Alcools

Grand père se sert un verre de vin - les secrets

Pour son premier film, Tony Quéméré tente de conjurer le sort qui s’est acharné sur sa famille quand il était enfant. S’adressant à sa fille qui bientôt va naître, il retrace la vie de ses parents, une vie dont ils ont noyé la rudesse dans l’alcool, un anesthésiant qui s’est peu à peu mué en poison, et qui a pourri l’ambiance au sein du clan : le père, la mère et leurs deux garçons. À 17 ans, Tony a pris la fuite et le voilà de retour dix ans plus tard, avec ce récit où il revient sur les différentes étapes qui ont conduit à la déchéance, comme s’il voulait faire de son film le tombeau de ce secret de famille. L’alcoolisme, c’est une honte qu’il vaut mieux passer sous silence. Avec Les Secrets, Tony Quéméré fait le choix inverse, celui de donner une forme à cette débâcle pour en finir avec elle et rendre leur dignité à ceux qui s'y sont perdus.

FILM

LES SECRETS

de Tony Quéméré (2007 - 27’)

Lettre d’un père à sa fille, une lettre pour plus tard. Il y raconte l’histoire de sa famille, dans un Finistère rural affecté par un désarroi économique et social. Là où un alcool amer se transmet parfois d’une génération à l’autre. La chose est dite toute crue, telle qu’il l’a vécue enfant, adolescent, puis maintenant adulte.
>>> un film produit par Les Ateliers Varan

INTENTION

L’isolement progressif de notre famille

portrait mère à la fenêtre - les secrets

par Tony Quéméré

Les événements de la vie m'ont ramené dans mon pays. La pointe Finistère, Quimper. Une voie rapide qui mène à la mer d'où l'on sort par l’un de ces incontournables ronds-points. Au bout de petites routes sinueuses, dans la campagne de Pluguffan, on arrive enfin dans un hameau modeste : Kergoat. Presque anonyme, mon Kergoat a été rebaptisé Kergoad, plus proche du breton soi-disant. Moi j’ai gardé l’ancienne pancarte. Quand je suis parti à 17 ans, Kergoat c’était deux fermes qui s’éteignaient à petit feu, des vieux paysans bourrus et personne pour reprendre. Aujourd’hui, une piscine trône à la place de notre ancien poulailler familial. Ce n’est plus le pays de mon enfance. Ça me bouleverse.


Pourtant, je l'avais fui ce cul-de-sac où naquit ma lignée, où j'ai passé une enfance incroyable avec mon frère Lionel. On déguerpissait comme des sauvages dans les maïs dès qu’on voyait se pointer la voiture d’un étranger. Kergoat refusant le virage du monde, trop de misère, de malheur, de violence. Le repli, l’alcool ?

Dans mon premier film Les Secrets, je fouille la détresse, les ravages que provoquent, dans les années 1980-1990, les bouleversements du monde rural breton à travers un témoignage sur la faillite de la ferme, la brutalité des rapports, l’isolement progressif de notre famille qui se laisse aller, plus ou moins consciemment, à la dérive, incapable de trouver sa place dans le monde en mouvement. J’y révèle en creux la personnalité d’anonymes, mes parents, se jugeant eux-mêmes comme des moins-que-rien, condamnés à tomber à jamais dans les oubliettes de la grande histoire. Après avoir vu le film, Lionel cherche ses mots : Tu nous montres comme… des héros de cinéma. C’est bien, ça.

INSTITUTION

Les Ateliers Varan

En 1978, les autorités de la jeune république mozambicaine demandent à des cinéastes connus de venir filmer les mutations du pays. Jean Rouch propose, à la place, de former de futurs cinéastes locaux afin qu’ils puissent filmer leur propre réalité. Avec Jacques d’Arthuys, attaché culturel de l’Ambassade de France, ils constituent un atelier de formation au cinéma documentaire à la pédagogie toujours actuelle : l’enseignement par la pratique. Après cette première expérience, un atelier est créé à Paris en 1980, puis le projet s'étend à d'autres pays. C'est le début des Ateliers Varan.
Ce n’est pas une école de cinéma classique : les méthodes de travail y poussent à l’extrême le principe de l’enseignement par la pratique. En effet, chaque stagiaire s’initie à l’écriture, à la prise de vue, à la prise de son, à la réalisation et au montage, pour leur propre film et pour ceux des autres stagiaires. Participer à tous les stades de la création d’un film permet ainsi d’enrichir la démarche individuelle et d’aiguiser le regard critique. Les Ateliers Varan ne délivrent pas de recette pour réaliser ou monter un film, ils cherchent à accorder les regards et le jugement autour de notions fortes : l’intérêt, la sincérité, le respect des personnes filmées et l’honnêteté de la démarche de réalisation, renforcée et précisée par le montage.
Les Ateliers Varan sont aujourd'hui une école de cinéma reconnue à l’échelle internationale. Elle regroupe une quarantaine de professionnels du cinéma, désireux de transmettre leur expérience et leur savoir-faire.

BIOGRAPHIE

Tony Quéméré

Tony Quéméré et sa fille

Né à Quimper en 1978, Tony Quéméré vient d’un milieu familial marqué par l’alcool, entre monde ouvrier et agricole. Il intègre l’IEP de Toulouse et la fac du Mirail où il obtient des diplômes en histoire et lettres modernes (option cinéma). Il part ensuite travailler au Mexique, pour le service de communication des Nations Unies et au service audiovisuel de l’Ambassade de France. De retour à Paris, il obtient un master de coopération et de développement à l’Institut des hautes études sur l’Amérique latine ainsi qu’un master de coopération artistique internationale à Paris 8. Il repart ensuite en Amérique latine pour créer un festival de cinéma itinérant dans les zones isolées de l’Équateur.


Tony Quéméré travaille également comme chargé de production dans le spectacle vivant pendant sept ans à Paris et continue de se former à la réalisation, notamment aux Ateliers Varan où il fait son premier film Les Secrets, multirécompensé, et qui l’a conforté dans sa vocation. Aujourd’hui père de deux filles franco-mexicaines, il se consacre à la réalisation de vidéos institutionnelles pour la Villette, le Festival d’Avignon, le Printemps de Bourges, ainsi qu’à la captation de pièces de théâtre. Il est aussi formateur audiovisuel au centre culturel La Jonquière, et poursuit sa carrière de réalisateur de films indépendants. Son film Eldorado sort en 2022.

REVUE DU WEB

La culture de l’alcool

FRANCE INTER >>> Interview de Marie-Christine Gambart, réalisatrice du documentaire Alcool au féminin. Longtemps perçue comme une déviance inacceptable, comment l’image de la femme alcoolique a-t-elle évolué (ou non) ?

FRANCE CULTURE >>> Maman alcoolique. Papa alcoolique. Parent alcoolique. Association de mots difficile à sortir, difficile à accepter, difficile à imaginer. Des enfants d’alcooliques témoignent.

20 MINUTES >>> Les Bretons, vraiment alcooliques ? Retour sur l’histoire de l’alcoolisme en Bretagne, et du rapport des Bretons avec la boisson.

COMMENTAIRES

  • 26 Janvier 2023 18:55 - SAMBET

    Très beau film, touchant et sincère , bravo !

CRÉDITS

réalisation et images Tony Quéméré

son Leticia Gutierrez

montage Sylvie Gadmer

musique Jean-Jacques Hertz

production Les Ateliers Varan

Artistes cités sur cette page

Tony Quéméré et sa fille

Tony Quéméré

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