Disgrâce

« L'Homme aux Bras Ballants » de Laurent Gorgiard

Un homme sort des bas-fonds d’une ville sans vie, se traînant à grand’peine dans une lumière crépusculaire. Il va, au rythme d’une valse triste, accomplir un prodige.
Adapté d’une bande dessinée en six cases de Gilles Gozzer, lui-même inspiré par le poème de Charles Baudelaire L’Albatros, L’homme aux bras ballants pose une esthétique, plastique et sonore, façonnée par Laurent Gorgiard pour la réalisation et Yann Tiersen pour la musique. En 1997, tous deux débutent, mais commencent fort ! Inspiré par le cinéma expressionniste allemand, le film est lesté d’une sombre prémonition, et d’une écriture qui dit sa foi en la poésie. 
Paru il y a vingt ans, couronné d’un Fipa d’or et d’un Prix spécial du jury à Annecy, L’homme aux bras ballants a révélé l’émergence d’un pôle de cinéma d’animation à Rennes.

Serge Steyer

Auteur-réalisateur d’une trentaine de documentaires et d’une fiction, auteur d’articles et de publications papier pour Films en Bretagne, dont Photographie de l’activité cinématographie et audiovisuelle en Bretagne (2009) et Réinventons l’audiovisuel public (2013).

corps rêverie nuit solitude

L'HOMME AUX BRAS BALLANTS (4' - 1997)

un film de Laurent Gorgiard 

Par une nuit sans lune, dans une ville endormie, un personnage aux bras démesurés marche. Précédé par son ombre, il se rend dans une arène accomplir un rituel…

Merci à Vivement lundi ! de nous avoir gracieusement cédé les droits d'exposition de ce film.


Distinctions

FIPA d’Or 1998 
Prix spécial du Jury, Festival International du Film d’Animation d’Annecy 1998 
Prix Fuji et Mention spéciale du jury, Festival Tous Courts d’Aix-en-Provence 1997 
Prix du meilleur film de moins de 6’, Festival Cinanima Espinho 1997 
Mention spéciale du Jury “pour son caractère poétique”, Festival du Film court de Villeurbanne 1997 
Prix Film d’Animation, Festival de Douarnenez 1997


AUX ORIGINES DU PROJET

La bande dessinée L'Homme aux Bras Ballants de Gozzer (1993)

BD_Gozzer2.png

Le poème L'albatros, de Charles Baudelaire, 1861

Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.


À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées 
Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.



DE LA CASE À L'ÉCRAN

DOSSIER ARTISTIQUE

par Jean-François Le Corre, producteur du film 

Nous avions découvert L’Homme aux Bras Ballants dans un fanzine. À l’époque nous cherchions un court récit à adapter en animation volume. Les six cases du récit de Gilles Gozzer nous semblaient idéales pour un projet de film de 1 à 2 minutes à budget réduit : un personnage unique à animer, une économie de décor et un univers poétique auquel Laurent a été immédiatement sensible. Gozzer accepta rapidement notre proposition d’achat des droits d’adaptation cinématographique de son œuvre et commença alors pour Laurent un travail de transfert de la bande dessinée à l’écran qui nous révéla très rapidement les contraintes de l’exercice.


homme aux bras ballants.png

Un film expressionniste

La nouvelle de Gilles Gozzer débute de manière assez sèche. Laurent a souhaité développer la narration en amont de la case 1 en installant un décor urbain avant que le spectateur ne découvre le protagoniste. La perspective forcée de la première case, le noir et blanc du dessin, le corps difforme du personnage et l’utilisation de l’ombre renvoient immédiatement au cinéma expressionniste allemand que le réalisateur a clairement voulu affirmer avec sa ville qui semble sortie d’un film de Fritz Lang. D’autres références au cinéma expressionniste allemand sont évidentes dans l’adaptation de Laurent Gorgiard : l’escalier, l’ombre démesurée, la porte en forme d’ogive. La relation étroite que Laurent et son décorateur (Jean-Marc Ogier) ont entretenue pendant toute la préparation puis pendant la fabrication du film n’est pas sans rappeler le lien privilégié que les réalisateurs allemands partagèrent avec leurs Filmarchitekte.


Il hisse la lune

La phrase qui conclut le récit sous la 6e et dernière case de la nouvelle a été à l’origine de bien des tracas pour le réalisateur. Comment retrouver cette même évidence narrative dans un film tout en conservant l’effet de surprise que ressent le lecteur en passant de la 5e à la 6e case ? Comment transcrire la phrase Il hisse la lune dans un film qui sera sans dialogue ni voix narrative ? Là où Gilles Gozzer pouvait se permettre l’ellipse car le texte donne des informations essentielles à la compréhension de l’action, le réalisateur devait, lui, trouver des idées de narration.
Laurent a travaillé sur une première version de son storyboard. Comme il n’envisageait pas de tourner le film sans l’aval de Gilles Gozzer, il lui a donné rendez-vous dans un café de Montparnasse. Gilles a regardé le storyboard et a calmement expliqué à Laurent qu’il trouvait son adaptation trop lourde, qu’il n’y retrouvait pas l’esprit de L’Albatros, le poème de Charles Baudelaire qui avait inspiré son récit. Laurent a repris le train et, sur le chemin du retour, il a commencé à réécrire son scénario. L’idée de l’ombre, le double en apesanteur du personnage, le ballant comme il l’appelait, est née de cette rencontre. Dans ses notes de réalisation d’octobre 96, il écrivait : Cette ombre réaliste dans la séquence d’ouverture va progressivement s’émanciper. Ce léger décalage va faire glisser le film dans un univers plus fantastique. L’Ombre devient un fantôme qui accompagne l’Homme. Cette doublure va, à partir de la scène de l’arène, s’affirmer comme un acteur à part entière qui, en se métamorphosant, créera la lune.

Volume et poids

C’est le décorateur Jean-Marc Ogier qui a pris en charge le modelage en trois dimensions du personnage. Le dessin de Gozzer était assez précis pour ne pas avoir à passer par une phase de modélisation graphique. Jean-Marc a réalisé une première maquette de marionnette... totalement ratée ! La deuxième tentative a été la bonne. L’Homme aux Bras Ballants est né de l’association d’un squelette métallique à rotules et d’un corps en mousse de latex. Les deux bras étaient armés de fil d’aluminium, un matériau facilement manipulable par un animateur et facilement remplaçable quand il casse pendant le tournage. La tête et le chapeau étaient en résine, deux perles matérialisaient les yeux. 
Il existait deux versions de la tête correspondant aux deux expressions du personnage dans le film : une tête (un animateur parle de phase) triste et une tête souriante qui tourna uniquement dans l’avant-dernier plan.
Une contrainte fréquente dans le travail d’incarnation d’une marionnette est de trouver des astuces pour lui donner du poids afin d’éviter qu’un personnage qui se déplace ne fasse irrémédiablement penser à une poupée évoluant dans un décor de train électrique. Pour son film, Laurent cherchait une idée de mise en scène qui permette de sentir l’effort que son personnage allait devoir fournir pour son rituel final. C’est un synonyme de hisser qui a provoqué le déclic : lever, comme lever des haltères. Deux anneaux fixés dans le sol de l’arène où L’Homme aux Bras Ballants se prépare à l’épreuve, quelques pas comme pour s’échauffer, les membres qui s’enroulent autour des anneaux comme les mains de l’haltérophile autour de la barre, une flexion avant l’effort...

Ombre et couleurs

En 1996, les moyens de trucage numériques étaient encore trop rares et trop onéreux pour un court métrage comme L’Homme aux Bras Ballants. L’ombre a donc été animée de manière traditionnelle pendant le tournage et non pas, comme nous le pratiquons aujourd’hui, lors de la post-production en utilisant des logiciels d’animation. Elle était dessinée sur des feuilles de papier et était projetée phase par phase sur le décor grâce à un rétroprojecteur.
Pour renforcer les contrastes tout en conservant une large palette de gris, Laurent et son chef-opéra-teur, Olivier Gillon, firent le choix de tourner le film en couleurs et en 35 mm puis de tirer les rushes sur de la pellicule son.

Musique et sons

Laurent connaissait Yann Tiersen qui vivait à Rennes. Ils avaient failli travailler ensemble sur une réalisation précédente. À l’époque, je crois me souvenir que le compositeur était dans une phase de transition : il n’avait pas vraiment de contrat avec une maison de disque, pas d’éditeur. Je l’ai rencontré et il a accepté l’idée que nous produisions la bande musicale qu’il écrirait et interpréterait. Il a travaillé très tôt d’après le storyboard de Laurent un thème qui nous a immédiatement emportés. Puis, le film monté, il a retravaillé sa composition et il l’a enregistrée.
Une fois la musique montée sur les images, nous avons été confronté à un autre problème récurrent du film de marionnettes : notre Homme n’existait pas sur le plan sonore, la musique ne suffisant pas à lui donner la lourdeur nécessaire pour que son chemin jusqu’à l’arène soit pénible, que sa difformité soit pesante, handicapante. Le travail du bruiteur (Patrick Le Goff) a donc consisté à créer de la matière (le son des brodequins), du souffle (la respiration difficile), ce son d’étirement qui donne soudain l’impression que l’Ombre se sépare du corps. Paradoxe pour un bruiteur, son intervention sur la bande son a également permis de ménager un espace de silence sur le travelling arrière en plongée zénithale qui permet de découvrir l’arène dans laquelle l’Homme s’est figé. Ce silence prépare l’envolée finale, il crée une rupture qui optimise la valse qui monte en provoquant l’émotion du spectateur.

L'exploitation

Depuis sa première en juillet 1997 à Rennes, L’Homme aux Bras Ballants a été régulièrement diffusé dans des salles de cinéma, dans des festivals, sur des écrans de télévision. Je tiens en particulier à souligner le travail de l’Agence du court métrage sur ce film. C’est à cette institution que nous devons, Laurent et moi, l’une de nos plus belles émotions. Nous étions entrés dans une salle parisienne pour découvrir le long métrage Sleepy Hollow. Laurent admirait l’œuvre de Tim Burton. En avant-programme, nous eûmes la surprise de voir projeter L’Homme aux Bras Ballants. Et c’est assis dans le noir que nous avons entendu les spectateurs présents dans la salle applaudir notre production dès l’apparition du générique de fin...

LA PLUME (4' - 2000)

Tombe, tombe, la vie c'est toujours "tombe" 

Bombe, bombe, la vie c'est toujours "bombe"

Trois ans après L'homme aux bras ballants, Laurent Gorgiard réalise un clip en animation volume, stop motion pour un des groupes français majeurs de l'époque : LOUISE ATTAQUE.


Festivals

Anima Mundi – Rio de Janeiro 2000
Holland Animation Film Festival 2000
Festival de Douarnenez 2000
Festival d'Aberystwyth 2000
Festival du Dessin animé et du Film d’animation, Bruxelles 2001
International Film Festival of Wales, Cardiff 2001
Festival du Film et de la TV des Pays celtiques, Truro 2001
Festival du Film d'animation, Auch 2001
Festival d’un Jour, Valence 2001
Festival international du court métrage, Evreux 2001
Festival du Film pour la Jeunesse de Bourg-en-Bresse 2002
Fondation Cartier 2002


LAURENT GORGIARD

BIOGRAPHIE
laurent-gorgiard-realisateur
Francis Blanchemanche © Vivement Lundi !

Laurent Gorgiard est né en 1965 à Saint-Malo, il est brutalement décédé le 16 août 2003.
Après un brevet de technicien en Arts Graphiques à Paris, il a étudié aux Beaux-Arts de Rennes.
Fin des années 80, il travaille comme storyboarder au studio COL-IMA-SON, puis il suit un stage de formation (assistant lay-out) au CFT Gobelins. 
En 1993-95, il suit un stage franco-portugais de formation au dessin et au volume animés.
Manège infernal, son premier film réalisé en 1993, est distribué aux États-Unis par le Spike & Mike Animation Show. Il signe la mini série Court-Circuit en 1996 puis conçoit et co-réalise la série Petra’larez (100 x 1’) en 1999/2000. 
Il a réalisé plusieurs publicités et clips musicaux dont La Plume de Louise Attaque. 


KuB VOUS RECOMMANDE

COMMENTAIRES

Votre avis, votre témoignage nous intéressent ! Nous vous invitons à nous laisser un commentaire ci-dessous.