Paysans bretons

C'était un québécois en Bretagne, Madame !

Il y a un demi-siècle, Hauris Lalancette de Rochebeaucourt et sa femme Monique débarquent en Bretagne depuis l'Abitibi, une région de forêts et de lacs dans la province de Québec. L’entreprenant visiteur questionne les usages et la langue (le français de France et celui du Québec), établit des comparaisons avec son chez lui. Il a tôt fait de repérer au cimetière les patronymes bretons portés en Amérique du Nord par des migrants venus y démarrer une nouvelle vie.
Le réalisateur Pierre Perrault filme ce périple à la rencontre de paysans du Kreiz Breizh. Au mitant des années 70, ils sont encore imprégnés de tradition tout en voyant arriver les nouvelles règles imposées par les technocrates en charge de moderniser le pays.
À la fois nostalgique et énergique, C’était un Québécois en Bretagne, Madame ! est un documentaire truculent, avec une galerie de personnages hauts en couleur. C'est aussi une archive captivante sur ce qui est encore là en 75, mais sur le point de disparaître. À noter la présence dans ce film d’un Glenmor très nature en ses terres, qui incarne la volonté farouche de perpétuer l’identité de ce pays,


en se battant contre le centralisme et sa logique planificatrice. Hauris Lalancette a lui aussi une lecture politique de la situation des paysans bretons. En tant que pionnier qui a pris son destin en main, selfmade man, il se reconnaît en eux tout en déplorant la persistance de traces d’une France féodale qui n’a pas encore abandonné l’idée du servage.

C’ÉTAIT UN QUÉBÉCOIS EN BRETAGNE, MADAME !

de Pierre Perrault (1977 - 57’)

Hauris Lalancette et sa femme, Monique Flamant, participent à un voyage organisé en Bretagne par l’association des paroisses marginales d’Abitibi. Le documentaire établit des parallèles surprenants entre deux pays que l’on considère comme démunis et laissés pour compte.

>>> un film produit par l’Office national du film du Canada

HAURIS LALANCETTE

PAS BANALE LA VIE
Hauris Lalancette et sa femme interrogent une paysanne

ONF >>> Connaissez-vous Hauris Lalancette ? Ce colon, cultivateur et homme politique fait l’objet de plusieurs documentaires réalisés à l’ONF entre 1975 et 2007. Hauris Lalancette s’installe en Abitibi en 1936 avec sa famille, en pleine de vague de colonisation de la région. C’est là qu’il défriche avec son père, Ephrem Lalancette, une terre pour y vivre de l’agriculture. C’est que cette vie, il l’a choisie. Développer ce pays, c’est la vocation qu’il s’est donnée. Au début des années 70, après 25 ans de travail sur sa terre, de défrichage, de vie de colon, un représentant du gouvernement vient lui expliquer qu’il a fait le mauvais choix de vie.


Il lui laisse entendre que son labeur et sa liberté n’ont d’autre valeur qu’un chèque de quelques milliers de dollars, en échange d’accepter de tout laisser derrière lui, de déménager, de faire du vent.
Dany, son fils, illustre ce moment en parlant d’un volcan qui a explosé. Oui, Hauris était intéressé par la politique avant ce moment, mais quand il a levé le ton pour défendre le village de Rochebaucourt contre la fermeture annoncée par le gouvernement, c’est un tout autre homme qui est venu au monde, qui est entré en éruption. Et le hasard a fait que le documentariste Pierre Perrault passait par là durant l’explosion. Le cinéaste lui donnera la parole dans quatre de ses films : Un royaume vous attend (1975), Le retour à la terre (1976), C’était un Québécois en Bretagne, Madame! (1977) et Gens d’Abitibi (1980).
Hauris Lalancette s’est longtemps impliqué dans la vie politique de sa région depuis. Après avoir été organisateur pour le Parti créditiste de Réal Caouette, il se présente comme candidat du Parti québécois aux élections de 1973. Il milite également pour le Mouvement des paroisses marginales.

D'autres documentaristes s'intéressent au héros populaire et à son royaume, comme l'expose le blog de l'ONF, c'est ensuite Denys Arcand qui l'expose dans ses films. D'abord dans Le confort et l’indifférence (1981), puis plus largement en 1999, dans Almanach. Enfin, poursuivant le travail de Pierre Perrault, Desjardins entreprend un long tournage qui s’étale sur sept années afin de suivre le destin de la famille Lalancette. Intitulé Au pays des colons (2007), le film sera finaliste pour le prix Jutra du meilleur documentaire en 2008.

En décembre 2016, Félix B. Desfossés et Isabelle Craig de Radio Canada vont à la rencontre d'Hauris Lalancette pour l'émission Pas banale la vie. Et ils se rendent compte que malgré ses 85 ans, il a encore de la gueule, surtout quand vient le temps de parler de la valeur de sa terre, de son travail, du prix de sa liberté si chèrement payée.

PIERRE PERRAULT

DOCUMENTARISTE POÈTE

par Denys Desjardins

Pierre Perrault et Hauris Lalancette © ONF
Pierre Perrault et Hauris Lalancette ©ONF

Le problème était de se rendre compte qu’on valait nous-mêmes la peine d’être vécu. Pierre Perrault

Unique dans le paysage artistique et culturel mondial, l’œuvre de Pierre Perrault traverse plus d’un demi-siècle d’histoire et s’incarne sous une multitude de formes d’expression, qui vont de la littérature au cinéma, en passant par le théâtre, la poésie et la radio. À une époque où le Québec est encore fortement imprégné de références culturelles étrangères, Pierre Perrault va littéralement inspirer une prise de conscience et de parole authentiquement québécoise. Fidèle à l’esprit des grands explorateurs, comme Jacques Cartier dont il s’inspire abondamment, il va parcourir le territoire de long en large dans l’intention de nommer le pays avec les mots des gens d’ici. Plus que monumentale, son œuvre demeure d’une profonde pertinence, non seulement parce qu’elle donne généreusement à voir et à entendre, mais surtout parce qu’elle nous invite à réfléchir à ce que nous sommes et à la place que nous occupons dans le monde.


Avocat de formation, Perrault effectue ses débuts sur les ondes de Radio-Canada dans les 1950 alors qu’il écrit et enregistre pas moins de 800 émissions radiophoniques. Fasciné par les possibilités que lui offre le magnétophone et inspiré par la parole des marins, pêcheurs et chasseurs qui vivent sur les rives du fleuve Saint-Laurent, il parvient à s’introduire avec beaucoup d’authenticité dans le vécu des gens et à recueillir lui-même cette parole inédite à laquelle il ajoute ses commentaires poétiques. Déterminante, cette découverte de la parole lui révèle les qualités exceptionnelles d’une littérature de l’oralité encore imprégnée du savoir-faire des habitants qui ont trouvé des mots bien à eux pour parler du pays. De la radio, Perrault passe au cinéma, où il poursuit son approche radiophonique et poétique établissant ainsi les bases d’un cinéma de la parole vécue de l’intérieur.

Emporté par l’aventure du cinéma direct dans laquelle il plonge au début des années 1960 et transporté à la fois par sa quête du pays, Perrault demeure fidèle aux personnages qu’il a découverts à la radio, dont Alexis Tremblay et Grand-Louis Harvey de l’île-aux-Coudres, deux conteurs absolument intarissables, dont les récits fabuleux relèvent de l’épopée. Invitant ses personnages à s’engager dans une action, une quête, un voyage ou une chasse, il parvient à leur faire oublier la présence de la caméra et à stimuler la parole autour de mises en situation qu’il développe habilement film après film. C’est ainsi qu’il réalise, avec la complicité des habitants de l’île-aux-Coudres, une trilogie de films avec laquelle il s’impose rapidement, tant au Québec qu’en France, comme le représentant d’un nouveau style de cinéma où les personnages prennent la parole et se mettent en scène eux-mêmes : Pour la suite du monde, Le règne du jour, Les voitures d’eau. En présentant l’île-aux-Coudres comme une sorte de microcosme d’un pays en pleine mutation, Perrault permet du même coup au cinéma québécois de s’inscrire dans le courant des jeunes cinématographies nationales qui émergent un peu partout dans le monde.

Au moment où le Québec cherche à se définir et à faire entendre sa voix, Perrault explore plus largement la question de l’identité nationale, car il croit important de susciter une prise de conscience et d’exprimer sa passion pour le pays. Aux discours des conteurs fabuleux de l’île-aux-Coudres, il ajoute la parole d’une variété de citoyens de toute origine sociale, ethnique et linguistique pour réaliser un film qui se présente comme un poème symphonique à plusieurs voix : Un pays sans bon sens !. D’une très grande modernité, cette œuvre poétique et politique demeure un film fondateur, non seulement dans la filmographie de Perrault, mais dans l’ensemble de la cinématographie québécoise et canadienne. Ce film l’amène à poursuivre sa réflexion en donnant dans d'autres films la parole à d’autres communautés où la quête d’identité se vit de manière fort différente selon qu’on soit acadien : L’Acadie l’Acadie !?! , abitibien : Un royaume vous attend ou amérindien : Le goût de la farine.

Comme les personnages, les animaux sont aussi omniprésents dans l’œuvre de Perrault. Du marsouin au bœuf musqué, en passant par la souris, le caribou, le cochon et l’orignal, les animaux sont autant de métaphores qui incarnent la nature du pays et des hommes qui l’habitent. Observant les comportements du règne animal, Perrault tente d’en tirer les conclusions qui s’imposent, comme en témoigne ce film bouleversant où la chasse à l’orignal se transforme en chasse à l’homme : La bête lumineuse. Avec ce film, Perrault réalise une œuvre d’une criante vérité humaine qui démontre à quel point la réalité cruelle du monde animal s’applique aussi au monde des hommes. Il semble qu’un rapport de force avec les autres occupants du territoire soit inévitable, car il en va de la survie de l’espèce. C’est du moins la conclusion à laquelle il parvient dans son tout dernier film : Cornouailles, où, cherchant à définir notre rapport au territoire, Perrault se confronte à la présence millénaire des bœufs musqués du Grand Nord, une autre métaphore du pays et de la survivance de la race. Devant le silence éternel des bœufs musqués, Perrault n’a pas le choix de prendre la parole lui-même et de revenir au commentaire poétique qui a marqué ses débuts au cinéma. Au terme de sa très longue expédition poétique, radiophonique, cinématographique et littéraire, qui l’a conduit de l’île-aux-Coudres à la Bretagne, de l’Acadie à l’Abitibi, de la Côte-Nord au Grand Nord, Perrault a donné au Québec une des œuvres les plus cohérentes de son temps, où la nécessité de se découvrir n’a d’égale que la volonté de s’appartenir.

En 2009, Ici Radio Canada consacre deux documentaires à Pierre Perrault, un poète sans bon sens. Né le 29 juin 1927 et mort le 24 juin 1999, il est considéré comme un artiste majeur ayant permis au pays de se façonner une mémoire. Portrait de l'homme à travers son cinéma, sa poésie, ses émissions de radio et son engagement politique. Pierre Perrault, reconnu comme un précurseur du cinéma direct, a laissé derrière lui une œuvre cinématographique colossale. Parallèlement à son cinéma, il a publié une vingtaine d'ouvrages, dont plusieurs lui ont valu de prestigieux prix littéraires.

Un oratorio du présent

REVUE DU WEB

L'OUEST EN MÉMOIRE >>> La métamorphose des campagnes bretonnes.

Les jeunes peuvent-ils rester à la terre ? L'agriculture bretonne, en crise, ne permet pas à tous les paysans, notamment aux jeunes, de continuer à exploiter. Ces jeunes, exprimant leur malaise, mènent une réflexion sur leurs conditions de vie et de travail et apportent des solutions.

BRETAGNE ET DIVERSITÉ >>> Pierre Perrault, un pays sans bon sens Film-essai sur une question cruciale : la notion d'appartenance à un pays. Sentimentalisme attardé ou réalité psychologique profonde si l'on croit qu'elle trouve racine dans le cœur de l'homme ? L'action ici se déroule dans le contexte d'une nation qui se cherche : les Canadiens français, et d'autres peuples sans pays : les Indiens du Québec, les Bretons de France.

FRANCE CULTURE >>> Comment Pierre Perrault oratoriait le présent. Grand cinéaste qui a lié la radio, le cinéma et la langue, poète dans l’âme, auteur de vingt longs métrages, son cinéma n’a cessé de tourner autour de la parole (donnée ou prise) et des identités (fixées ou inventées).

CRÉDITS

avec Hauris et Monique Lalancette de Rochebeaucourt
mais aussi Glenmor et sa famille, le maquignon et quelques paysans de Rostrenen, le bedeau, le sabotier et Meavenn de Canihuel

réalisation Pierre Perrault
image Bernard Gosselin
assisté de Serge Giguère
prise de son Claude Beaugrand

montage Claire Boyer
assistée de André Théberge, Christian Marcotte
montage du son Marc Hébert
mixage Jean-Pierre Joutel
production Paul Larose – Office national du film du Canada

Artistes cités sur cette page

Pierre Perrault et Hauris Lalancette © ONF

Pierre Perrault

Hauris Lalancette en Bretagne

Hauris Lalancette

ESPACE PARTICIPATIF

  • 26 Octobre 2019 23:32 - Jean Claude LE BORGNE

    C’ÉTAIT UN QUÉBÉCOIS EN BRETAGNE, MADAME !.
    Superbe et quelques belles vérités y sont dites... Et toujours d'actualité .

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