Nous autres, requins

La Peau trouée

Qui de l'homme ou du requin est le plus prédateur ? La peau trouée de Julien Samani (Prix Jean Vigo 2005) ne nous parle pas seulement de la façon mécanique dont l’homme perfore l’épiderme des bêtes jusqu’à baigner dans leur sang, il joue également avec la frontière poreuse entre réel et mythologie.

La chronique de Sébastien Viguier*

Premier film de Julien Samani, La peau trouée n’est pas le simple récit de scènes de pêche. Aucun commentaire n’accompagne le déroulement inexorable de la vie quotidienne de ces marins-pêcheurs de l’Ile d’Yeu à bord du Mirador ; aucune subtilité technique ne vient donner au film une quelconque consistance artificielle. Les images se succèdent, se suffisant à elles-mêmes, pour laisser place à la seule épaisseur d’une existence muette qui semble refuser tout échange de paroles et n’accepter que la répétition des gestes les plus quotidiens.


Un silence permanent enveloppe le trajet jusqu’aux côtes irlandaises, les scènes les plus anodines de la vie ordinaire, ou les préparatifs de la pêche. Ce silence qui n’annonce rien est à peine brisé par quelques éclats de voix signalant le commencement de la pêche aux requins-taupes. Débute alors sur le pont l’implacable procession réglée des pêcheurs où l’homme se confond avec l’animal. Les coups de crochet portés qui percent la peau des requins éclaboussent naturellement les visages et les corps. Le sang coule et semble lier à jamais le pêcheur et sa prise.

* Après un échauffement à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, Sébastien Viguier a étudié le droit, la philo et les sciences politiques à Harvard. Il a enseigné la théorie politique à Princeton et Brown University et a notamment traduit Michael Howard, « L’invention de la paix et la fin de la guerre » (Buchet-Chastel, 2004) et Daniel J. Mahoney, « Soljénitsyne. La fin de l’idéologie » (Fayard, 2008). 

LA PEAU TROUÉE

BANDE-ANNONCE

un film de Julien Samani (2004)

Retrouvez ici la bande annonce de cette oeuvre (les droits de diffusion sur KuB sont arrivés à échéance).

La caméra de Julien Samani se glisse à bord d’un bateau, parmi cinq pêcheurs de requins-taupes. Au large de la mer d’Irlande, il saisit les visages, gestes, et couleurs. Il nous fait partager de manière brute la réalité d’un métier où l’intérieur exigu et calme des cabines tranche avec l’immensité sauvage de la haute mer.

Julien Samani : Le titre, La peau trouée, me vient d’un poème d’Henri Michaux : Je suis né troué, qui fait partie de son recueil intitulé Ecuador. Il y décrit très bien ce que j’ai ressenti chez les marins : cette tristesse, cette blessure qui racle au fond, qui fait mal et qui en même temps motive. 
Lui, il appelle ça un trou. Dans l’Odyssée, je suis retombé sur un passage magnifique où Ulysse, seul avec son radeau, est une fois de plus victime de la colère de Poséidon. Chez Henri Michaux comme chez Homère, il y a cette notion d’un rapport aux éléments, de quête dont on ne connaît pas trop le fondement, intérieure mais projetée vers l’extérieur. C’est de là que vient La peau trouée, un titre qui donne une idée de ce rapport entre intérieur et extérieur, de ce que peut être une relation dont la peau, cette fine membrane, est la frontière.


PALMARÈS

Prix Jean Vigo 2005 
Prix « Regard neuf » au Festival international du film documentaire de Nyon, Visions du réel
Grand prix du documentaire au Festival international du film de Belfort, Entrevues
Grand prix du jury aux Rencontres du moyen métrage de Brive
Sélectionné également à Bratislava (Slovaquie), Gijon (Espagne), Vila do Conde (Portugal), Les lutins du court métrage (Paris), Rotterdam (Pays-Bas), Namur (Belgique)

>>> un film produit par Caroline Bonmarchand et Judith Nora, Avenue B Productions

Il y avait dans L‘Odyssée quelque chose que j’avais envie de vivre…

GENÈSE
La peau trouée réalisation Julien Samani KuB4

Julien Samani : L’idée du film découle de rencontres que j’ai faites lors d’un séjour à l’île d’Yeu. J’ai passé trois soirées de suite dans un café du port, et, à chaque fois, j’y ai rencontré un marin avec qui j’ai parlé et bu toute la nuit. Il y avait une similitude frappante entre ces trois hommes, qui étaient des gens assez âpres et en même temps très touchants, portant en eux quelque chose de tendre, de fragile. Chacun trimbalait une sorte de blessure, comme une meurtrissure, tapie sous son apparence de gros dur. Ils parlaient de ce qui se passe en mer comme d’une chose merveilleuse, fantastique, que personne ne pourrait jamais comprendre. De retour à Paris, je me suis dit que j’avais envie de faire quelque chose de ces rencontres.

Ni l’écriture ni la photo ne me semblaient appropriées. Je voulais restituer le temps du mutisme, ce temps où les choses se font dans le toucher, les gestes, le corps. Je me suis décidé à acheter une caméra, j’ai revu celui des trois marins avec qui je m’étais le mieux entendu et lui ai dit que je voulais faire un film à bord. Il m’a montré le Mirador, un bateau très impressionnant, très beau. Le marin m’a présenté le patron, Patrick, qui a tout de suite refusé que je tourne sur son bateau. Les pêcheurs, en particulier à l’île d’Yeu, ont été victimes de manipulations par des médias qui leur reprochaient de prendre trop de poissons. D’après ce que j’ai pu comprendre, ces attaques avaient pour but de retirer à la France le monopole de l’industrie de la pêche au profit de l’Espagne. J’ai essayé de lui expliquer que je n’étais pas un journaliste de télévision, que mon propos n’était pas du tout de parler de pêche, mais de faire un film sur eux, en mer. Un jour, dans la cabine de Patrick, j’ai vu un grand panneau couvert de vieilles photos du bateau, des marins à bord et de leur famille à terre. Je lui ai dit que c’était cela que j’avais envie de filmer. Il en a alors parlé à son équipage, et m’a finalement donné son accord. Après les nombreuses discussions que j’avais eues avec les marins, j’ai recentré mon sujet. À l’époque, j’étais imprégné de l’Odyssée d’Homère. Il y avait dedans quelque chose que j’avais envie de vivre : une aventure, être loin de chez soi, ailleurs, dans un autre monde et dans un temps initiatique. Je ne connaissais rien du milieu marin.


Le silence

Le désir du film vient d’un flux de paroles, pourtant la parole, à l’arrivée, en est absente… 

Ça vient d’un flux de paroles, mais plus encore d’un besoin d’exister en dehors de cette parole. C’est la vie de ces marins : ils ne peuvent pas ne pas partir. Je sentais cela dans leur récit, et même au-delà de leurs mots. À bord, il y a peu d’échanges verbaux, il y a des moments intenses, mais la parole est triviale, presque déconnante. Il y a une relation entre eux qui n’est pas de l’ordre de l’échange. Il y a comme un temps étrange à bord, un temps hors du temps, hors de la relation sociale, de la relation de travail telle qu’elle est définie dans le monde du travail. Je les ai, par exemple, vus, chacun, face à la mer, à ne rien faire un nombre incalculable de fois. Ils ne faisaient rien : ils se tenaient juste là, en silence.

Pour moi, le documentaire n’existe pas

INTENTIONS
La peau trouée réalisation Julien Samani KuB3

Je souhaitais que  La peau trouée se positionne à un autre niveau que celui de la narration documentaire classique, qui souvent implique des enjeux pédagogiques et sociaux. Je l’ai conçu comme un objet cinématographique avec un souci des couleurs, de l’image, du son, de l’interaction des deux, d’une progression. Les marins du film, par exemple, ne s’y reconnaissent pas du tout. Ils s’ennuient et ils trouvent cela loin de la réalité. Ils m’ont dit clairement et de façon assez dure que ça ne reflétait pas du tout ce qui se passe à bord. En même temps, les protagonistes ne sont pas des acteurs, il y a peu de mise en scène, de découpage. Le vocabulaire n’est pas celui de la fiction. Pour moi, le documentaire n’existe pas. Après, la question peut se poser en termes financiers, administratifs ou juridiques mais c’est autre chose. Je rêve d’un cinéma qui ne soit pas handicapé par ce type de questions.

L'EFFORT SILENCIEUX

REVUE DE PRESSE
La peau trouée réalisation Julien Samani KuB5

Amélie Dubois, Les Inrocks >>> Chaque plan révèle une composition aussi simple qu’élégante, avec cet art de faire adhérer l’action en cours à une forme, une matière visuelle sans pour autant que celle-ci prenne le pas sur ce qui nous est montré. Rythmée par les gestes des pêcheurs, la mise en scène de Samani, dénuée de commentaire, capte l’effort silencieux, la transpiration du réel (là est l’autre sens de La peau trouée) qui gagne progressivement l’image, ne retenant que le caractère concret, physique des actions en cours.

Jacques Morice, Télérama >>> Julien Samani, pour ce coup d’essai, tire habilement le récit vers la fable, sans artifice, en s’en tenant à son fil, à son scénario.

Jacques Mandelbaum, Le Monde >>> La Peau trouée ne renvoie pas seulement à ce moment moderne du cinéma où la fiction se revitalise par le recours à la captation documentaire (et notamment par des scènes de pêche, chez Roberto Rossellini ou Paulo Rocha), mais évoque plus largement la mythologie antique du voyage en mer et l’épreuve inaugurale qu’elle met en scène dans la constitution de l’art romanesque en Occident. Depuis l’extrême trivialité de son propos, ce film ouvre donc aussi, à sa façon, sur l’horizon infini de l’imaginaire.

JULIEN SAMANI

BIOGRAPHIE
La peau trouée réalisation biographie Julien Samani KuB2

Après avoir été pendant trois ans assistant d’un photographe de nature morte, Julien Samani intègre l’École Nationale Supérieur des Arts Décoratifs (ENSAD) de Paris en 1995. Il y suit un enseignement sur l’image et le graphisme. En 1998, il obtient une bourse d’État pour étudier un an à la Cooper Union School of Design, école d’art à New York. Là, il découvre la pratique du cinéma et réalise deux courts métrages. De retour à Paris, il passe le diplôme de l’ENSAD avec une installation vidéo autour du texte des Dix Commandements qui lui vaut de sortir major de sa promotion. Il est aujourd’hui indépendant et travaille comme graphiste et illustrateur. La Peau Trouée est son premier film.

CRÉDITS

réalisation     Julien Samani
image et son     Julien Samani
montage image     Stratis Vouyoukas, Pauline Gaillard

montage son     Alexandre Hecker
mixage     Benjamin Viau
musique     Franz Schubert (Winterreis, Auf dem fluss)

production     Avenue B Productions, Caroline Bonmarchand, Judith Nora
Avec la participation de     Arcadi (Action régionale pour la création artistique et la diffusion en Ile-de-France)

Artistes cités sur cette page

La peau trouée réalisation biographie Julien Samani KuB2

Julien Samani

ESPACE PARTICIPATIF

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