Avant l'aurore

Marquis  concert photo noir et blanc

Marquis, noblesse punk est un récit choral qui raconte la mue du groupe Marquis de Sade à la suite de son retour sur scène en 2018, après 36 ans de silence. Ce retour est un succès et le phénix semble renaître de ses cendres. Alors qu’un nouvel album se prépare, Philippe Pascal, le mythique chanteur du groupe met fin à ses jours.

Avec la complicité de Franck Darcel, le réalisateur Hervé Portanguen a filmé le groupe dans cette phase de double renaissance sur fond de tragédie, entre un passé qui reste vivace et un futur à construire malgré le deuil. Philippe Pascal est bien là, jusqu’au mitan du film, remplacé ensuite par un jeune chanteur flamand, Simon Mahieu, qui reprend un flambeau incandescent avec une certaine réussite. De Philippe à Simon, entre Rennes et New-York, un nouveau jour se lève pour Marquis et nous invite à prendre du plaisir avant le déluge.

FILM

MARQUIS, NOBLESSE PUNK

Remonter sur scène 36 ans après l’éclatement du groupe, quels frissons cela peut-il procurer ? Ne risque-t-on pas de décevoir ? De ne pas être à la hauteur des exigences que le groupe incarnait ? A-t-on encore, à 60 ans, les ressources créatrices et physiques suffisantes ? Ces questions, les membres du groupe Marquis de Sade se les posent en se retrouvant à l'été 2017, avant le concert de reformation prévu en septembre. Ce concert, donné à guichets fermés devant près de 4000 personnes, est un énorme succès. Les dates s’enchaînent ensuite et la formation se met à rêver d’un nouvel album. Les sessions de travail se mettent en place, en Belgique, à New York, en Bretagne. Le groupe est rejoint par des guest-stars américaines, leurs héros d’adolescence. Le suicide du chanteur Philippe Pascal stoppe net cet enregistrement.


Les musiciens sont sidérés. Les semaines passent et l’envie de porter malgré tout le projet discographique à son terme émerge lentement. Ce sera un hommage à Philippe, mais aussi à Dominic Sonic, qui a participé à l’album avant de disparaître lui aussi. Un hommage à leur jeunesse rennaise et un nouveau départ aussi. Éric, Thierry et Frank enrôlent un nouveau chanteur venu des Flandres, Simon, qui a l’âge d’être leur fils. Étienne Daho, ancien compagnon de route de la movida rennaise de la fin des années 1970, les rejoint sur un titre, ainsi que Dirk Polak, chanteur du groupe hollandais Mecano.

Le film raconte cette saga transgénérationnelle, impétueuse et digne à la fois. De secrets espoirs en notes risquées, entre l’Europe et New York, Marquis, noblesse punk évoque la quête insensée du temps perdu.

>>> un film produit par Julie Kerlan, Bleu Iroise

Filmer ce qui allait se passer

à travers le cadre marquis

par Franck Darcel

Dès qu'on s'est mis d’accord avec Philippe, Éric et Thierry pour remettre Marquis de Sade sur les rails en mars 2017, j’ai pensé qu’il faudrait filmer ce qui allait se passer. Je sentais que quelque chose nous dépassait dans cette histoire, comme si le groupe Marquis de Sade avait eu une existence propre, en dehors de nous quatre, pendant ces 36 années de standby.

L’idée que ce groupe nous dépasse, nous, chacun des membres qui le composons, qu’il a un supplément d’âme au-delà de nos propres existences, a transpiré dans différentes conversations que j’ai eues avec Philippe. Tout d’abord à la soirée de l’Ubu, après le concert de reformation en septembre 2017. Il m’a demandé : Tu réalises ce qui s’est passé ce soir ? - Je ne sais pas, on aurait dit plus qu’un concert… Une sorte de messe. C’est étrange… Plus tard dans la soirée, il m’a dit : Tu as carte blanche. - Carte blanche… On continue ? - C’est à toi de voir.


Je me suis mis à composer quelques jours après et en novembre j’entrais en studio pour enregistrer en démo quatre premiers titres. Je me suis dit que si un jour ce disque devait sortir, il allait falloir garder des traces à l’image de ce qui adviendrait. Parce que ce retour avait tout d’un voyage dans le temps et nous n’allions pas être capables de le raconter avec seulement de la musique et des mots.

Nous n’étions plus des intimes depuis longtemps Philippe et moi, et même si l’animosité proverbiale entre nous à la fin de la première vie du Marquis n’étais pas aussi forte que certains l’ont imaginé, nous ne savions pas grand-chose de ce que l’autre avait vécu au cours de ces années. Nous avons appris à nous redécouvrir. Et c’était la même chose avec Thierry et Éric. Nous étions étrangers les uns aux autres en quelque sorte, mais tendions vers un seul but : que le groupe soit à la hauteur de ce qu’il avait pu être.

Hors des répétitions, nous posions des questions sur le déroulé de nos vies entre temps. Tu es allé dans ce pays ? Tu as vu ce film ? C’était vraiment étonnant, parce que la fin du groupe avait aussi marqué la fin de nos relations, à quelque chose près. Mais, depuis 1984, nous ne nous croisions quasiment jamais. Cette façon d’être à la fois étrangers les uns aux autres et soudés sur le chemin de cette reformation était plaisante, loin des contingences quotidiennes. Et comment aurions-nous pu nous plaindre de renouer avec le succès ? De jouer devant des publics plus fervents encore qu’au début des années 1980. Des audiences plus grandes.

Nous aurions pu continuer ainsi quelques années. Mais j’ai eu l’impression assez vite que nous avions extrait le meilleur de ce passé recomposé et qu’il fallait se réinventer et commencer à enregistrer ces nouveaux titres, dont nous répétions parfois, vers la fin 2018, sept ou huit ébauches.

C’est à partir du moment où il a fallu se confronter à l’idée d’enregistrer pour de vrai que Philippe s’est posé de nouveau des questions qui visiblement le préoccupaient. Tu te souviens comment nous étions exigeants à l’époque ? me rappelait-il souvent. - Nous le sommes toujours, c’est à nous d’en décider. Mais Philippe doutait. Parfois, il était très content d’une répétition. Je me souviens d’un titre comme Zagreb (c’était un nom de code, le titre a finalement été chanté par Simon, avec un nouveau texte), qui me donnait la chair de poule quand nous le jouions avec Philippe au Balloon Farm, à Rennes. Nous savions que nous tenions quelque chose de fort. Nous savions aussi que nous serions très attendus et jugés. Et Philippe se demandait toujours : serons-nous à la hauteur ? Je lui répétais souvent : Marquis de Sade c’est nous, on fait ce qu’on veut. Mais il n’en était pas persuadé. Comme si nous avions un tribut à payer à notre ferveur insouciante de la fin des années 1970. D’ailleurs, lorsque nous sommes montés sur scène au Liberté et qu’il a dit au public : Nous sommes les Marquis de Sade. J'ai compris qu’il le faisait pour conjurer le sort, pour affirmer que nous n’étions pas des usurpateurs.

En parallèle de ces moments mélangés de joie et de doute, d’autres images ont commencé à être tournées : ce premier reportage très touchant réalisé par Hervé Portanguen avant le concert de reformation, puis d’autres images à la même période et le film du concert. Ces images étaient vitales, parce que j’avais un mauvais souvenir du concert de reformation, pendant lequel je n’avais pratiquement rien entendu sur scène, où c’était un véritable brouhaha. En regardant le film, je me suis aperçu que Philippe avait donné une prestation exceptionnelle et que le groupe ne jouait pas si mal finalement. Sans les images, je n’aurais pas eu le même souvenir de cette soirée.
Nous avons enchaîné les concerts et la plupart ont été bien meilleurs que celui du Liberté. L’avant-dernier a eu lieu dans un club parisien, à Petit Bain. J’ai demandé qu’il soit filmé, parce qu’il me paraissait important de savoir ce que donnait le groupe dans une petite salle, dans le genre de lieu où le Marquis était né. Je ne savais pas que ce serait notre avant-dernier concert.

Et puis nous avons filmé New York, les sessions de mai et de juin 2019. On a retrouvé les musiciens qui nous avaient influencés lorsque nous avions 18 ans : Richard Lloyd de Television, Ivan Julian des Voidoids et James Chance. Ils jouent tous les trois sur l’album et je me souvenais pendant les sessions les avoir vus sur scène, à New York déjà, lors de l’été 1978. Ce sont eux qui m’avaient fait comprendre que jouer dans un groupe serait une chose terriblement excitante, alors que j’étais là en emploi d’été chez mon oncle d’Amérique. J’avais pris conscience également qu’il allait falloir travailler dur pour que notre groupe ait sa chance...

Pendant ces sessions américaines de 2019, Philippe m’envoyait des mails parce qu’il était resté à Rennes. Il me disait quoi demander à ces demi-dieux de l’indie rock américain. Il voulait qu’ils se lâchent, soient les plus no New York possible, à l’image de ce mouvement local du début des années 1980. Acides et sauvages, comme ils l’étaient et comme nous l’étions devenus. Deux jeunes cameramen originaires de Bretagne qui faisaient leurs études à New York ont immortalisé ces sessions à la musicalité rageuse. Ils ont filmé l’accolade d’Ivan Julian et de Richard Lloyd, qui ne s’étaient pas vus depuis plus de dix ans et qui se retrouvaient grâce à nous. Ils ont filmé les prises de ces deux immenses guitaristes. On voit aussi James Chance sortir de son taxi, la démarche hésitante, puis planter ensuite un sax acide sur un de nos titres. En revoyant ces images, j’ai réalisé à quel point nous avions tous vieilli physiquement, les Américains et nous. Mais je crois que nous avons tous gardé la flamme.

Et puis Philippe est parti en septembre, nous laissant avec un album à finir, sans lui. Il avait pourtant superbement interprété deux titres qui sortiront plus tard sur une intégrale Marquis de Sade.

Nous avons fini l’album sous le nom de Marquis, avec quelques invités à la voix, mais en donnant à Simon Mahieu, un jeune chanteur belge très talentueux, le rôle principal sur la majorité des titres. Simon nous a permis de renaître encore une fois.

En revoyant ces images de New York et de divers studios en Europe, alors que nous étions guidés par ce désir qui nous dépassait, j’ai su que le retour de Marquis de Sade avait quelque chose de faustien. Nous avons pu nous connecter à notre jeunesse à nouveau, nous sentir plus légers que le temps, mais il y avait un prix à payer sans doute.

INTENTION

Un mythe en marche

nouvelle formation marquis de Sade. n&b

par Hervé Portanguen

À l’automne 2019 les hommages à la suite du décès brutal de Philippe Pascal, chanteur du groupe Marquis de Sade, sont relayés par les médias jusqu’aux JT nationaux. Ils révèlent la popularité d’un groupe de rock pourtant confidentiel, à la carrière-éclair avec seulement deux albums sortis au début des années 80. Qu’avaient de singulier les confidentiels Marquis de Sade dans le paysage rock pour en être devenu un jalon, une référence pour les générations suivantes de musiciens et ne pas avoir été oublié du public ?

Marquis de Sade, je les écoutais dans ces années 80, mes années rennaises, l’époque des disques vinyles et des petits disquaires indépendants.


Proche de Londres via les ferries malouins, les jeunes Rennais découvrent à l'époque les punks avant tout le monde. Hervé De Belizal, disquaire spécialisé dans les imports US, fédère un public avide de nouveaux sons, venant bousculer la suprématie du folk dans le milieu musical breton. C’est dans cette boutique que travaille Hervé Bordier qui initie les premiers concerts de la scène rock rennaise naissante qui se met en place dans une ville nouvellement acquise à la gauche. Les groupes punk et new-wave de Bretagne sont programmés dans ce qui s’appellera bientôt les Trans Musicales. Marquis de Sade, par son style et la présence scénique singulière de Philippe Pascal au chant, devient le symbole d’un renouveau rock français dépassant la simple copie de la scène anglaise.

Rennes, l’endormie ville de province se mue en capitale rock de France. Être programmé à La Cité ou à l’UBU est un sésame pour beaucoup de groupes français et étrangers. Quelques émissions fameuses sur France Inter ou à à la télé nous font aussi découvrir les nouveaux sons, rock, pop rock, new-wave, ska. Ils alimentent les conversations et confirment notre appartenance à un genre. Doc Martens aux pieds, imper Mod’s au col relevé, pin’s punk accrochés tels des médailles, écussons cousus : The Who, The Clash, The Jam, The Stanglers, etc. Je suis de ceux-là.

Marquis de Sade, le temps de ses deux albums, dont le second produit à Londres avec Steve Nye, producteur de Brian Ferry ou XTC, refuse l’appel des sirènes parisiennes, les compromissions artistiques, fidèle au slogan No future. À l’époque pas de plan de carrière, plan média, d’images à tout va. Seule la devise punk do it yourself guide les pas sans vrai souci du lendemain. Chacun pour vivre gagne son pain à côté.

Puis des désaccords entre les deux leaders du groupe Philippe Pascal et Frank Darcel, et des problèmes avec leur label, sonnent la fin de l’aventure. La presse évoque les frères ennemis, les visions divergentes sur l’avenir artistique du groupe. Comète condamnée écrivent les critiques ! Le mythe est en marche.

Philippe Pascal met fin à ses jours en septembre 2019. Sa disparition va encore nourrir sa légende noire liée à sa souffrance indicible.
Frank Darcel : La question que se posait Philippe, liée au problème d’écriture des textes, était : a-t-on encore quelque chose à dire qui puisse être novateur ? J’ai mis beaucoup d’énergie à lui faire comprendre que nous avions encore quelque chose à dire, ne serait-ce que parce que nous étions moins naïfs aujourd’hui qu’en 1977. Mais est-ce que la jeunesse ne finit pas avec l’épuisement d’une forme de naïveté ?

BIOGRAPHIE

Hervé Portanguen

salle de montage herve portanguen

Hervé Portanguen est un réalisateur de documentaires et caméraman/chef opérateur. Journaliste JRI à TVRennes de 1991 à 1999 et à l’édition nationale de France 2 à Paris de 2000 à 2003, il se forme à la réalisation documentaire à l'INA en 1996. Son premier film, Sans dessus-dessous relate la transformation de Rennes et le combat politique lié à la construction du métro. Hervé réalise ensuite plusieurs films sur la danse contemporaine (Télévision, Centre Pompidou, CND) et collabore en tant que chef-opérateur à des documentaires de société, culturels, et historiques (Europe, Algérie) pour les chaînes de télévision (France 3, Arte série Visages d'Europe, RFO).

Il vit au Kazakhstan de 2011 à 2015 où il participe aux tournages de films de Darezhan Omirbaev et Nariman Turibaev à Kazakh Films Studio (assistant cadre, making off, photographe plateau). Son court métrage Bus stop produit et réalisé durant son séjour au Kazakhstan est sélectionné dans plusieurs festivals (Istanbul, New-York, Montréal).

Depuis 2016, Hervé collabore régulièrement avec KuB et le magazine Le grand BaZh.art.
En 2021, il écrit et réalise Marquis, noblesse punk en collaboration avec Franck Darcel.

REVUE DU WEB

L'essor du rock rennais

LES INROCKUPTIBLES >>> 40 ans après Rue de Siam, le second et dernier album de Marquis de Sade, retour en arrière sur le cultissime groupe rennais qui a perdu en 2019 son charismatique leader, Philippe Pascal, et dont les anciens complices se réinventent aujourd’hui en Marquis.

TÉLÉRAMA >>> Rencontre avec Philippe Pascal.

OUEST-FRANCE >>> Rennes, en noir et blanc, filmée de haut, prend des allures de ville futuriste… J’ai voulu décaler le propos du réel, que les trois Marquis apparaissent comme dans une tragédie antique, explique Hervé Portanguen.

LES INROCKUPTIBLES >>> C’était comment le concert (déjà culte) de Marquis de Sade à Rennes ? Tous les fans, amis, musiciens de la première heure se sont ramenés pour assister au retour d’un des groupes les plus cultes de Rennes. Autant dire que le public a le crâne dégarni et des lunettes vissées sur le nez (et risque de ne pas du tout apprécier que je l’ai relevé). Aucune personne de moins de 30 ans en vue.

LIBÉRATION >>> Aurora, les vertus de Marquis. 40 ans après, Marquis de Sade, qui a perdu son chanteur et un bout de son nom originel, sort un album généreux, bien qu’un peu bordélique.

TÉLÉRAMA >>> La scène rock rennaise des années 80 racontée par Frank Darcel

COMMENTAIRES

  • 18 Mai 2022 14:22 - Jean Trabalon

    Magnifique Histoire, j'ai toujours le vinyle acheté au début des années 80. Je me demandais où vous étiez, ce vous étiez devenu. Merci d'avoir apporté une réponse à ma requête. Vous êtes super les gars.

  • 5 Mai 2022 14:24 - Michel Mercier

    Super doc sur un super groupe

CRÉDITS

réalisation Hervé Portanguen
montage Julien Kerleroux
étalonnage
Luc Pailler
mixage
Damien Tronchot
musique
Marquis

production Bleu Iroise productions ; Julie Kerlan, Stephen Lemuet, Léo Guillaume

avec la participation de TVR et la Ville de Rennes.

avec le soutien du CNC

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