Pensionnaire à Saint-Jo

Pensionnaires à Saint-Jo rentrée dans les rangs « Pensionnaire à Saint-Jo » d'Erwan Brouillard

Quand sonne l'heure de la rentrée, rares sont ceux qui entrent en classe le cœur léger. Que l’on soit élève ou parent d’élève, la scolarité est une période déterminante dans la vie de chacun ; elle reste un levier d’intégration voire d’ascension sociale, même si ce levier est grippé. Entre ceux qui dispensent le savoir, créent les conditions de l’apprentissage et ceux qui sont censés recevoir ces précieux cadeaux, le face à face est pour le moins problématique. La cohorte des « décrocheurs » grandit d’année en année, beaucoup de profs sont à cran devant le défi croissant que représente le fait d’enseigner.

Nous parcourons ici les stratégies employées pour faire face : de l’action répressive à la quête de complicité, de la leçon magistrale à la méthode participative. Il s’est toujours agi de tenir les élèves en respect et, idéalement, d’obtenir leur engagement volontaire dans le processus éducatif. Les choses ont bien changé en 50 ans, et le système éducatif doit constamment s’adapter aux évolutions pour être à la hauteur de ses missions.


Le film

En 1997, Erwan Brouillard est revenu filmer le collège où il avait été pensionnaire 15-20 ans plus tôt (et avant lui sa mère et avant elle, son grand-père). Il a réalisé là son premier film, Pensionnaire à Saint Jo, un documentaire pour réfléchir à l’évolution de la discipline au fil des générations qui se sont succédées dans cette « usine à curés ». Faisant régner l’ordre par la force, les « préfets de discipline » se sont peu à peu mués en « conseillers d’éducation ».

PENSIONNAIRE À SAINT-JO

BANDE-ANNONCE

un film d’Erwan Brouillard (2001)

produit par Candela, TVR et TV10 Angers 

SYNOPSIS

Septembre, au Collège Saint-Joseph de Lannion, c’est la veillée d’armes. Pour Gildas, futur pensionnaire de sixième, ce sont les derniers moments de liberté : demain, c’est la rentrée des classes. Ancien élève de Saint-Jo, le réalisateur retourne dans son école. De son temps, le collège était connu pour la rigueur de sa discipline. Un bon nombre d’éducateurs de son époque sont toujours en place et d’anciens élèves se remémorent leurs souvenirs de pensionnaires.

LE PROJET

Erwan Brouillard se souvient de son film, quinze ans après sa sortie.

Mon film Pensionnaire à Saint Jo ne tient qu’à un seul fait : j’y ai été élève. Ce pensionnat, lieu clos par nature, j’en suis sorti mais en 1997 j’en détiens encore une clef, un droit partiel d’ouverture, d’informations.
Les premiers contacts que je prends avec Saint Jo en tant que documentariste se font auprès du directeur qui est aussi un ancien élève. Il me connaît puisqu’il était en place à mon époque. En 97, cet homme est brusquement remplacé par la tutelle diocésaine, remplacé par M. Détriché qui vient de « l’extérieur », avec un profil plus libéral, débarrassé des habitudes ancestrales du collège. 
Il veut aller de l’avant, moderniser et n’est pas très enthousiaste à l’idée de voir se faire un film qu’il juge nostalgique. Bref, je sens bien que si je ne tourne pas dès la rentrée 98, il y a de grandes chances que le film ne se fasse pas du tout.
Une fois la réalité du tournage confirmée, c’est Albert Lubin « le préfet de discipline » de mon époque, avec son style inimitable (il me parle comme si j’étais un grand journaliste parisien) qui me met en relation avec bon nombre d’anciens. Mais je ne veux pas faire le film des anciens du collège, même si les anecdotes sympathiques affluent. Ce qui m’intéresse c’est la dimension universelle de ce qui s’y est passé. La nécessaire adaptation des règles de fonctionnement de Saint Jo face aux évolutions du monde extérieur.


Lubin, je l’ai détesté comme je crois beaucoup de mes camarades. Il était notre Dark Vador. Dans la scène où il m’ouvre les portes je suis très gêné, et ça se voit. Il avait des pratiques que nous trouvions violentes. Si je n’ai pas été giflé par lui comme c’est arrivé à d’autres lors d’interrogatoires dans son bureau (ceux à qui ça arrivaient en étaient auréolés de gloire), j’ai fait la désagréable expérience d’avoir les cuisses fouettées par la petite chaîne où son sifflet était accroché. Lubin interdisait de s’assoir à la récréation, il voulait qu’on se dépense. 

J’ai voulu expliquer Saint Jo comme on pourrait détailler le fonctionnement d’un moteur. J’avais pensé un instant me mettre en scène devant un tableau noir et dessiner un moteur avec des bielles, des courroies, un alternateur pour expliquer à quel moment le collège allait le mieux fonctionner. Si la courroie de la discipline était trop tendue… Si l’admission d’air ne pouvait plus promettre les emplois pour tout ceux qui acceptent le régime. L’image d’une mécanique, non pas pour reproduire un modèle ancien mais pour essayer d’expliquer des équilibres qui fonctionnent.

Pour filer la métaphore, on pourrait dire qu’au début des années 60, Saint Jo met le turbo. Le personnage qui témoigne de cette période, c’est Jean-Yves le Bervet, l’anesthésiste. C’est peu avant 1968 et l’arrivée de la mixité que Saint Jo est un bolide de course éducatif. Pourquoi ?

A Saint Jo, les élèves peuvent profiter d’un encadrement important : les prêtres. Ils vivent au collège et peuvent être directeur de conscience ou tuteur des pensionnaires. Ca peut faire sourire ou trembler aujourd’hui, mais les gamins adoraient pouvoir se confier à l’un de ces prêtres qui étaient, pour certains, des savants. De plus, à partir de 1963, les prêtres enseignants certifiés sont payés par l’État. Ils sont non seulement présents en permanence auprès des élèves mais ils ont désormais un pouvoir d’achat ! Ils achètent une maison, roulent à moto, s’équipent en matériel photographique. Ainsi les élèves pourront réaliser des montages électroniques, imprimer un journal, faire de la plongée avec leurs profs. C’est un peu l’âge d’or.

Avant le tournage, j’avais vu une partie des très belles photos de Louis Michel surnommé l’abbé Canard (en raison de sa manière de marcher). Alors que je commence à tourner, il décède brusquement et la possibilité d’utiliser les photos me semble compromise. Les anciens m’octroient finalement la possibilité d’entrer dans sa maison pour y filmer les photos. Sans elles, une bonne partie du récit serait inracontable ou manquerait sérieusement d’étoffe.

Je n’ai été pensionnaire à Saint Jo que pendant quelques semaines en cours d’année, pendant un voyage de mes parents. Cela aura été une expérience plutôt douloureuse. Les élèves du dortoir n’avaient pas été très accueillants. Une fois mon box attribué dans le grand dortoir, je m’étais mis en pyjama sans savoir que la règle était de se déshabiller à l’intérieur de son lit. Je suis ainsi devenu le sujet de leurs moqueries. C’était probablement une sorte de bizutage ou une manière de renforcer leur cohésion. Je dois dire que j’ai trouvé à cette occasion les pensionnaires de Saint Jo très idiots. 

Erwan Brouillard, août 2016

SOUS LA FÉRULE DU PRÉFET DE DISCIPLINE

Pensionnaires à Saint-Jo Jo Erwan Brouillard

Propos extraits des entretiens du réalisateur avec des témoins

Parfois, je me demande comment on a pu supporter ça !     
un ancien élève, aujourd’hui octogénaire

Être interné    
Quand tu es ado, tu crânes devant les copains mais quand tu te retrouves tout seul le soir là-dedans, tu penses à tes parents et tu te dis : qu’est-ce j’ai fait pour mériter cette prison ?

Se taire    
J’ai trouvé ça très dur au début. C’était la première fois que je quittais la petite ferme de mes parents. Le soir, dans le dortoir, je pensais au feu qu’on faisait à la maison. J’entendais des pleurs… Le lendemain matin, il fallait se lever à 5h30. La toilette, la grande prière et puis la messe, et encore une demi-heure d’étude. Puis venait enfin le petit déjeuner, vers 7h30. Certains élèves tombaient en syncope. Ce que je trouvais le plus dur, c’est le silence. De 17 heures jusqu’à 8 heures le lendemain, on n’avait pas le droit à la parole. (Hyacinte Toudic)

Se soumettre    
Le règlement c’est comme au foot, les joueurs vont chercher la limite et puis il y a l’arbitre. A l’école c’est pareil : les joueurs ce sont les élèves, et moi je siffle. (Albert Lubin, ex préfet de discipline)


TÉMOIGNAGES

Jean le Poncin : Quand le préfet nous prenait en faute, il levait un ou deux doigts en criant le nom de l’élève. Ca voulait dire une ou deux heures de piquet. On avait 3 jours pour purger la peine en restant au coin dans la cour pendant la durée de la récréation, à la fin, le pion nous faisait un bon de piquet que l’on remettait au préfet ou au prof concerné. Quand il faisait trop froid on avait le droit de tourner quand même. Dans l’échelle des sanctions, on pouvait être privé de promenade ou être contraint de partir plus tard aux vacances.

Émile Urvoas : Le midi nous n’avions le droit de parler que certains jours, sinon c’était lecture. Il y avait toujours le préfet assisté d’un pion qui surveillait le réfectoire. Tous les deux mangeaient sur une table surélevée. Un élève était choisi pour lire un roman, le préfet se servait de sa cloche pour arrêter tous les moments de chahut ou les fautes du lecteur.

Subir    
Ma mère m’avait mis à St-Jo pour que je sois saqué. En fait j’ai l’impression que cette sévérité était une façade, pour attirer les parents. Les parents, eux, veulent pour leurs gosses le même régime que celui qu’ils ont subi, mais en réalité c’était pas très sévère. J’ai eu mon bac bien sûr mais j’ai surtout rencontré plein de potes. Il y avait des injustices, mais ça venait surtout des surveillants, les sous-fifres quoi. La sévérité juste on s’en accommode, pas l’injustice. 
Serge Queuffeulou

Hyacinte Toudic : Il y avait trois pensions : la première c’était pour les notables ou les fils de riches agriculteurs. Moi, j’étais en troisième pension puisque mes parents n’avaient pas les moyens. C’était souvent de la soupe, de la viande une seule fois dans la semaine. En sortant de là, on avait encore faim. On complétait avec du pain. Quelle souffrance de voir les plats de frites nous passer sous le nez !

Un vieil-homme : Je suis rentré comme pensionnaire à cinq ans, ça s’appelait classe de l’enfant Jésus, c’était des bonnes sœurs qui s’occupaient de nous, elles faisaient notre toilette dans une cuvette où on se tenait debout. Mes parents habitaient à 300 mètres de St-Jo mais je suppose qu’ils considéraient que l’ambiance d’un magasin était néfaste à l’éducation d’un enfant.

Braver l’autorité    Les combines, le mur, les coups tordus, tout ça c’est dans Picou… Tous les élèves ont lu les aventures de ce potache dans le livre d’Édouard Ollivro et se sont identifiés à ce héros qui brave l’autorité.

Yacinthe ToudicÉdouard (Ollivro) était mon voisin d’étude, il me disait souvent qu’il voulait faire de la politique. Il a réussi puisqu’il est devenu maire de Guingamp puis député mais avant ça il a été gravement malade et il en a profité pour écrire ce livre qui recueillait toutes les histoires que nous avions vécu ou toutes celles que nous avions entendu de la bouche des anciens. En 1972, une équipe de cinéastes est venue de Paris pour faire un film des aventures de Picou, ça a été tourné dans l’école. Nous, on a trouvé ça moyen parce que les comédiens n’avaient pas l’accent du Trégor et que les personnages étaient caricaturaux. On aurait voulu qu’il y ait plus de chahut.

Maryvonne le Bris : Il était complètement interdit de regarder de l’autre côté du mur à tel point que ça en devenait une obsession pour les bonnes sœurs. Si une pauvre fille regardait un pigeon posé sur le toit de St-Jo, elle pouvait être sévèrement punie.

Ne pas voir les filles !

L’abbé Chaubet : Les filles, on les voyait pas beaucoup, alors on ne pensait pas à se marier. Ça a quand même bien été un problème pour certains même si nous n’en parlions pas. Moi, je ne me posais pas ces questions car l’école avait une grande valeur pour moi et je ne voulais pas décevoir ma mère. Je me rappelle d’élèves de terminale qui ayant dit « oui » à la vocation avaient le droit de porter la soutane. Ils paradaient bras-dessus, bras-dessous dans la cour.

Maryvonne le Bris : Les bonnes sœurs étaient un peu vicelardes quand même, elles nous prévenaient toujours de quelque chose qui nous menaçait sans pouvoir nommer cette chose. Il ne fallait pas se retrouver à deux pour parler parce qu’on aurait pu dire des choses… À la promenade, leur hantise c’était de croiser la colonne des garçons. Quand ça arrivait, elles nous faisaient changer de trottoir et nous demandaient de serrer nos jupes pour éviter qu’un coup de vent ne laisse apercevoir un genou. En mai 68 le grand jeu était d’embrasser les garçons sur la bouche devant le porche de l’école.

Jean-Yves le Bervet : L’objet de tous les désirs, c’était le bouquin soit disant porno, on savait quand il y en avait un dans l’école mais on savait jamais où il était. À mon époque c’était les romans SAS, alors on lisait ça après l’extinction des feux sous les draps à la lueur d’une pile.

Années 60, la réforme

Yves le Bourdonnec, directeur Si on faisait subir aux élèves le dixième de ce qu’on a subit, nous, ce serait la révolution ! La discipline a été réformée en 62, la mixité est intervenue en 67. Il ne s’est donc pas passé grand chose à St-Jo en 68.

Abbé Chaubet, ancien directeur : On a eu des problèmes au début des années soixante, je ne peux pas en dire plus. J’ai demandé à l’abbé Mordelles de venir comme préfet pour réformer la discipline. Il a abrogé le piquet pour qu’il n’y ait plus de punition directe et que l’élève puisse se défendre, il a mis en place les conseils de discipline où siègent des élèves.

Un ancien élève, devenu chirurgien : L’abbé Mordelles, il venait d’une commune communiste, alors il était habitué à aller rechercher ses ouailles perdues. C’était vraiment la justice personnifiée : à la fois très dur et très juste. Il ne croyait pas au mal, d’ailleurs quand on faisait un coup tordu, il ne comprenait pas.

Le pensionnat : une famille

Jean-Yves le BervetC’était une discipline très sévère, mais en même temps il y avait une liberté qui n’existait pas ailleurs. En particulier les 5 dernières minutes de l’étude, où nous pouvions aller voir les curés dans leurs piaules qui servaient de bureau. Le motif était qu’il y avait une direction de conscience. Chacun des curés avait une double casquette ou un dada. Ça pouvait être tout simplement la collection complète de Tintin et Milou. L’abbé Seigneur qui était prof de français était aussi numismate et il nous expliquait comment il avait obtenu certaines pièces de sa collection ou la raison d’une modification au cours de l’histoire. Un autre curé était très bon pianiste et c’est comme ça que j’ai découvert la musique classique alors que je sortais de ma campagne. Un autre curé, prof d’anglais était féru d’électronique, il avait fabriqué une télévision. Ca nous paraissait dingue un type qui fabrique une télé. En résumé il n’y avait pas seulement l’éducation de base mais aussi une ouverture sur le monde. Je pense que je leur dois beaucoup.

L’abbé ChaubetC’était plus facile quand la majorité des élèves étaient en pension, et pour les professeurs c’était aussi plus riche. Aujourd’hui les élèves entrent en cours et en ressortent 50 minutes plus tard ! Le prof a du mal à se rappeler des prénoms. C’est vrai que dans cette ambiance, très scout, les pensionnaires trouvaient une sorte de famille, et des enrichissements culturels que les plus défavorisés n’auraient pas eu à la maison. Aujourd’hui, l’éducation se fait autant à l’intérieur des écoles que dans la vie quotidienne…

ERWAN BROUILLARD

BIOGRAPHIE
Erwan Brouillard réalisateur biographie Pensionnaires à Saint-Jo Lannnion KuB

Né en 1965, Erwan Brouillard est le petit fils d’Elise L’Horset dernière chapelière de Lannion, son père est marin de commerce, la scolarité se passe d’abord chez les dominicaines à Trébeurden puis à saint Jo et Bossuet de Lannion. À 17 ans, il est le batteur du groupe punk Franz Kultur et les Kramés. Le bac en poche, c’est la fac de langue à Rennes, mais la soudaine liberté est trop forte et les études universitaires s’arrêtent. Après une tentative avortée de BTS en hôtellerie, Erwan fait un stage de prise de son à l’école Louis Lumière à Paris. En 1990, le film d’entreprise, en plein boum à Rennes et à Nantes, lui permet de faire ses premières armes de preneur de son qui le conduisent à Tv10 Angers puis à Candela productions.

AVANT, UNE ÉCOLE PLUS DISCIPLINÉE ?

PRESSE
Pensionnaires à Saint-Jo Erwan Brouillard

Catherine Mallava, Libération >>> Oreilles longuement tirées par un maître qui sait se faire respecter, coups de règle de bois ou de fer, et puis le bonnet d’âne : pas un livre sur l’école d’antan ne manque d’afficher la tête d’un gosse mortifié sous le fameux couvre-chef. Comment regretter cette sévérité passée, ces dérapages d’autorité, bref cette forme de pédoplégie, soit la pédagogie par les coups ? «La IIIe République avait pourtant d’emblée banni les châtiments corporels à l’école», explique Olivier Magnan, avant d’ajouter : «La tolérance de la gifle ou du tirage d’oreilles a pourtant reçu la « compréhension », pendant des décennies, des familles, complices dans une certaine limite de l’éducation par les coups.»

CRÉDITS

réalisation     Erwan Brouillard
image     Fabrice Richard
son     Teddy Laurent
montage     Frédéric Demangeon et Bruno Le Roux

mixage      Philippe Cadeau 
voix     Fred Renno  
production     Candela Productions, Marie Laurence et Franck Delaunay  
coproduction     TVR et  TV10 Angers

soutiens     
Institut Culturel de Bretagne
Région Bretagne, Conseil Départemental des Côtes d’Armor,
Centre National du Cinéma

Artistes cités sur cette page

Erwan Brouillard réalisateur biographie Pensionnaires à Saint-Jo Lannnion KuB

Erwan Brouillard

ESPACE PARTICIPATIF

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