Voix de tête

Georges Corduan chante pendant la fête du chant traditionnel à Bovel

Du temps de la tradition orale, les chants se transmettaient de bouche à oreille. Chanter, c’était non seulement s’exprimer mais aussi entretenir la mémoire des textes et des mélodies. C’était avant la radio, les CD, les podcasts, qui ont mis en conserve et à disposition les infinies déclinaisons de l’art vocal et musical.

À Bovel chaque année, se réunissent des chanteurs qui raniment des chants dont on ignore parfois l’origine, venus jusqu’à nous grâce à leur pratique et au travail de collectage et de conservation. Le reportage d’Hervé Portanguen nous les montre à l’œuvre, notamment par la pratique du répons, où un soliste est repris par le chœur, manière de se rafraichir la mémoire tout en faisant communauté.

LA FÊTE DU CHANT TRADITIONNEL À BOVEL

par Hervé Portanguen (2018 - 13’)

Pratiquer et transmettre

INTENTION
Marion chante pendant la fête du chant traditionnel

La commune de Bovel en Ille-et-Vilaine, accueille, depuis 1996, le Festival du chant traditionnel. Au programme : conférence, joute, randonnée chantée, concerts…
Recueillir, diffuser, retransmettre et pratiquer le patrimoine de tradition orale, tels sont les objectifs que s'est donné l'Épille, créée en 1995 et regroupant une équipe de chercheurs et de chanteurs de Haute-Bretagne et au-delà, passionnés d'oralité et convaincus que la collecte directe reste encore le moyen le plus efficace pour recréer le lien entre la mémoire et la pratique.
Le but est notamment de faire prendre conscience que le chant traditionnel n’est pas une affaire de spécialistes ou de passionné•e•s de musique bretonne, mais qu’il s’agit d’un patrimoine et matrimoine, portés et transmis par leurs parents ou grands-parents.

En 2018, ils ont été près de 80 stagiaires inscrits pour chanter à la fête du chant traditionnel francophone. Certains sont Québécois, d'autres Gascons. L’occasion de découvrir et s’imprégner d’une partie de notre patrimoine oral, et une façon de le préserver.

VERSKA NAASE

CHANT ESTONIEN

Sur un petit territoire entre l’Estonie et la Russie, les Setos ont une culture propre, qui les distingue de leurs voisins. Parlant une variante de l’estonien du sud, de confession orthodoxe, ils sont aujourd’hui célèbres pour leur chant polyphonique, le leelo, inscrit par l’UNESCO au patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

OUEST-FRANCE >>> Le leelo seto qui accompagnait les activités du quotidien, de la vie et le travail aux champs, est transmis de génération en génération depuis plus de 2 000 ans et se caractérise par une gamme musicale particulière qui a tendance à disparaître. C'est un un chant qui raconte la vie des campagnes de manière lyrique, sur des mélodies anciennes, où l'improvisation est un élément important.


Les paroles évoluent au fil du temps, commente Janika Oras, chanteuse du groupe. Originaire de l'embouchure de la Värska, sur les rives du lac Peipsi qui marque la frontière entre l'Estonie et la Russie, le chœur Verska Naase (Les femmes de Verska), fondé en 2008, perpétue cette longue tradition de chœurs familiaux ou villageois.

Les anciens au coeur de la transmission

ENTRETIEN
Georges Corduan chante pendant la fête du chant traditionnel à Bovel

paru dans le magazine Musique bretonne, au printemps 2015

Si la joute chantée ou encore les veillées Chez Léone ont rendu Bovel célèbre chez les chanteurs de la région, on sait moins que le stage mis en place dès 1999 a porté sa réputation beaucoup plus loin, dans toute la France et même jusqu’au Québec !

Musique Bretonne : Peut-on rappeler, tout d’abord, ce qu’est la Fête du chant de Bovel ?

L’Épille : C’est une fête qui se consacre spécifiquement à la mise en valeur du chant traditionnel. Le but est bien sûr d’en faire découvrir les différentes facettes (chant à la marche, chant à danser, chant à écouter, chant de table…) en recréant les contextes d’expression les plus diversifiés possibles (joute, chant dans la ronde, fest-noz chanté, concerts, repas chantés, veillées chantées dans le café…) en s’appuyant sur une riche programmation, mais aussi en multipliant les occasions pour les chanteurs qui sont dans le public de chanter eux-mêmes. Mais c’est surtout une volonté de mettre en avant les chanteurs, l’humain, et de provoquer des rencontres : rencontre entre culture locale et cultures du monde, et rencontre entre les générations. Les membres de L’Épille, tous plus ou moins collecteurs-chanteurs-transmetteurs, ont mis les anciens au cœur de la fête, les porteurs de tradition rencontrés lors des séances de collectage, et qui avaient bien d’autres choses à transmettre par leur présence directe qu’un simple répertoire enregistré sur des cassettes.

M.B : Comment est né le stage et avec quelle idée directrice ?


L’Épille : En 1999, il y avait une forte dynamique en Haute-Bretagne dans le domaine du chant traditionnel : grosse dynamique de collectage, ateliers de chant de plus en plus nombreux, multiplication des randonnées chantées, succès grandissant de la fête de Bovel… Il nous a donc semblé qu’il y avait la place, voire une demande, pour

un stage long qui permettrait, d’une part de renforcer et d’enrichir la Fête du chant, d’autre part de proposer des contenus riches, avec plusieurs intervenants, puisque le stage s’est d’emblée organisé sur six jours, dont quatre jours de stage à proprement parler avec quatre intervenants différents, et les deux jours de fête au milieu : l’idée était pour nous que l’immersion dans la fête, les rencontres avec de nombreux chanteurs, dont des porteurs de tradition, avec des occasions de chanter aussi, faisait partie intégrante de la formation.

Dès le début, nous avons choisi de varier les intervenants en consacrant le plus souvent une journée au chant à danser, une journée à rencontrer une tradition chantée francophone non bretonne, et deux journées avec des porteurs de tradition, en binôme avec leur collecteur.

M.B : Ces « anciens » se sont-ils sentis à l’aise dans ce rôle ? Qu’est-ce que ça a donné ?

L’Épille : Ça a fonctionné à 100%, et c’est sans doute ce qui a donné au stage de Bovel son caractère si fort. Tout d’abord, nous faisions le pari que certains chanteurs rencontrés sur le terrain étaient porteurs d’un tel style vocal, d’un tel répertoire, d’une telle qualité d’interprétation, et aussi d’une telle personnalité que, quelle que soit leur inexpérience en matière d’animation de stage, il se passerait forcément quelque chose de fort pour les stagiaires. Et c’est ce qui s’est passé. On peut même dire que pour certains, cela relevait du choc culturel ! Par ailleurs, nous étions persuadés aussi que même un chanteur plus « moyen », ou disons moins impressionnant vocalement, de l’ancienne génération, a des choses importantes à transmettre aux jeunes chanteurs d’aujourd’hui : une relation au chant, une façon d’être, un environnement culturel, un témoignage, un rapport humain... Bien sûr, nous ne les avons jamais laissés seuls face à un groupe de stagiaires, mais nous les avons toujours mis en binômes avec les collecteurs qui les connaissaient bien, et qui eux avaient l’habitude d’animer des stages, même si certains auraient quasiment pu s’en passer et se sont révélés des pédagogues hors pair !

M.B : Combien de porteurs de tradition sont ainsi passés au stage de Bovel, quels sont les noms qui ont marqué ?

L’Épille : Il y a eu, pour le pays gallo, Thérèse Volant (Saint-Just), Émile Houeix (Le Cours de Molac), Clémentine Jouin (Avessac), Marie Tessier (Maure-de-Bretagne), Jean Burban (Saint-Martin-sur Oust), Michel Texier (Ruffiac), Madeleine Lebreton (Malestroit), André Drumel (Guern), Léonie Brunel (Augan), Francis Geffroy (Ruffiac), Louis Niol (Saint-Gravé), Jeannette Laquittant (Allaire), Albert Chevallier (Renac), Gisèle Gallais (Rouillac), Jean Le Meut (Ploemel). Mais nous avons aussi eu des chanteurs pour le Québec, Anne-Marie-Savard, Louisette Proux, Samuel Riopel et Denise Sauvey pour la Normandie… Sans compter quelques autres que nous avions programmés mais qui ont dû annuler pour raisons de santé, ainsi que les nombreux anciens qui sont venus animer le chant dans la ronde pendant la fête elle-même (Louis Bloyet d’Allaire, Daniel Botrel de Saint-Carreuc, Victor Caro d’Augan, Angèle Potel de Crédin, André Picaud de Guégon, Henri Garaud de Lantillac, les anciens de Saint-Vincent-sur-Oust, de Béganne, et beaucoup d’autres…)

M.B. : Quel succès le stage a-t-il rencontré ? Quelles évolutions aussi ?

L’Épille : On peut dire que le stage a connu un réel engouement, et qu’il est même devenu à un moment donné un passage obligé pour les passionnés de chant. Nous avons dû commencer les premières années avec environ 25 stagiaires. Pendant quelques années s’y sont ajoutés les élèves du CFMI de Lille, qui avaient une certaine Catherine Perrier parmi leurs enseignants… La demande augmentant, nous avons ouvert un deuxième stage : « Technique et interprétation » animé par Charles Quimbert, Mathieu Hamon et Roland Brou. Cela nous a permis de doubler le nombre de stagiaires qui s’est ensuite stabilisé entre 45 et 65 personnes, dont la moitié environ viennent de l’extérieur de la Bretagne (région parisienne, Lyon, Belgique, Québec…) Enfin, depuis quelques années, nous ouvrons de petits stages complémentaires de deux jours : chant en langue vannetaise, conte, ethnobotanique, avec toujours cette même idée de rencontrer autant que possible les porteurs de tradition.

Patrimoine culturel immatériel

Chants de quête en Haute‐Bretagne

Descriptif issu de l’inventaire du patrimoine culturel immatériel de la France

Qu’il s’agisse des quêtes de Passion ou des quêtes de mai, le déroulement est similaire : un groupe de chanteurs se rassemble en soirée : traditionnellement plutôt les jeunes, dans certaines communes même plus spécifiquement les jeunes hommes célibataires, ou les conscrits de l’année, mais aujourd’hui plus librement tous ceux qui le veulent. Ils s’en vont de maison en maison, autrefois à pied, aujourd’hui soit à pied, soit en voiture. À l’arrivée devant chaque maison, le groupe lance le chant spécifiquement adapté à la circonstance, toujours le même. Le plus souvent, on chante un ou deux couplets d’introduction après lesquels le meneur demande à voix forte : Faut‐i’ chanter ?


Cela laisse le temps aux habitants de la maison de se réveiller et de se lever. S’ils répondent par la négative, les chanteurs s’en vont jusqu’à la prochaine maison, souvent en chantant un couplet manifestant leur mécontentement, sur le ton de la plaisanterie mais parfois proche de l’insulte. S’ils répondent positivement, le groupe entreprend alors de chanter la chanson entièrement. Le plus souvent, ils restent dans la cour et doivent la chanter intégralement avant qu’on leur ouvre la porte. Certains surveillent même le déroulement du chant, qui est souvent long, et n’ouvrent que si celui‐ci a été correctement exécuté, sans oubli. Dans d’autres cas, on leur ouvre d’abord et le groupe chante à l’intérieur. Lorsque le chant est fini, a lieu la quête à proprement parler : selon les cas, les gens donnent des œufs ou de l’argent. Il y a toujours parmi le groupe de chanteurs un « porteur de panier » chargé de récolter les œufs. La demande en elle-même est généralement exprimée dans le chant lui-même : Mettez la main au nid, n’apportez pas la paille... si vous donnez des œufs, nous prierons pour la poule, si vous donnez d’l’argent, nous prierons pour la bourse...

Enfin dans chaque maison, les chanteurs se font offrir à boire et restent plus ou moins longtemps à bavarder. Ils repartent ensuite pour la prochaine maison en chantant un dernier couplet de remerciement : En vous remerciant braves gens, le présent est honnête...

Dastum

Depuis 1972, Dastum (recueillir en breton) s’est donné pour mission le collectage, la sauvegarde et la diffusion du patrimoine oral de l’ensemble de la Bretagne historique : chansons, musiques, contes, légendes, histoires, proverbes, dictons, récits, témoignages... Dastum est une association qui réunit des collecteurs et de musiciens en quête de répertoire.


Le fonds ne cesse d’augmenter (8000 h en 2017), notamment du fait du traitement par Dastum de collections historiques déposées dans d’autres lieux, comme le MuCEM et l’INA. La sauvegarde consiste à identifier, inventorier, numériser, dupliquer les supports et séparer les lieux de conservation. L’association cherche ensuite à valoriser le travail de collecte en documentant le plus précisément possible leur collection), description, analyse des contenus, transcriptions qui alimentent une base de données en ligne.

Ce travail nécessite une relation étroite entre Dastum et le collecteur, celui-ci étant la personne qui possède les informations les plus précises sur le fonds qu’il possède. L’idée ensuite est de rendre accessible au public la collection constituée.

Ratifiée par la France en 2006, la Convention de l’UNESCO pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, un texte qui précise que toute action de sauvegarde requiert la plus large participation possible des communautés, des groupes et, le cas échéant, des individus qui créent, entretiennent et transmettent ce patrimoine. La Bretagne est forte d’un patrimoine culturel immatériel riche et étendu, qui est désormais entretenu et transmis par un grand nombre d’acteurs culturels.

Collectage

REVUE DU WEB

France 3 Bretagne, Krystell Veillard >>>

Radio Laser, 2016 >>> Anies Simon et Mike James, de l'association l'Épille, présentent la 23e édition de la Fête du Chant Traditionnel à Bovel. Ils parlent du chant traditionnel, différentes formes à travers la Bretagne, du concept de la fête à Bovel.

INA, Chanson en gallo par Albert Poulain (1988 - 4’) >>> Lors d'un concert donné en direct de la Maison des Cultures du Monde, il chante une chanson de la région de Châteaubourg, en gallo, sur les mal-mariés. Albert Poulain est né en 1932 à Pipriac (35) dans une famille rurale où cultures française et gallèse se côtoient.

INA, l'Ouest en mémoire, Collectage de gwerz (1975 - 8’) >>> Cet extrait du film La mémoire du sabot illustre l'importance du chant et de la danse en Bretagne. Les gwerzioù, complaintes traditionnelles, racontent une histoire, une épopée, un combat... ce sont des chants dramatiques le plus souvent. Elles sont en langue bretonne et les fluctuations de la voix y jouent un rôle important puisque l'accompagnement musical ne faisait pas partie de la tradition.

Musiques bretonnes >>> Ce n'est qu'au lendemain de la seconde guerre mondiale et de la désaffection totale de la Bretagne pour sa culture, que la nécessité du collectage se fit sentir avec force. Mais ce n'est qu'au début des années 70, avec le renouveau breton que ce collectage repris toute sa puissance et son sens.

ACTU, Le Trégor - TF1 >>> avec Julien Cornic, membre de Dastum. Le journal de Jean-Pierre Pernaud consacre un reportage au collectage des chansons en breton dans le Trégor. On y voit Joël Vandenbergh, Julien Cornic, Daniel Giraudon et Bernard Lasbleiz à l’occasion de la redécouverte des cahiers de chansons de Constance Le Mérer retrouvés dans sa maison de Lanvellec.

CRÉDITS

avec Georges Corduan, Marie-Geneviève Rano, José Mercier, Vincent Morel, Marion, Léonie Brunel, Madeleine Grignon, David Guichard, Guy Larcher, Thérèse Prioul, Charles Quimbert

réalisation, son et images Hervé Portanguen
montage Kilian Jarno
moyens techniques KuB

ESPACE PARTICIPATIF

  • 19 Décembre 2018 14:15 - Rozenn Thomas

    Bonjour Marion,
    Merci pour votre commentaire, nous allons corriger ce manque d'information au plus vite :)
    L'équipe KuB

  • 19 Décembre 2018 11:53 - Marion Blanchard-Perché

    Bonjour,
    D'abord merci pour les articles et la vidéos qui sont supers, ça ravive des souvenirs !
    Ensuite juste pour vous donner mon nom entier puisque je suis la seule des intervenant(e)s de la vidéo dont vous n'avez pas fait figurer le nom entier, sans doute parce que vous ne l'avez pas trouvé, c'est Marion Blanchard-Perché :-)

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