Ivre mort

Lacha en soirée à Rennes - jeudi soir dimanche matin

L’alcoolisme des jeunes, notamment en Bretagne, un alcoolisme suicidaire, sans limites, est un phénomène dont on entend parler ici et là, sans forcément en saisir l’ampleur et la nature.
Jeudi Soir Dimanche Matin place sous nos yeux des images sans filtre de ces soirées de beuveries du jeudi, début de la fin de semaine estudiantine. Nous sommes à Lannion, mais nous pourrions être à Brest, Rennes, ou Bordeaux... Le film de Philippe Lubliner démarre dans cette atmosphère trash, où l’on voit un jeune type agrippé à sa bouteille de rosé, entouré de comparses complètement ivres. Mais l’instant suivant, le réalisateur dévoile son dispositif : ces individus sont engagés dans un processus d’évaluation de leur expérience éthylique avec les moyens du cinéma documentaire.


Ce sont eux qui se filment dans le chaos de leurs soirées, puis ils rapportent les rushes dans un atelier de montage et d’expression où ils vont tenter de les mettre en forme, en y ajoutant leurs témoignages et leurs échanges avec des adultes en capacité de les aider à mettre des mots sur leurs pratiques.
Hoel, 19 ans, le plus poignant d’entre eux, fait peur à son entourage, mais aussi à lui-même. Mec, ça va pas ! Réveille-toi ! Je veux pas mourir jeune…
Même si Lubliner réfute le terme de thérapie, il va de soi qu’une telle démarche peut être une planche de salut pour ces jeunes, ceux qui ont plongé, et ceux qui sont tentés de le faire.

JEUDI SOIR DIMANCHE MATIN

de Philippe Lubliner (2013 - 52')

En une génération, pour une partie de la jeunesse, l'alcool est devenu indispensable. On boit comme on met un commutateur sur off face à la réalité. Quelques filles et garçons, de 18 à 21 ans, qui ont une pratique régulière de l’alcool, ont accepté de témoigner. Ils viennent d’horizons divers et sont tous originaires de la région de Lannion en Bretagne où le problème de l’alcoolisation des jeunes se pose de manière aigüe.


Ils sont élèves infirmières, apprentis, étudiants en première année d'audiovisuel, jeunes sans emploi ou de la rue et sont devenus les protagonistes et les co-auteurs de ce documentaire où ils filment et partagent certains moments de leurs vies. Avec l'alcool. Mais pas seulement. Durant un an, une année cruciale pour ces jeunes, ils se sont filmés lors de ces soirées festives qui commencent le jeudi soir pour s’achever le dimanche matin. Puis, régulièrement, ils se sont retrouvés dans des ateliers audiovisuels sous le regard du réalisateur Philippe Lubliner pour exprimer leur rapport à l’alcool.

Récits de l'intérieur d'une jeunesse par elle-même, ce documentaire choral propose une expérience partagée et dirigée. Une histoire de découverte et de rencontre avec soi-même. Utile à eux-mêmes et aux autres.

un film produit par >>> Point du Jour - Spirale Production

Autoportrait d'une jeunesse

INTENTION

par François Lubliner

Beaucoup de choses se jouent vite dans les jeunes vies d'aujourd'hui.

L'alcool - nous parlons de prises régulières et parfois brutales d’alcool en quantité - on peut penser que ça passera, que la jeunesse a toujours des comportements à risque. Mais les alcoologues sont formels, plus répétées et plus massives sont les doses ingérées à l'adolescence, plus certaine sera la dépendance. Et dans quelques années nombre d'entre eux se retourneront pour essayer de comprendre, peut-être trop tard.

Le dispositif d'un film documentaire marche ici comme sur des éclats de bouteilles brisées. Nous ne voulons ni accompagner, ni éluder. Il faut montrer les corps, les visages, les gestes, les mouvements, les paroles sous alcool. Comment ? L'idée directrice est de proposer aux jeunes concernés de tenir eux-mêmes la caméra, de nous faire partager non seulement leurs prises d'alcool, mais aussi, et peut-être surtout, d'autres moments qu'ils jugent signifiants de leurs vies.
Un témoignage, portrait et regard, de cette jeunesse par et sur elle-même.


Pour cela, nous avons mis en place un atelier documentaire. Un cadre de travail filmique ouvert, dirigé, sensible, rigoureux pour que quelques jeunes filles et garçons filment leurs réalités, deviennent un temps, témoins et narrateurs de leurs vies. Mon but a été de mettre mon expérience au service des jeunes et de leurs questionnements, car ce qui se joue pour eux s'écrit maintenant. Permettez-moi une digression en empruntant ce texte glané sur le net mais que je pourrais signer mot pour mot :

Adolescent, j’étais de ceux-là. Ceux que l’alcool a peut-être aidé un temps à contenir tout ce qui tendait à déborder, toutes ces émotions, immenses et diablement vivantes et si difficiles à contrôler. Quatorze ans, dans ces eaux-là, les premières cuites, pas méchantes, plutôt festives bien qu’excessives en comparaison de nombre de mes petits camarades. J’étais de ceux-là. Torrents d’amour et de sentiments, sensibilité aiguisée comme une lame de rasoir, parfois je n’y comprenais rien moi-même et déjà l’alcool ne demandait qu’à devenir un refuge, une bulle éphémère...
Ce qu’il devint du reste et bien plus encore, jusqu’à finalement devenir une véritable prison dont il devenait évident qu’il faudrait un jour ou l’autre songer à s’évader coûte que coûte. Ce que je peux assurer sans trop me tromper, c’est que dès cet âge où tout est encore en devenir, l’alcool peut rapidement prendre beaucoup, occuper plus d’un territoire vierge et imprégner tout ce qu’il sera possible d’imprégner. Durablement
.

Alors quand je me retourne sur ces années de jeunesse, je me dis que je dois quelque chose à mes petits frères et sœurs qui s'embarquent sans le savoir pour ce voyage. Je sais à quel point l'attention indispensable à la pratique du documentaire, peut ouvrir et mobiliser les individus par le regard nouveau qu'ils portent sur leurs réalités.

Cette génération baigne dans un environnement où les images tournent vite, au non-sens par leur facilité de production et leur prolifération. Mon but a été de leur confier des clefs de production et la rigueur qui va avec. Je crois en la possibilité de démocratiser et de partager nos pratiques et savoirs professionnels, afin que chacun puisse prendre conscience d'une chose aussi simple et complexe que d'être auteur de sa vie, de construire son propre récit.

C'est pourquoi il ne s'agit pas d'un atelier thérapeutique. Mais d’un travail avec des co-auteurs. Pas scénarisé d'avance, pas en direct, nous n'enfermons personne nulle part, il n'y a pas d'argent à gagner, et il n'y a aucun autre défi à relever que d'être prêt à témoigner et à filmer avec intention, attention et sincérité.

Pour conclure cette note, le genre documentaire a un champ infini comme les possibles de la vie. Avec ceux qui y seront prêts, nous pouvons partager une expérience, un échange, un apprentissage. C'est cela aussi dont le film est le témoignage.

L'alcoolisme adolescent

COMPLÉMENT D'ENQUÊTE

Quand j'ai voulu chercher des structures spécifiquement dédiées aux adolescents ayant des problèmes d'alcool, j'ai dû admettre que je n'en trouvais pas. Aucune structure n'annonçait cette spécialisation. Bien sûr, nombre de centres les prennent en charge, mais dans un intitulé plus large, parmi d'autres addictions.

C'est en rencontrant Frédérique Gardien, enseignante et auteure d'un ouvrage intitulé Alcool et adolescence, en finir avec le déni que la réponse vint, d'une grande simplicité. Il n'y a aucune structure ni aucun programme spécifiquement dédié à l'alcoolisme adolescent, car celui-ci n'existe tout simplement pas en France. Deux bonnes raisons à cela. D'une part la question du seuil de dépendance qui caractérise les addictions. Le crack, par exemple est susceptible de provoquer la dépendance dès la première prise, mais l'alcool ? Impossible de dire qu'un verre de champagne ou de vin consommé en famille provoque la dépendance, n'est-ce pas ? Et puis la dépendance à l'alcool se révèle avec le temps. C'est plus tard que le produit et sa prise régulière se révèlera chez tel ou tel individu, dangereux ou non. Comment enfermer un jeune consommateur dans cette catégorie stigmatisante ?


Selon le professeur Philippe Jeammet, auteur et praticien qui dirige le service de psychiatrie de l’adolescent et du jeune adulte à l’institut Montsouris à Paris, le présupposé est que la consommation des jeunes est irréductible, que la prise de risque et la recherche des limites sont inscrits dans les pratiques adolescentes, et qu'il faut donc gérer les risques. C'est en sensibilisant et en responsabilisant les jeunes que l'action sera la plus judicieuse.

De fait, on a un capitaine de soirée pour conduire les autres passagers qui peuvent s'alcooliser sereinement. En traitant les conséquences de l'alcool, accidents de la route, troubles à l'ordre public, les campagnes de prévention atteignent l'objectif de sauver des vies et de mettre en garde.

Selon Madame Gardien, la prévention n'interroge jamais la place de l'alcool dans l'identité française. Des caves de l'Assemblée Nationale aux tables familiales, aucune remise en question de la place de l'alcool dans nos pratiques ne peut être sérieusement envisagée sous peine de tout casser du sol au plafond, un bon vin reste synonyme de savoir vivre.

Alors les comportements déviants de biture expresse, sont systématiquement qualifiés comme importés d'ailleurs. Tant du point de vue comportemental que de l'origine des produits (alcools forts étrangers). Sans doute que, là aussi, la mondialisation opère, on boit autrement, plus brutalement, un peu comme à la russe, Zapoï. Quand on commence, on ne s'arrête plus...

PHILIPPE LUBLINER

AUTOBIOGRAPHIE
Philippe Lubliner réalisateur

Je m'aperçois que ça fait plus de trente ans que je tourne autour de la caméra. J'ai commencé par la petite porte, stagiaire sur des films institutionnels. C'était bien, on convoyait les derniers modèles d'autos d'un bout à l'autre de la France, des jeunes filles venaient en studio parler de leurs shampoings… Bref, j'ai eu la chance de pouvoir reprendre des études à l'Idhec-Femis (à l'époque, il suffisait du bac pour passer le concours). Puis Jean Louis Comolli m'a pris à l'essai comme opérateur, le temps de quelques films dont je lui suis reconnaissant. J'ai réalisé mes documentaires sur des sujets très divers, selon les rencontres, les idées, les complicités, les possibles et bien sûr, les impossibles trop souvent.


Cela va d'un Kippour à Varsovie en 1989 Les derniers, jusqu'aux films d'ateliers documentaires que je privilégie aujourd'hui. Mes films passent par les Puces de Saint-Ouen où j'ai des souvenirs d'enfance, autour du bar des derniers irréductibles de Bric & de Broc. Mes films passent par le rock'n'roll en action avec Little Bob, en tournée ou dans mon court métrage de fiction Jacynthe, tu as un cul de feu !. Mes documentaires passent aussi par la Bretagne : des histoires de réfugiés, de marins pêcheurs et du monde du côté duquel je me sens proche et où je vis.

Mon projet est de partager nos outils documentaires, pour permettre à chacun de découvrir son propre point de vue.

Beuveries ou pratiques addictives ?

REVUE DU WEB

TÉLÉRAMA, François Ekchajzer >>> Pour évoquer l'alcoolisme chez les jeunes, reporters et documentaristes ont tôt fait de convoquer des paroles d'experts (toxicologues, éducateurs et sociologues) et de les assortir de témoignages de garçons et de filles appelés à valider les propos tenus par leurs aînés dans une logique illustrative. Toute différente est la démarche de Philippe Lubliner, qui a confié à quelques jeunes de 17 à 21 ans une part de ses prérogatives, en leur donnant une caméra pour se filmer dans les beuveries auxquelles ils s'adonnent du jeudi soir au dimanche matin.

FRANCE 3, Bertrand Rault >>> France 3 Bretagne a coproduit Jeudi Soir Dimanche Matin, un documentaire édifiant sur l'alcoolisation massive chez les jeunes. Originalité : les co-auteurs du doc, âgés de 18 à 22​ ans, se sont filmés eux-mêmes dans leurs pratiques addictives pour mieux comprendre le phénomène.

LA NUIT DE LA SOIF >>> Un film réalisé en décembre 2007, avec des jeunes de Foyers de Jeunes Travailleurs de Rennes accompagnés par Clair Obscur. L'idée ? Rendre compte du fameux jeudi soir de Rennes en s'inspirant d'un documentaire brésilien L'île aux fleurs.

CRÉDITS

un film de et avec Victor Cougoulic, Philippe Lubliner, Lacha Mjavanadze, Jules Perron, Anaïs Petit, Tom Simon, Anaëlle Trellu

réalisation Philippe Lubliner

montage Léna Lipinski
étalonnage Marcello Cilurzo
prise de son, montage et mixage Frédéric Hamelin
musique composée et interprétée par Tom Simon - How Many Times

production Point du jour, Vladimir Donn et Armel Parisot
co production Spirale Production, Anne Luart

avec la participation de Centre National du Cinéma et de l’image animée
avec le soutien de la PROCIREP - Société des Producteur et de l'ANGOA
avec l'aide de la Région Bretagne, en partenariat avec le CNC, du Département des Côtes d’Armor, du Ministère des Affaires sociales et de la Santé

Artistes cités sur cette page

Philippe Lubliner réalisateur

Philippe Lubliner

ESPACE PARTICIPATIF

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