Une histoire de grains pourris

Inès Léraud journal Breton ferme et silo

Fin 2014, Inès Léraud réalise un documentaire d’investigation pour l’émission Interception sur France Inter, sur des salariés de l’agro-alimentaire gravement intoxiqués par des pesticides en 2009, à Plouisy, dans les Côtes d’Armor. En septembre 2016, un an et demi après sa diffusion, le tribunal des affaires sociales de Saint-Brieuc condamne Nutréa-Triskalia à verser 110.000 € à deux anciens salariés, Stéphane Rouxel et Laurent Guillou, qui témoignaient dans Grains pourris. Le syndicat Solidaires Bretagne souligne que C’est la première fois en France qu’un tribunal indemnise des salariés victimes des pesticides. Les deux salariés avaient été licenciés par l’entreprise, qui refusait de prendre en compte leur préjudice.

Cette page est illustrée de photos de Dimitri Burdzelian.

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Inès Léraud journal Breton

Centre-Bretagne : des silos à grains et des hangars siègent au milieu des champs qui s’étendent à perte de vue. Le décor est planté, celui du groupe agroalimentaire Nutréa-Triskalia.

En 2009, par mesure d’économie, la société Eolys (ancien nom de Triskalia) prend l’initiative de ne plus ventiler les silos à grains durant la nuit. Cela provoque alors une invasion d’insectes. Il y avait plus d’insectes que de céréales dit Laurent Guillou, salarié, au micro d’Inès Léraud. Triskalia traite alors les graminées avec un pesticide interdit à la vente depuis une dizaine d’années. La vague d’empoisonnement atteint les pigeons – qui échappent ainsi aux battues des chasseurs – mais aussi les hommes. Les employés souffrent de réactions cutanées, de brûlures sur tout le corps dues à la manipulation des produits toxiques. Pour calmer ces maux, les salariés dépensent à leurs frais 70 € par mois de médicaments… quand ils ne développent pas des cancers.

Ces maladies ne sont pas reconnues, ni par la sécurité sociale agricole, ni par Triskalia qui nie toute responsabilité dans cette affaire et va jusqu’à licencier ces hommes en incapacité de manipuler les pesticides.

Inès Léraud dénonce l’omerta et tente de la rompre, non sans essuyer des refus catégoriques, voire agressifs. Elle découvre qu’un mot d’ordre circule entre les agriculteurs les appelant à la plus grande vigilance vis-à-vis des journalistes.

Comment faire éclater l’affaire quand on s’attaque à la plus grosse entreprise d’agroalimentaire de Bretagne ? Quatre salariés qui subissent de graves problèmes de santé, tentent de défendre leurs droits ; ils sont licenciés. Serge Lequéau, syndicaliste à Sud Solidaire explique que ceux qui disent la vérité doivent être exécutés (comme dans la chanson de G. Béart), s’attaquer à Triskalia c’est vraiment le combat de David contre Goliath.

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Inès Léraud journal Breton feuilles mortes

Raymond Pouliquen, ancien salarié de Triskalia, se rend avec Inès Léraud à la coopérative agricole, une usine imposante, au milieu des champs. Raymond craint d’être soupçonné d’espionnage car ça paraît louche quelqu’un qui enregistre. Pour éviter d’être vus, ils empruntent un petit sentier qui les mène à l’endroit où Raymond brûlait des bidons de pesticides interdits. Tous les salariés ont été malades tout le monde a eu son pti cancer, avec des conséquences irréversibles pour certains, fatales pour d’autres.

Triskalia, qui fournit des produits phytosanitaires aux agriculteurs, fait un chiffre d’affaire de près de deux milliards et demi d’euros par an (base 2013). Le groupe agroalimentaire règne sur l’agriculture du nord-ouest.

Le PDG, Dominique Ciccone, dépeint l’image d’une Bretagne riche en produits fermiers de qualité. Malheureusement, la réalité est toute autre. La publicité en grandes surfaces vante les mérites des produits de paysans bretons, de vrais gens cultivant la terre et élevant le bétail. Discours schizophrénique : les paysans ont disparu, remplacés par des techniciens agricoles qui croulent sous les dettes.

Camille Guillou, ancien responsable d’une coopérative, exprime sa révolte face à cet abîme qui s’est creusé entre producteurs et vendeurs, entre ceux qui s’éreintent et ceux qui touchent l’argent, profitent du système. Quelle issue pour ces hommes de la Bretagne rurale ?

René Louail se présente comme un paysan. Selon lui, être paysan, ce n’est pas un métier, c’est une manière de vivre.

Avec la modernisation, le productivisme a pris le dessus. Les machines et les pesticides sont là pour améliorer les rendements. Et tous ces produits chimiques finissent dans nos assiettes. Quelle crédibilité accorder aux produits de terroir vantés par la grande distribution ?

PRESSE

Triskalia : indemnisation historique de deux salariés victimes de pesticides, par Jade Lindgaard pour Médiapart

CRÉDITS

Histoire de grains pourris 1/2
en écoute sur France inter
Reportage Inès Léraud
prise de son Ivan Turk
présentation Pascal Dervieux
réalisation Anne Lhioreau
assistants réalisation Stéphane Cosme et Christine Kern.

Histoire de grains pourris 2/2
en écoute sur France culture
documentaire Inès Léraud et Anna Szmuc
Prise de son Ivan Turk
avec
Raymond Pouliquen, Serge Lequéau, René Louail et Camille Guillou

Artistes cités sur cette page

Dimitri Burdzelian  KuB

Dimitri Burdzelian

ESPACE PARTICIPATIF