'influence du monde extérieur, modifiant les esprits et les manières de penser. Les jeunes surtout commençaient à développer une certaine fascination pour la société consumériste des palanguis, ces riches venus de l'autre côté de l'océan. L'île et ses habitants débutaient une nouvelle ère dans leur cohabitation et différente de celle que avions rêvé à partir de nos lectures. Au début, j'en ai ressenti du dépit, avec la sensation d'arriver trop tard. Puis j'ai réalisé que ma perception était déformée par le filtre de ma propre culture : nous sommes prompt à considérer comme une altération voire une perte dommageable pour leur culture, lorsque les peuples adoptent nos outils techniques. J'ai eu le sentiment d'être injuste envers mes nouveaux amis ; de manquer de confiance en leur capacité à s'adapter et à assimiler les influences extérieures à leur civilisation.

L'île est un être vivant ; en prenant les tikopiens au mot, j'ai imaginé qu'elle ait la parole : que pourrait-elle bien avoir à dire ? Qu'est-ce que les habitants auraient à lui dire s'ils avaient une conversation avec elle ? C'est pour répondre à ces questions avec les Tikopiens qu'en mai 2014 nous repartons là-bas, pour trois mois, avec un opérateur image et une opératrice son. L'objectif est cette fois un repérage dans les règles avec une vraie idée de film qu'il faut tester. Ce deuxième séjour est d'une intensité assez incroyable... En deux ans, l'île avait changé. L'influence extérieure semblait mieux gérée. J'ai été étonné de voir avec quelle vitesse la jeunesse semblait avoir fait le tour des avantages et des inconvénients du monde des blancs, qu'elle trouvait finalement assez violent et agressif et peu compatible avec la vie sur Tikopia. Il était surprenant de voir avec quelle ferveur ils s'appropriaient à leur tour cette relation privilégiée et protectrice avec leur île. Désormais, deux ravitailleurs accostaient l'île régulièrement dans l'année, permettant une migration plus conséquente, et une antenne téléphonique les reliait au reste du monde. Finalement, ces progrès venus d'ailleurs ont exacerbé leur méfiance.

Bribes de Tikopia

EXTRAITS

TOURISTES

Ils sont occidentaux, orientaux, débarquent de leur bateau-montagne, se penchent sur les étals en quête de choses à acheter. Insatiable besoin de consommer, qui pourrait contaminer les insulaires.

DÉLINQUANCE

Le prof est formel : les nouvelles technologies tuent la culture, la pornographie pervertit les rapports, l’alcoolisme conduit à la délinquance. Les ados écoutent, bouche bée…

LES AUGURES

Tikopia sent venir le temps de grands bouleversements. Des cyclones de plus en plus fréquents s’abattent sur l’île. Mais le pire n’est jamais sûr, il est toujours possible de promouvoir le meilleur.

UNE ADO

Une minute en compagnie d’une ado qui comme partout ailleurs ne se plie qu’à grand-peine aux attentes des adultes, émoustillée par son désir de vivre comme elle l'entend.

CORTO FAJAL

BIOGRAPHIE
Corto Fajal

Corto Fajal est né en 1970 à Lorient et vit aujourd’hui à Longaulnay, en Ille-et-Vilaine. Il travaille d’abord dans l’animation et l’encadrement de séjours pour adultes et enfants, puis comme directeur évènementiel de festivals d’été, avant de devenir réalisateur de fictions et de documentaires. J’ai une prédilection pour la réalisation de films mettant en valeur notre environnement naturel, les grands espaces et m’ouvrant à des rencontres et des expériences enrichissantes.
Il a également à son actif plusieurs clips et reportages.


Filmographie
El Orgullo del Gitano (1992)
Mémoire des pierres (2001)
Nue comme un verre (2003)
Tribe trop en Kirghisie (2004)
La vie sexuelle de Peter Pan (2004)
Jon, face aux vents (2010)
Nous, Tikopia (2018)

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Préserver une civilisation face à la mondialisation

REVUE DU WEB

CANAL B, Cannibales >>> Entretien avec Corto Fajal Dans une ambiance sonore et musicale organique, le film nous renvoie comme un miroir le reflet de notre monde et illustre les choix qui peuvent décider de la survie ou non d'une civilisation. C'est finalement un peu de la grande histoire de l'humanité qui se raconte sur cette Terre miniature.
FESTIVAL INTERNATIONAL DU FILM DOCUMENTAIRE OCÉANIEN >>> Un enfant cherchant, en vain, sur un globe terrestre où se trouve l’île de Tikopia. La première image du documentaire Nous, Tikopia est révélatrice de l’invisibilité de cette toute petite île de 5 km2 face à l’immensité du monde. Qui la connaît ? Qui saurait la situer sur une carte ? Qui serait capable de raconter la vie de sa population ?

LIBERATION, Françoise-Marie Santucci >>> Tikopia, Anuta, Mota Lava, rescapées du bout du monde L'histoire de trois îles perdues sur la paradisiaque mais dangereuse mer polynésienne, dévastées il y a quinze jours et secourues depuis dimanche. (janvier 2003)

CRÉDITS

réalisation Corto Fajal
opérateur image Charles Hubert Morin
opératrice son Corinne Gigon
la voix de l’île Sève Laurent Fajal

montage Ranwa Stephan
effets visuels Pierre Bouchon
musique Dominique Molard
traduction Mathieu Tillaut et Michael Vakasauvave

produit par Corto Fajal et John Erling Utsi
production
Blue Hour Films, Arwestud films et Sami Kompania

avec le soutien de la Région Bretagne
en partenariat avec le CNC, la Communauté de Communes Bretagne Romantique, Breizh Film Fund, TVR et le Sami Film Institute.

Artistes cités sur cette page

corto fajal

Corto Fajal

ESPACE PARTICIPATIF

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