Ar-Men : le roc

« Ar-Men » d'Emmanuel Lepage

Remontant aux origines du phare Ar-Men, Emmanuel Lepage retrace le chantier titanesque qu’une poignée d’hommes a mené à mains nues, dans les années 70 du 19e siècle. Il a fallu des années pour parvenir à terrasser le rocher, ar men en breton, premier écueil au large de Sein, sur lequel se fracasse la houle atlantique.
De là, il explore tout ce que la mer charrie de mythes, d’engloutissement, de naufrages, d’actes héroïques et de défis techniques. Tramant avec virtuosité l’imaginaire et les prouesses humaines, il dépeint sans relâche l’humanité face à ce qui la dépasse : la puissance des éléments marins, la mort…

Édito : Serge Steyer

Auteur-réalisateur d’une trentaine de films depuis la fin des années 80, principalement des documentaires pour et avec la télévision publique (France Télévisions, Arte). Auteur d’articles et de dossiers papier pour Films en Bretagne, dont Photographie de l’activité cinématographie et audiovisuelle en Bretagne (2009) et Réinventons l’audiovisuel public (2013). Directeur ...

Protégés de la mer en furie

RENCONTRE

Emmanuel Lepage nous accueille chez lui pour la sortie d'Ar-Men, la première de ses bandes dessinées qui se situe en Bretagne, qui plus est à sa pointe extrême ! Retour sur la genèse de l'ouvrage, et esquisse d'un autoportrait de son auteur.

Ar-Men, l’espoir au sein du désespoir

CHRONIQUE

par Patrice Verdure

Il paraît qu’Emmanuel Lepage est sujet au mal de mer, et même qu’il est casanier ! Dur pour quelqu’un qui place beaucoup de son œuvre dans des situations de voyages extrêmes, où il s’est rendu : Tchernobyl, Kerguelen, Antarctique, et maintenant le mythique phare d’Ar-Men, au bout du bout de la chaussée de Sein, « le plus exposé et le plus difficile de Bretagne, c’est-à-dire du monde ». Des destinations qui sont des « îles de désolation ». Y a-t-il chez lui une attirance pour le danger, l’aventure, le spectacle de la souffrance ? Non, c’est plutôt un intérêt envers l’humain confronté à la difficulté. Les albums de bandes dessinées d’Emmanuel Lepage, plus que des carnets de voyages, sont souvent des BD-reportages, mais ici y ont été incorporées des histoires, de la fiction. Au centre, il y a Germain, gardien du phare, et sa fille, et puis aussi des histoires « vraies » (plus ou moins), la vie sur l’île de Sein, la construction du phare (avec le personnage fictif de Moïzez), la vie sur le phare, la ville d’Ys, les Sénans avec De Gaulle pendant la guerre. Les images sont des aquarelles, une œuvre par case. Des couleurs somptueuses, des ambiances frémissantes, des lumières troublantes, parfois en contrepoint avec le sombre, comme signifiant l’humain et l’espoir au sein du désespoir.
Le feu est clair, tout va bien.

AR-MEN

PRÉSENTATION

une BD d'Emmanuel Lepage

éditée chez Futuropolis

Au loin, au large de l’île de Sein, Ar-Men émerge des flots.
Il est le phare le plus exposé et le plus difficile d’accès de Bretagne, c’est-à-dire du monde. On le surnomme l’Enfer des enfers. Germain en est l’un des gardiens. Il y a trouvé sa place exacte, emportant avec lui sa solitude et ses blessures.
La porte du phare cède sous les coups de butoir de la mer en furie, et l’eau vient griffer le crépi de l’escalier. Sous le crépi, médusé, Germain découvre des mots, des phrases, une histoire. Un trésor. Le récit de Moïzez. Fortune de mer trouvée parmi les débris d’un bateau fracassé, Moïzez grandit à l’écart des autres sur l’île de Sein. Merlin, natif de l’île, est son compagnon d’aventure, Ys la magnifique son royaume perdu. Sur la Chaussée de Sein glisse le Bag Noz, le bateau fantôme, piloté par l’Ankou, le valet de la mort, et Moïzez est aux premières loges.


Plus tard il participera à la folle entreprise de la construction d’Ar-Men, quatorze ans durant, de 1867 à 1881.
Fébrilement, Germain note tout sur un carnet. Après le travail quotidien, une fois répété les gestes précis et nécessaires à l’entretien du phare et de son feu, il raconte encore et encore.
Blottie au fond de la salle de veille, une silhouette est tout ouïe…


Rester fidèle à soi-même

INTENTION

par Emmanuel Lepage

Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu faire de la bande dessinée. Lorsque j’avais sept ans, mes parents m’avaient offert la réédition de Tintin au pays des Soviets. Il y avait dans ce gros bouquin une petite biographie d’Hergé avec une photo dans son atelier. J’ai pris conscience là qu’il y avait quelqu’un derrière les livres… J’ai réalisé que raconter des histoires pouvait être un métier. Les dessins de Pierre Joubert me troublaient et me fascinaient. J’étais admiratif devant tant de maîtrise et de puissance graphique : j’ai passé des heures, des jours à décortiquer ses dessins. Joubert est ma plus grande influence graphique ! Ça se voit, non ?


Si j’avais choisi la sécurité, je n’aurais pas fait ce métier ! J’ai toujours eu conscience que c’est un métier incertain, ce qui d’ailleurs en donne sa beauté. Je sais que demain, dans cinq ou dix ans, ce que je fais risque de ne plus rencontrer qu’un public de happy few. Mais l’illusion serait de penser ce métier en termes comptables. Tout change tellement vite qu’il faut surtout rester fidèle à soi-même.
C’est peut-être prétentieux de le dire, mais la couleur m’est facile. Je sens la couleur comme quelque chose de ludique, une sorte de jubilation. Ce n’est pas avec la tête que je fais les couleurs, mais avec le ventre. Alors que je mets tellement d’énergie, de combat, dans le dessin ! Le dessin, surtout réaliste, m’apparaît comme quelque chose d’inaccessible.
Pour moi, le dessin réaliste, c’est à la fois une éthique, une discipline, une présence de tous les instants, un regard qui s’aiguise. C’est peut-être aussi une certaine forme d’abnégation, ça ne se voit pas forcément. Dans le dessin réaliste, on peut avoir la tentation de jouer la surexpressivité, d’être dans la surenchère, de montrer ce qu’on sait faire. Or, pour être juste, il faut toujours s’arrêter à temps. La facilité dans le dessin, c’est l’effet, la virtuosité. Au fond, est dessinateur réaliste celui qui réussit à saisir la vie. Je tends vers cela.

Ys, Dahut sacrifiée

MISE EN REGARD

Le roi Gradlon fuit la ville d'Ys submergée par les flots. Saint Guénolé le somme de jeter Dahut, son unique fille, à la mer. 

Evariste Vital Luminais peint cette scène en 1885, son tableau est exposé au Musée des beaux-arts de Quimper. Emmanuel Lepage la représente à son tour dans Ar-Men en 2017.

Evariste Vital Luminais, Cité d'Ys
legende d'ys BD
représentation par E.Lepage dans Ar-men.

EMMANUEL LEPAGE

BIOGRAPHIE
emmanuel le page

Né en 1966, architecte de formation, Emmanuel Lepage vit dans les Côtes-d’Armor.

À six ans, il découvre Tintin au pays des Soviets. C’est dit : il sera auteur de bandes dessinées. Plus tard, à treize ans, il trouvera un maître en la personne de Jean-Claude Fournier, scénariste et dessinateur de Spirou et Fantasio . À quinze ans, il publie son premier dessin dans Ouest France. Plus tard, une autre rencontre capitale, celle de Pierre Joubert, le dirigera vers le dessin dit réaliste

Voir la fiche artiste...


Bibliographie

1987: La Menace Verte, Éditions Ouest France.
1988 : L’Étranger, Éditions Ouest France.
1989 : L’Envoyé, tome 1, Les Maudits à Maletor, sur une adaptation par Georges Pernin du roman d’Huguette Carrière, collection Signe de piste, Le Lombard.
1990 : L’Envoyé, tome 2, La Statue d’or vivant, sur une adaptation par Georges Pernin du roman d’Huguette Carrière, collection Signe de piste, Le Lombard.
1991 : Bleu Regard, Névé , tome 1, scénario de Dieter, Glénat.
1992 : Vert Soley, Névé, tome 2, scénario de Dieter, Glénat.
1995 : Rouge PassionNévé, tome 3, scénario de Dieter, Glénat.
1996 : Blanc Népal, Névé, tome 4, scénario de Dieter, Glénat.
1997 : Noirs Désirs, Névé, tome 5, scénario de Dieter, Glénat.
1998 :  Névé, édition intégrale, scénario de Dieter, Glénat.
2000 : La Terre sans mal, récit de Anne Sibran, collection Aire Libre, Dupuis. Prix du Jury œcuménique de la Bande Dessinée (Prix des Valeurs humaines), Grand Prix du festival de Sierre en Suisse, prix de l’Association des Libraires de Bande Dessinée.
2000 : Alex Clément est mort, scénario de Delphine Rieu, Vents d’Ouest.
2003 : Brésil — Fragments d’un voyage et America Fragments d’un voyage, textes de Nicolas Michel, Casterman.
2004 : Muchacho, tome 1, collection Aire Libre, Dupuis. Prix Château de Cheverny de la Bande dessinée historique.
2005 : Les Voyages d’Anna, textes de Sophie Michel, Éditions Daniel Maghen.
2006 : Muchacho, tome 2, collection Aire Libre, Dupuis. Muchacho a reçu le prix de la Meilleure Bande Dessinée adaptable au cinéma, en 2007, au Forum International Cinéma et Littérature, à Monaco.
2008 : Lepage, une monographie, Éditions Mosquito.
2008 : Oh, les filles !, première partie, récit de Sophie Michel, Futuropolis.
2011: Voyage aux îles de la Désolation, Futuropolis.
2012: Un printemps à Tchernobyl, Futuropolis. A cette occasion, La Boîte à bulles réédite Les Fleurs de TchernobylEmmanuel Lepage remporte le Grand Prix de l'affiche au festival Quai des bulles de Saint-Malo.
2014 : La lune est blanche, avec son frère François Lepage (Futuropolis).

Heureux homme !

REVUE DU WEB

Le Télégramme, Marcel Quiviger >>>  Transféré en février 2015 sur Ar-Men, pour les besoins d’un petit film de fiction réalisé par Hervé Jouon pour Thalassa, il y joue son propre rôle : celui d’un dessinateur qui vient travailler in situ pour les besoins d’un album. Dès la diffusion du film, Claude Gendrot, son éditeur chez Futuropolis, l’appelle et lui demande : Alors ? Le livre on le sort quand ?
Pour la dimension mythique de son récit Ar-Men, Emmanuel Lepage s’inspire du personnage de l’Ankou tel qu’Anatole Le Braz  l’a dépeint dans son recueil La légende de la mort, ainsi que de la légende d’Ys. 

Wikipédia >>> Ys est une ville légendaire qui aurait été engloutie par l'océan. Probablement issue d'un thème celtique, la légende a été très nettement christianisée. La plus ancienne version connue voit l'engloutissement de la ville comme résultant des péchés de ses habitants, mettant en valeur les évangélisateurs bretons. Une tradition bretonne récente situe Ys dans la baie de Douarnenez ou au large de celle-ci. Cette légende constitue l'un des récits bretons les plus populaires, et les plus connus en France.

Babelio >>> La Légende de la Mort. La Bretagne regorge de légendes, de superstitions et de contes fantastiques, et je dois avouer être fasciné par la mythologie, les légendes et la mort, il y a tant encore à découvrir. Un des thèmes les plus abordés est la mort. Sa forme la plus représentative est celle de l’Ankou (son nom peut varier selon les régions, mais c’est toujours le même personnage). Cet ouvrier de la mort (oberour ar maro) est en fait, dans chaque paroisse, le dernier mort de l’année et il le reste jusqu’au dernier mort de l’année suivante et ainsi de suite. On le dépeint de biens des façons ; grand, maigre, les cheveux longs et blancs, la figure ombragée d’un large feutre…


Dans tous les cas, il tient à la main une faux dont la tranchant est tourné vers l’extérieur. Il se déplace généralement dans une charrette (karriguel ann Ankou), comme celles qui servaient autrefois à transporter les morts, cette charrette est traînée par deux chevaux attelés en flèche, celui de devant est maigre et arrive à peine à marcher, le second est gras et fort. L’Ankou se tient debout sur la charrette, il est escorté de deux hommes, l’un tient la bride du cheval de tête et l’autre ouvre les barrières et les portes pour ce convoi funeste, et empile aussi les morts que l’Ankou a fauché sur son chemin. Lorsqu’un mourant trépasse les yeux ouverts, c’est que l’Ankou n’a pas fini sa besogne dans la maison, et il faut s'attendre à le voir revenir à bref délai pour quelque autre des membres de la famille.


ESPACE PARTICIPATIF

PROPOSER

une œuvre ou un projet

COMMENTER

votre avis nous intéresse !