Scruter le réel

Peintre Jacques Godin

Jacques Godin, vers la lumière est une mise en abîme : un peintre transpose une vision d'ombre et de lumière sur sa toile, tandis qu'un réalisateur compose un tableau cinématographique nourri de cette situation.
Le cinéaste, François Catonné, chef-opérateur césarisé, reste muet.
Le peintre Jacques Godin égrène son propos au fil de l'avancement du travail, qui prendra six jours.
Le résultat est édifiant, il permet de voir l’œuvre poindre, se chercher, prendre de l'épaisseur, se transformer jusqu'à aboutir. La toile blanche s'assombrit pour ne laisser qu'un rai de soleil en son centre. Cette fenêtre ouverte sur le ciel - une venelle qui conduit à la mer - demande beaucoup d'attentions pour restituer un mélange d'éblouissement et de couleur. La lumière qui rase les pignons aveugles donne aussi matière à réflexion. Le réel, constitué d'aplats quasi abstraits, s'insinue dans moult nuances qui donnent au tableau sa profondeur.
Grace à ce dispositif sans fioritures, François Catonné nous permet de saisir ce qu'est le travail d'un peintre.

Jacques Godin, vers la lumière

de François Catonné (2016 - 30’)

Ce film raconte une aventure picturale: un peintre au travail sous l’œil du cinéaste, un point de vue situé dans l’espace intime et silencieux de l’atelier où seul le peintre parle. Six jours durant, entre le premier coup de pinceau sur la toile blanche et le tableau terminé, le film nous fait pénétrer, sans aucun discours, au cœur du processus de création, avec ses doutes, ses remises en causes, ses intentions, ses engagements. Et à la fin, il y a une œuvre que le spectateur aura vue se créer devant lui.

>>> un film produit par ThePROD

Intrusion discrète

INTENTION

par François Catonné

vérification de fin de tableau pour Jacques Godin

Filmer un peintre quand on est directeur de la photo est un projet qui semble naturel. Une évidence. Lors de la réalisation du film, un dialogue qui s'installe entre deux hommes d'image : l'un peint, l'autre filme et même si seul le peintre s'exprime, ce sont des préoccupations communes qui sont en question : le sombre, le clair, le contraste, la couleur, la composition...
J'ai fait des films sur des peintres - Vladimir Velickovic, Antonio Segui, Laurent Dauptain - le film sur Jacques Godin était mon cinquième. J'en ai fait trois autres depuis. Il existait il y quelques années sur Arte une émission où l'on voyait des peintres au travail. On voyait leur tableau évoluer, prendre forme... le spectateur partageait leurs difficultés, leurs espoirs, leurs réussites. J'ai eu envie de faire des films qui font partager aux spectateurs ces moments-là. Il y a une sorte de devoir patrimonial de montrer les peintres au travail. Qui n'est pas bouleversé de revoir Picasso devant la caméra de Clouzot ?


Je travaille seul : prise de vue, son, montage... Filmer un peintre c'est toujours une intrusion il faut donc que la caméra s'adapte au peintre dans le silence et la discrétion. Je l'ai filmé au plus profond de son travail, le laissant travailler à son rythme, sans le solliciter, sans le questionner, en un mot sans le déranger. Six jours de travail depuis la toile blanche jusqu'à l'œuvre finie. Son atelier étant éclairé par une lumière naturellement tamisée venant des deux côtés, je n'ai donc pas d'installation de lumière artificielle et j'ai pu le filmer de manière très simple sans équipement volumineux et dérangeant.

LA MÉMOIRE ET LA MER

Outremer, huile sur toile de Jacques Godin
© Jacques Godin

Il est des lieux immémoriaux, si anciens qu’ils nous ramènent à l’origine des temps, d’avant le temps… Nous les voyons pour la première fois, mais ils nous semblent si familiers que nous éprouvons le sentiment étrange de les avoir toujours connus. Ce sont les lieux où souffle l’esprit. Celui du chant de l’air, du feu de la terre, du jour et de la nuit, du vent… de la mer. Ils sont le miroir de notre existence, le reflet de notre image en exil, dans la lumière.

Se laisser embarquer dans l’intériorité du paysage, avec la sensation paradoxale de lui appartenir tout en y étant étranger, c’est s’inscrire dans une expérience poétique que seul l’art est capable d’exprimer. En mettant mes pas dans ceux d’Eugène Isabey et Alexandre Nozal qui m’ont précédé sur le motif, je me suis confronté à cette expérience. Immergé au cœur de cet environnement naturel, je me suis attaché à explorer avec précision la structure des éléments organiques du paysage pour en extraire l’âme profonde, évitant ainsi les pièges de l’iconographie touristique ou du carnet de voyage illustratif.

Or, il vient toujours un moment où l’on a trop vu un paysage, de même qu’il faut longtemps avant qu’on l’ait assez vu (Albert Camus, Les noces). L’unique solution du peintre consiste alors à s’approprier la réalité pour se détacher de la pesanteur du monde, en la restituant telle que nous la voyons tous universellement et parallèlement, telle qu’elle nous apparaît individuellement. Double vision, périphérique et centrale, qui nous renvoie à notre histoire personnelle et notre imaginaire intime.


Comme c’est souvent le cas dans mes paysages, j’ai évacué toute présence humaine. Et pourtant cette absence donne la sensation d’une présence, qui n’est autre que celle du regardeur, le peintre ou le spectateur… de l’autre côté du miroir. Rendre visible le visible, mais aussi l’invisible, c’est surgir à un autre endroit, partir à la dérive là où l’on ne s’attend pas.

Les rives de la Rance, les falaises de la Garde Guérin, la pointe du Chevet, les Ebihens, le petit et le grand Bé, firent l’objet de variations multiples, de suites qui m’ont entraîné vers des ailleurs où le mystère, mêlé au rêve, s’est agrégé dans ma peinture au hasard de mes pérégrinations solitaires. Comme je descendais les fleuves impassibles, je ne me sentis plus guidé par les haleurs (Arthur Rimbaud, Le bateau ivre)...

Recueillies au fil de mes promenades, ces notes colorées sont venues accompagner le dessin précis, analytique et structuré de mes tableaux, comme des ponctuations imprimées de mes pensées. Comme toujours, la préoccupation principale, une fois la mise en place établie, réside dans l’équilibre recherché entre la matière et la couleur, et c’est par la lumière qu’elle me fut donnée.

Vu de près, la segmentation de la touche participe d’un réseau fragmenté à la manière d’un rhizome, où le dessin disparaît dans un imbroglio dense, au profit d’une vibration morcelée des plans colorés, qui relève d’une abstraction formelle proche du puzzle. Avec le recul, la représentation se structure et le sujet apparaît transfiguré, doté d’une facture que l’on peut qualifier de réalisme atmosphérique. Preuve que la peinture est bien Cosa mentale selon l’expression de Léonard de Vinci, une réorganisation du sensible, comme l’a si bien expliqué le grand historien d’art Daniel Arasse.

Un soir, longeant la cote, entre Saint-Malo et Cancale, je me suis arrêté face à la petite île du Guesclin. Il y avait un peu de bruine et le ciel était chargé de nuages. Quelques goélands tournoyaient au dessus des chevaux d’écume et seul le bruit des vagues faisait écho à mes divagations crépusculaires. Écoute, écoute… dans le silence de la mer, il y a comme un balancement maudit qui vous met le cœur à l’heure… J’ai écouté, écouté longtemps… et je suis allé à l’ouest de ma mémoire… loin… vers l’horizon inaccessible de mes pensées où apparaît parfois le fantôme Jersey, celui qui vient les soirs de frime, te lancer la brume en baisers...

Et la mer m’est revenue avec ses étoiles au clair de lune… Au bord de l’amour, la baie s’est ouverte à mes pieds et j’ai levé l’ancre, pour mettre à la voile…Cap à l’ouest… Salut Léo…

*La mémoire et la Mer est une chanson emblématique de Léo Ferré qu’il écrivit sur l’île du Guesclin où il vécu. C’est là qu’il découvrit ce phénomène naturel qu’est le fantôme Jersey , une sorte de ligne brumeuse que l’on distingue sur la ligne d’horizon, faisant croire à une émanation fantomatique de l’île de Jersey. Léo y campe le décor mystérieux de ce long poème, une virée en mer avec son ami Lochu pendant laquelle ils remontent un bar dans leur filet, dont les écailles brillent à la lune comme une constellation argentée. Véritable ode à la mer, cette extraordinaire chanson m’accompagne depuis longtemps. Comme le dit Léo, Je sais bien que la vie est là .

Jacques Godin

BIOGRAPHIE
Peintre Jacques Godin

Élève du peintre Maryse Ducaire Roque à l'Académie Notre-Dame des Champs, Jacques Godin fait une brève incursion à l'École des Beaux Arts de Rennes entre 1981 et 1983, puis parachève sa formation à l'Université Panthéon-Sorbone. À la même époque, il fréquente assidument l'atelier 63 de Joëlle Serve, rue Daguerre, et s'initie à la gravure.
Attaché à la représentation figurative voire réaliste, il ouvre cependant une parenthèse abstraite dans son travail entre 1993 et 1998. Il y reviendra épisodiquement ensuite, saupoudrant ainsi son parcours pictural de respirations plus expérimentales.
Sélectionné parmi dix artistes français de moins de quarante ans par le ministère des Affaires Étrangères en 1995, aux côtés notamment de Robert Combas,


les frères Di Rosa, Guy Ferrer, pour représenter la jeune scène artistique française dans l’ouest américain, après un show remarqué à Denver, ses œuvres sont ensuite accrochées à la prestigieuse Chac Mool Gallery de Los Angeles pendant un an.
Il expose régulièrement à la Galerie Axelle Fine Arts de New York de 1999 à 2005 en compagnie de Jean-Daniel Bouvard, Philippe Vasseur, et Albert Hadjiganev. En France, il montre son travail dans différentes galeries, à Paris et en province. Ses œuvres sont présentées en permanence par la Galerie Patricia Oranin à Pont-l'Abbé (29120).

En 2003, il participe à l'expédition Apsuma Sukanga, dans les traces du grand écrivain danois Jørn Riel, raid de 500 km en kayak de mer, au-delà du cercle polaire, dans la région du nord-est du Groenland. La même année, il réalise la Maîtresse-vitre de la chapelle Saint-Budoc de Plomeur, puis en 2013 celle de l'église Saint Trémeur de Carhaix, dans le Finistère. En 2017 il crée 10 vitraux de la chapelle Saint-Philibert à Plonéour-Lanvern dans le Finistère. Cet été là il participe également au projet Elémen'Terre de Marie Tabarly et embarque à bord de Pen Duick VI pour un voyage jusqu'au Sud-Ouest du Groenland. Suite à cette expédition une série d'expositions sur le thème du Grand Nord est prévue pour 2019 et 2020, intitulée IMAQA.

On retrouve également Jacques Godin dans de nombreuses publications. Plus d'informations sur sa fiche artiste !

François Catonné

BIOGRAPHIE
François Catonné - réalisateur

François Catonné est né et vit à Paris. Il a fait la plus grande partie de sa carrière comme directeur de la photo de longs métrages, documentaires et films publicitaires.
Assistant opérateur pendant neuf ans, il a ensuite été directeur de la photo pour Robert Enrico, Bertrand Blier ou encore Régis Wargnier avec qui il a gagné le César de la meilleure photographie pour Indochine en 1993.
Depuis 2011, François Catonné réalise des films sur des peintres au travail dans leur atelier.
Découvrir sa fiche artiste !

Transfigurer la réalité

REVUE DU WEB

LE TÉLÉGRAMME >>> Un réalisateur admiratif du travail du peintre. Un peintre audacieux. L'addition donne un documentaire. Jacques Godin, vers la lumière , réalisé par François Catonné, un habitué du documentaire d'art.

OUEST FRANCE >>> Jacques Godin, le peintre qui fait voyager.

OUEST FRANCE >>> À l’initiative de Marie Tabarly, le Pen-Duick VI, bateau de son père Éric, a repris du service pour L’Elemen’Terre project , odyssée de quatre ans sur les mers du globe qui a embarqué en juillet 2017 le peintre Jacques Godin.

OUEST FRANCE >>> Jacques Godin, le peintre de la réalité. De près, on ne peut que constater un travail d'une exceptionnelle précision, un cadrage quasi instinctif, un dessin particulièrement soigné avant qu'une multitude de touches n'envahissent chaque espace : il suffit de se reculer pour être l'observateur unique et privilégié d'une nature tellement réelle qui pourrait aller jusqu'à laisser ressentir la fraîcheur des embruns.

FRANCE INTER >>> François Catonné, directeur de la photographie, s’intéresse aux peintres et à leur travail. Il a ainsi réalisé deux documentaires sur Velickovic , l’un de 26’ où il suit la confection d’un grand dessin à la plume, l’autre de 52’, intitulé Le Choix du noir, dans lequel il fait parler l’artiste, au travail dans son atelier.

CRÉDITS

réalisation François Catonné
caméra, son, montage, étalonnage François Catonné

musique Laurent Ziliani
mixage Nicolas Catonné

production ThePROD/Didier Leclerc, François Catonné

Artistes cités sur cette page

François Catonné - réalisateur

François Catonné

Thermostat 6 animation

Jacques Godin

ESPACE PARTICIPATIF

  • 13 Février 2019 10:05 - Ludovic Duhamel

    Magnifique film. François a par ailleurs obtenu la Brique d'or du meilleur court métrage au Marché International du Film sur les Artistes Contemporains (MIFAC) en 2018. www.mifac-festival.com

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