Nautilis, submersion

« Nautilis » de Jean-Alain Kerdraon

Le réalisateur Jean-Alain Kerdraon nous introduit dans l’atelier de fabrication d’un album de jazz, le premier de l’ensemble Nautilis. Une construction collective à huit musiciens, faite d’intentions, de tentatives, d’écoutes, de remises en question : un documentaire qui réclame notre disponibilité, notre curiosité, car ce qui se passe là, sous nos yeux, c’est l’éclosion d’une œuvre. Étonnant condensé de création où l’on voit le passage dans un même mouvement du projet à l’objet. Comment font-ils ? Kerdraon saisit le travail à l’oeuvre, fruit d’une longue pratique individuelle, une connaissance intime de différents répertoires qui viennent se tramer dans ce projet. Cela s’appelle l’improvisation. De même, le réalisateur s’est fondu dans ce processus, en saisissant les méandres, la progression à l’aveugle jusqu’à la révélation.

Serge Steyer

Auteur-réalisateur d’une trentaine de documentaires et d’une fiction, auteur d’articles et de publications papier pour Films en Bretagne, dont Photographie de l’activité cinématographie et audiovisuelle en Bretagne (2009) et Réinventons l’audiovisuel public (2013).

collectif

NAUTILIS, PREMIERS PAS

un film de Jean-Alain Kerdraon (2016 - 44')

Au printemps 2012, l’ensemble Nautilis entre en studio d’enregistrement pour son premier album. Huit musiciens aux parcours et aux influences variés, qui ont en partage le goût et la pratique de l’improvisation. Jazz, musique contemporaine, musique traditionnelle, électro, autant d’univers qui se mêlent, se frottent, se confrontent et s’irriguent pour converger vers le même horizon. Par quelle formule magique naît la cohérence ? De quelles tensions, de quelles connivences, de quelles surprises, est faite la rencontre de ces huit musiciens, liés par la même volonté de faire aboutir un processus de création musical original ?

C’est ce à quoi Nautilisle film, répond en décrivant au plus près quatre jours de la vie de l’ensemble, quatre journées en huis clos avec leurs questionnements, leurs ratés et leurs moments d’euphorie.

LES OBSERVATIONS D'UN « SIDEMAN »

INTENTIONS
Nautilis réalisation Jean-Alain Kerdraon KuB2

Jean-Alain Kerdraon : Le clarinettiste Christophe Rocher est à l’origine de la création de Nautilis et il en est le directeur artistique. Ma rencontre avec lui remonte à 2008, pour la création du BD-concert Un homme est mort inspiré de l’album de Kris et Davodeau. Christophe m’avait confié la mise en mouvement des images de la BD. 

Nous nous sommes spontanément entendus, éprouvant une méthode de travail pas à pas. Christophe avançait sur l’écriture musicale en parallèle à mon travail sur l’image. Chacun infléchissant ou modifiant ses propositions en fonction de l’avancée du travail de l’autre. Cette façon de faire, qui requiert une grande confiance envers le partenaire, est intimement liée à la pratique musicale de Christophe, tournée principalement vers l’improvisation, et à sa conception du travail en groupe. Suite à cette première expérience, Christophe et d’autres musiciens de l’ensemble m’en ont proposé d’autres.

En quatre ans et trois spectacles, je suis devenu une sorte de « sideman » comme disent les musiciens de jazz, associé à la création des images et de la vidéo de scène des spectacles.

Cette position particulière – impliqué dans le projet mais au titre d’invité en quelque sorte – est privilégiée pour observer comment travaillent ses coéquipiers et c’est sans doute un des éléments fondateurs de ce projet-ci.

Quand Christophe m’a parlé de l’ensemble Nautilis, les répétitions venaient de commencer. Tout de suite, son enthousiasme, l’ambition affichée du groupe, les différentes composantes de cet ensemble m’ont convaincu qu’il y avait là un sujet pour moi.

IMPROVISER ENSEMBLE

Nautilis réalisation Jean-Alain Kerdraon KuB1

par Jean-Alain Kerdraon

Christophe Rocher : L’improvisation n’est pas un style, c’est une façon de pratiquer la musique. On peut être improvisateur en musique baroque, comme on peut l’être en musique flamenco, ou tango, ou jazz… Et à l’intérieur du jazz, puisque c’est une musique que je connais un peu plus que les autres, il y a encore des dizaines et des dizaines de branches différentes. Donc parmi nous, il n’y en a pas deux qui ont la même expérience. Certains viennent de la musique traditionnelle bretonne, d’autres de la musique contemporaine, d’autres de la musique électronique… L’idée c’est donc d’utiliser toutes ces sources pour créer une identité sonore. Et c’est quand même encore le mot « jazz » qui caractérise tout ça.

La musique de Nautilis repose sur deux notions : l’usage de la polyrythmie et le recours à l’improvisation. Ces deux paramètres suffisent à la classer dans la catégorie « jazz », même si c’est le plus souvent une appellation par défaut et de tout temps un peu vide de sens pour les musiciens eux-mêmes. Quand en 1960 certains ont considéré l’album de Miles Davis Sketches of Spain comme n’étant pas du jazz, il a simplement répondu : It’s music, and I like it. Parce qu’elle fait la part belle à l’improvisation cette musique a quelque chose à voir avec la performance.

Et ce depuis les origines : à la Nouvelle Orléans à la fin du 19e siècle des instrumentistes se mettaient au défi lors de duels et joutes musicales (« battles » et autres « cutting contests ») avec le public pour témoin. Et juge : le vainqueur gagnait alors le titre de « roi ». C’est donc une musique qui trouve sa plénitude dans l’instant, le « live ». Mais pour atteindre ces moments d’accomplissements et de liberté, il faut en amont avoir posé des bases solides. Que ce soit à titre individuel – tous les grands solistes sont avant tout des musiciens accomplis – ou que ce soit en groupe. Et l’histoire le prouve depuis environ un siècle, de Duke Ellington à Charles Mingus en passant par Miles Davis : si le jazz est avant tout une musique qui s’improvise c’est aussi une musique qui s’écrit.


La méthode

Nautilis est un ensemble de musiciens qui partagent tous cette culture de l’improvisation. Pour autant ils créent un répertoire original couché noir sur blanc qui fait appel à une certaine science de la composition musicale. Les compositions sont amenées par les musiciens eux-mêmes et chacun peut soumettre une ou des propositions. Peu à peu, au fil du travail de groupe, ce qui au départ est une intention notée sur le papier, une idée de musique en quelque sorte, prend forme. Et en prenant forme elle se transforme au gré des interventions, propositions, modifications des uns et des autres. C’est ce processus de construction et d’élaboration partagée, que j’ai voulu rendre. Ces moments de travail et de répétition sont des moments pleins de vie. On reprend, on répète beaucoup mais on ne ressasse jamais. Il se passe toujours quelque chose : un regard, un geste, une mimique pendant l’exécution musicale ; des échanges d’impressions et des prises de paroles à chaque pause entre les morceaux.

Les musiciens

Christophe Rocher : C’est la richesse des individus qui m’importe, et qu’il y ait de la diversité ! Ça m’aurait ennuyé un groupe où on aurait tous été fans de telle période, de telle musique. Je pense qu’il y a une analogie assez parlante : c’est la cuisine. Le truc génial c’est quand tu ne reconnais absolument pas les ingrédients et que tu as un truc nouveau dans la bouche. Et tu as une émotion, tu as un goût, une saveur qui te font voyager. C’est ça que je cherche.

Je m’intéresse donc à la fabrique de cette musique, à la « cuisine » de Nautilis, dans laquelle s’activent huit musiciens, avec chacun son parcours, son univers, sa voix. Huit individus, avec chacun ses habitudes de travail, ses ambitions, son rapport au monde et aux autres. Le fait est que par tradition dans le milieu du jazz et des musiques improvisées, les musiciens sont rarement attachés à une formation (à l’inverse du rock). Tous ont des engagements plus ou moins longs avec plusieurs groupes ou ensembles. Ici par exemple le batteur et le trompettiste jouent en duo, le pianiste a fondé un quartet dans lequel on retrouve le clarinettiste qui lui-même a son trio, l’électroacousticien est par ailleurs guitariste dans un groupe de reggae… Prendre en compte ce nomadisme artistique est fondamental si on veut comprendre à la fois la musique et les rapports humains qui se jouent au sein de Nautilis. Il est évident que le fondateur de l’ensemble, Christophe Rocher, a rassemblé ces personnes-là parce qu’entre autre elles ont des parcours riches d’expériences diverses.

JEAN-ALAIN KERDRAON

Biographie
Jean-Alain kerdraon biographie portrait KuB

Diplômé des Beaux-Arts d’Angers en 1985, premier court métrage, Gris Horizonen 1986 (sélection Festival du court de Brest, et au Juvecine de Porto). Jean-Alain Kerdraon réalise des films documentaires : Rue de la soif (co-réalisé avec Thierry Le Merre), In Situ sur le peintre Paul Bloas, La part des ombres… 

En 2004, il participe à la création de Myria.prod, quatre associés qui produisent des fictions courtes, des documentaires et des vidéos institutionnelles.
Depuis 2008, il réalise la partie visuelle de plusieurs spectacles musicaux initiés par Christophe Rocher (clarinette) et Christofer Bjurström (piano).

Il monte et anime des images pour le BD-concert Un homme est mort d’après la bande-dessinée de Kris et Davodeau (2008), pour Le Voyage d’Hyppolène spectacle musical jeune public (2010), pour le photo-concert Regards de Breizh dédié aux images de la Bretagne du photographe Guy Le Querrec (2014).

Il réalise la vidéo du spectacle musical jeune public Passage Secret avec Elise Caron (2009) et un film d’animation pour le spectacle de contes Okalik, le grand chasseur inuit (2015).

Par ailleurs, il intervient en milieu scolaire et universitaire et de formations à l’image et à la réalisation vidéo auprès de publics variés : lycéens, étudiants, détenus, adultes en réinsertion…

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26 Mars 2017 17:37 - Le Guen Marie

Regard de Breizh ce dimanche.Merci.