Tard sur le port

Tard sur le port

Je vais vous dire ce qu’a accompli le travail ces cinquante dernières années : il a transformé un peuple de paysans en un peuple de petits-bourgeois. Je n’ai aucun problème avec le travail créateur, le vrai travail, pas l’espèce de saloperie qui ne cherche que l’efficacité et la productivité et qui tient lieu de travail dans nos démocraties progressistes et sauvagement libérales.

L’Auteur, dans Tard sur le port

TARD SUR LE PORT

un film de Maël Diraison (2015 - 24')

À Brest, Rainette a 17 ans et fait de la boxe. Il ne va plus à l’école, ne travaille pas encore, habite chez ses parents qui voudraient bien le voir trouver un petit boulot. Rainette emmerde le travail. Ce qu’il veut, c’est beaucoup d’argent, et pour ça, il est prêt à tout.

Sélections : Festival du film de l’Ouest (mention spéciale du jury), Festival de cinéma de Douarnenez (Grand cru Bretagne), Festival de Saint Paul Trois Châteaux, Un poing c’est court – Vaulx en Velin, Two short nights film festival – Exeter (GB).

IN MEMORIAM

STORYBOARD

Tard sur le port est un premier film habité de tout ce qui a nourri son auteur, un auteur qui a beaucoup lu, écrit et regardé de films. De Pasolini entre autres. Malgré ce lourd bagage, le film parvient à trouver sa respiration, son style.
Ça commence par l’énoncé en voix-off d’un contrat et le versement d’un acompte cash pour une sale besogne à venir, dont le héros – Rainette, un jeune boxeur aux allures d’ange – devra se charger. Toute la tension dramatique repose sur l’accomplissement de cette commande un peu maladroitement posée ; ce sera le seul point faible du film qui ensuite décolle pour ne plus faiblir.
Rainette déambule dans Brest à scooter, comme Nani Moretti dans Rome pour son Journal intime, Moretti qui fait le pèlerinage à Ostie et son monument qui marque l’endroit où Pasolini fut sauvagement assassiné. Moretti qui osa très tôt dénoncer le crime politique dont Pasolini avait été victime... Car c’est dans cette sale histoire que s’engage le film : la lapidation de celui dont la parole dérange l’ordre établi, celui qui prend fait et cause pour le peuple contre les puissants : l’Auteur en Christ des temps modernes.
Nous publions ici le storyboard de Tard sur le port, pour montrer à quel point Diraison avait prémédité son coup. Le teaser ci-joint en est témoin aussi, tourné lors de répétitions avec les acteurs.


Pour son coup d’essai, réalisé avec 1800 € levés en crowfunding, Maël Diraison a laissé peu de place au hasard, trouvant les ressources pour mobiliser une équipe totalement dévouée à son projet. Dialogues affûtés, musiques finement choisies, Rainette avance irrémédiablement vers la tragédie par la grâce de La jeune fille et la mort de Frantz Schubert, luttant contre lui-même dans son rôle de prostitué, jouant la montre pour livrer son « colis » en temps et en heure. Quand enfin il approche de son objectif, c’est Motherless Child d’Odetta qui creuse le sillon de l’émotion. Enfant sans mère, sans foi ni loi, Rainette participe sans le comprendre à l’exécution du poète par les fascistes. Il offre sur un plateau la parole libre aux barbares, pour une liasse de billets. Du mont des Oliviers à la cale brestoise où l’Auteur rend les armes et l’âme, il n’y a qu’un pas.

Maël Diraison est entré dans le cinéma, en beauté.

PASOLINI FOREVER

Tard sur le port

Maël Diraison : J’ai été profondément marqué par ma rencontre avec le poète italien Pier Paolo Pasolini. La lecture de son œuvre, indissociable du récit de sa vie, fut une expérience tellement forte que pendant longtemps je n’ai pu regarder le monde qu’au travers de ses lunettes carrées. Réaliser un film qui lui fasse directement référence, en reprenant quelques-uns des grands motifs qui traversent son œuvre, était donc une évidence voire une nécessité. Mon scénario s’inspire des circonstances dans lesquelles Pasolini s’est fait assassiner.
Pour autant, le personnage principal de TARD SUR LE PORT n’est pas celui de l’Auteur, mais celui du jeune homme qui l’entraîne vers la mort, référence aux personnages de « voyous innocents » qui peuplent l’univers pasolinien. De même, le véritable thème du film n’est pas l’homophobie ni l’assassinat politique, mais la place qu’occupe la valeur « travail » dans nos sociétés démocratiques et libérales.

LE TEXTE DÉCLENCHEUR

Pasolini KuB

Le 1er février 1975, Pasolini publie dans le Corriere della Sera le célèbre article des Lucioles. Ce texte tisse un lien entre la disparition des insectes en raison de la pollution générée par l’industrialisation violente de l’Italie dans les années 60 et l’avènement de ce qu’il nomme « le néofascisme », c’est à dire les démocraties libérales d’Europe occidentale et des États-Unis.
Cette époque se traduit par une montée en puissance, vers la fin des années 70, des multinationales dans un contexte qui valorise les notions de productivité, de croissance économique et de progrès. Il n’y a pas, dans l’imaginaire collectif, de différence entre le progrès technique et le progrès social, le premier entraînant nécessairement le second.


Difficile de ne pas penser, quand Rainette zigzague tout sourire sur son scooter à la périphérie de la ville, à Nanni Moretti dans Journal intime, Moretti poussant sa déambulation jusqu’à la plage d’Ostie.
La disparition du travail dans ces sociétés était donc un phénomène attendu, désiré par un peuple pour qui « progrès » rimait avec « loisirs », mis en œuvre par des gouvernements jugés sur la croissance du PIB et dépossédés du pouvoir par des entreprises qui, nécessairement, délocalisent, réduisent leurs effectifs pour accroître la productivité d’un petit nombre d’employés et, face à la diminution de la masse des profits, s’orientent vers la finance de marché pour continuer de grandir.
Nous vivons une époque amnésique et schizophrène, dans une société qui n’a de cesse de détruire le travail en même temps qu’elle le réclame à grands cris. Lorsque le seul moyen de survivre est de louer son temps et sa force de travail, à une époque marquée par la révolution informationnelle, la dématérialisation du travail et du capital, les premiers touchés sont les boxeurs.
Les premiers touchés sont ceux qui n’ont pas d’autre choix que d’empoigner le réel et de le secouer jusqu’à ce qu’il se passe quelque chose ; que leur vie change et qu’elle devienne conforme à leurs désirs – ou alors arrêter le combat, déposer les gants et se laisser mourir.
Rainette regarde avec mépris son père couper les oignons dans la cuisine. Le monde de l’enfance, des rues dévalées en scooter et des parties de foot sur la plage s’éloigne à toute vitesse, mais il n’en a pas conscience. Pour Pasolini, les choses sont claires : en ce qui me concerne (si cela peut intéresser le lecteur), que ceci soit net : je donnerai toute la Montedison, encore que ce soit une multinationale, pour une luciole.

Maël Diraison

DE L’AUTOPRODUCTION

ENTRETIEN
tard sur le port KuB

KuB : Tard sur le port est un film pour lequel tu as renoncé à rechercher des soutiens financiers institutionnels. Est-ce un choix politique de ta part ?
Maël Diraison : Pas du tout. Je ne suis absolument pas un partisan de l’autoproduction. Simplement, concernant Tard sur le port il n’y avait pas le choix, donc on l’a fait comme ça : avec 5 000 € de budget, dans le bénévolat le plus passionné et j’en suis très fier.

Est-ce que tu recommencerais dans ces conditions ?
Si possible, non. C’est mon premier « vrai » film, j’espère que le prochain se fera avec des (petits) salaires par exemple, et dans des conditions de production un peu moins compliquées que ce que nous avons vécu. Le film terminé n’est pas le film qui a été écrit, mais les conditions précaires dans lesquelles nous avons tourné ont compliqué la tâche. Les nombreuses imperfections (il faut être honnête : qui sont aussi dues à des problèmes d’écriture n’ayant rien à voir avec la production, ou à la relative méconnaissance de la manière dont doit se dérouler un tournage) les nombreuses imperfections du film donc, sont aussi le reflet de cette absence de moyens, d’organisation, de préparation en amont… Un métier existe, celui de producteur -trice ; ce n’est pas un hasard.


Maintenant, encore une fois, le film s’est tourné dans ces conditions – avec de la démerde, de la bidouille, de la magouille même (mais je resterai discret sur mes liens avec la franc-maçonnerie) et je trouve important que les gens qui voient ce film sur KuB en aient conscience. Qu’ils ne voient pas un film produit, mais le résultat d’un mouvement initié dans la passion, prolongé par l’enthousiasme de pros du cinoche qui ont accepté de bosser bénévolement, d’étudiants prêts à sécher leurs cours pour se les peler sur une cale à 5 heures du mat’, et rendu possible par des gens qui ont prêté leur appart, leur voiture ou qui ont donné de l’argent sur Ulule pour qu’un inconnu fasse son film-trip sur Pasolini. S’il avait fallu attendre la profession pour que ce film voie le jour, j’attendrais encore.

C’est donc plutôt négatif ?
Je dirais, au contraire, que c’est une sacrée chance de pouvoir faire des films quand on n’a pas de sous ! Et ce qu’on perd en moyen financier, on le regagne peut-être en solidarité, en puissance (démentielle) de groupe et en énergie. S’il y a bien une chose qui caractérise ce projet, c’est l’énergie avec laquelle il a été tourné.

De plus en plus de films se tournent en autoproduction, ils sont de meilleure facture et réussissent à faire bouger les lignes de la production classique, à se faire sélectionner en festival. Ça reste minoritaire, mais c’est à l’œuvre – sous le regard pas toujours bienveillant d’une profession, qui y voit une concurrence déloyale. Je pense que c’est un moment dangereux, qui, en plus d’accentuer la précarisation du milieu professionnel, risque de dresser un monde contre l’autre. De la même manière qu’on ne peut pas ignorer que certaines chaînes Youtube sont en train de révolutionner le rapport à l’éducation populaire par exemple, on ne peut pas être aveugle quant à l’autoproduction. Les films vont continuer à naître, à être meilleurs et à investir les lieux de diffusion. C’est déjà le cas à Betton (qui en a même fait une politique), à Douarnenez ou dans d’autres festivals… Je maîtrise mal les aspects techniques et financiers du sujet, qu’on ne peut pas balayer d’un revers de main, mais j’ai le sentiment qu’il devient nécessaire de créer des passerelles entre les deux mondes, des parrainages peut-être, des regards croisés, des coups de pouce… ? (A cet égard, la plateforme de BZC, KuB, peut d’ailleurs être un très bon outil.)

Bon, cela dit, pour reprendre les mots de Frédéric Lordon, la révolution n’est pas un pique-nique, tout cela ne se fera pas en un claquement de doigts et je ne maîtrise pas assez le sujet pour développer plus avant. J’espère que d’autres, plus à même de défendre leurs positions respectives s’empareront du sujet et viendront enrichir le débat

Pour conclure ?
Pour conclure je ne suis ni misérabiliste, ni trop enthousiaste sur l’autoproduction ; j’essaie d’être concret. Et, concernant Tard sur le port il me semble important que le public sache ce qu’il regarde : c’est à dire un premier film, tourné en dehors des circuits professionnels de production, avec peu de budget mais une envie dévorante.

DIRAISON – JOUSNI – TESS

BIOGRAPHIES

Maël Diraison se forme aux conservatoires d’Angers et de Brest. Particulièrement intéressé par la direction d’acteurs, il consacre beaucoup de temps à l’écriture, cherchant la justesse de l’un dans la précision de l’autre. Parallèlement à ces activités, il est animateur théâtre dans des structures rennaises de quartier où il monte du Kleist, du Tchékhov et du Aristophane avec des amateurs. Tard sur le port est sa première réalisation.

Nathan Jousni (Rainette) commence le théâtre dans son lycée brestois. Il poursuit ses études au conservatoire de Brest sous la direction de Régine Trotel et Sylvian Bruchon pendant trois ans puis il sera élève au conservatoire du 8e ardt de Paris sous la direction de Marc Ernotte, puis dans la promotion IX de l’école du Théâtre National de Bretagne, à Rennes.

Hassan Ayoudj-Tess (l’Auteur) est un comédien habitant Douarnenez, originaire de Paris. Il a travaillé pour le cinéma avec Alain Resnais, Krysztof Kieslowski et Bertrand Blier ; pour la télévision avec Christian Faure, Didier Albert, Alain Franck ; pour le théâtre avec différents metteurs en scène.

UNE DÉTERMINATION SANS FAILLE

REVUE DU WEB
Tard sur le port de Mael Diraison

Films en Bretagne >>> Tard sur le port sera le premier scénario, le premier désir d’un cinéma plus structuré, bientôt la première prise avec ce collectif à l’oeuvre dont Maël dit qu’il ne pourrait plus se passer désormais : ma meilleure expérience de troupe, c’est au cinéma que je l’ai vécue, à la fois en termes d’exigence artistique, de solidarité, de puissance du collectif. Au cinéma, chacun sait le temps du tournage que c’est maintenant ou jamais, contrairement au théâtre où l’on doit remobiliser toutes les énergies chaque soir et où le désir comme le projet finissent par s’épuiser. C’est sans doute ce qui crée cette synergie et cette magie. Une certaine inconscience des conditions de production puis de tournage, et une détermination sans faille permettent à Maël de réunir 5000 euros et 25 forces vives pour 10 jours de tournage (des étudiants de Rennes et de Brest pour la plupart, mais aussi Guillaume Kozakiewiez à l’image et Maude Gallon à la déco, deux professionnels aguerris dont Maël est convaincu qu’ils ont « sauvé le film ».). Un projet low cost si l’on s’en tient à l’aspect financier, mais un court-métrage des plus fortunés eu égard au nombre de jours de tournage, et aux personnes qui ont fait don de leur énergie et de leur temps sans compter pour que ce drame nocturne voit le jour !

CRÉDITS

montage et réalisation Maël Diraison
directeur photo Guillaume Kozakiewiez
cadreur Pierre-Manuel Lemarchand
assistante caméra Aurianne Skybyk
électros Pierre Binard, Lucien Lefebvre, Erwan Masseron, Greg Nieuviarts
ingénieure du son Valentine Gelin
preneurs de son Adrien Inglebert, Clément Gallice
décoratrice Maude Gallon
habillage, maquillage, coiffure Anaïs Alphonse, Lucie Rivoalen

régisseur général Matthieu Guingouain
cuisinier Thomas Lallement
scripte Anaëlle Marsollier
1e assistante réalisateur Nikita Blauwart
2e assistant réalisateur Pierre Berthelot
bruitages Adrien Inglebert
graphiste Pierre Bunk
compositeur Gwendal Bars
traductions Haydn Edginton-King, Thomas Partensky
mixage Lucien Lefebvre, Anaëlle Marsollier

avec
Hassan Ayoudj-Tess, Sylvian Bruchon, Anaïs Cloarec, Aboubacar Conté, Corentin Ferron, Margaux Grilleau, Alban Gutierrez-André, Louis Husson, David Perrot, Alice Varagnat, Hugo Joubin , Timothée Joubin, Marie Joubin, Nathan Jousni

les Films du Funambule, les Producteurs Ululeurs
avec le soutien du FRIJ, du CROUS et du FSDIE

Artistes cités sur cette page

Maël Diraison réalisateur

Maël Diraison

ESPACE PARTICIPATIF

  • 11 Avril 2017 14:38 - Maël

    Merci pour ce commentaire pasolinien !
    Maël.

  • 18 Mars 2017 23:22 - libidem

    il est tard, mais ce regard sur ce qui ronge le monde branlant où nous sommes assignés, donne de l'espoir. Pasolini a encore des choses à nous dire et que sa parole vienne jusqu'ici est en effet rassurant en dépit de tout, de tout ce qui menace les lucioles.
    Merci de l'avoir si bien transposé !

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