Journal breton

« Journal Breton » d'Inès Léraud

Le choix d’Inès Léraud de quitter Paris pour le Centre Bretagne prend ses racines dans les investigations qu’elle mène pour France Culture et France Inter depuis 2008. Au fil de ses enquêtes, elle a découvert l’ampleur des problèmes sanitaires liés à l’agriculture intensive.

En quelques années, cette jeune femme reporter et documentariste a constitué un corpus de documentaires sonores qui dessine une vision du monde au travers de rencontres subtilement menées. Nous la suivons dans ses pérégrinations bretonnes, en quête d’éléments de compréhension de ce qu’a vécu ici la paysannerie, convertie à un productivisme dont on n’a pas fini de mesurer les conséquences.

KuB vous propose de découvrir Journal breton en 8 épisodes.

Cette page est illustrée de photos de Dimitri Burdzelian.

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santé/médecine agriculture environnement paysage

INÈS LÉRAUD

BIOGRAPHIE
ines Léraud KuB

C’est en travaillant comme audio-descriptrice auprès d’un aveugle, qu’Inès Léraud découvre le cinéma et s’intéresse au travail du son. Elle étudie deux ans à la Fémis puis entre à l’école Louis Lumière. Elle y écrit son mémoire de fin d’études sur la question du personnage en documentaire, épaulée par Dominique Cabrera.

En 2006, une rencontre avec Jean-Charles Fitoussi l’amène à l’assister sur son long-métrage « Je ne suis pas morte ».

En 2008, elle réalise avec Lionel Quantin Les Mercuriens, un documentaire qui raconte le combat de personnes intoxiquées au mercure, dont fait partie sa mère, diffusé sur France Culture.

Depuis elle écrit et réalise des documentaires radiophoniques, principalement axés sur des enjeux écologiques.

En 2012 elle reprend des études de philosophie à la Sorbonne et rédige un mémoire intitulé La question de la science à l’ère industrielle portant sur l’œuvre scientifique d’Henri Pézerat (1928-2009).


Depuis un an, installée en Centre Bretagne, elle enquête sur l’agroalimentaire. Elle tient le Journal breton pour Les pieds sur terre, l’émission de Sonia Kronlund sur France Culture.

En juin 2016, la journaliste du Monde, Martine Delahaye est venue lui rendre visite : article ici.

1. COAT-MAËL

Inès Léraud journal Breton campagne

Décembre 2015, à Coat-Maël (400 hab.), dans la froidure costarmoricaine Inès avance, à la rencontre de ses voisins agriculteurs. Enregistreur et sourire en bandoulière, elle engage des conversations. Toujours en empathie, jamais jugeante, se contentant de relever dans les conversations les informations clé : Vingt poulets par mètre carré… c’est les règles d’élevage aujourd’hui. Elle se met à leur place, sait reconnaître leur travail acharné, et ne fait aucun commentaire quand Jeanine (82 ans) lui explique qu’il n’est pas question d’aller visiter le poulailler, pour ne pas s’exposer encore à des critiques ou entendre des conneries. Le micro saisit au vol : Les poules en cage sont plus heureuses que la plupart des gens que je vois… Cela suffit.

Mais le meilleur vient ensuite, dans la découverte tout en délicatesse d’un éleveur de limousines, Michel, qui a su composer avec des néo-ruraux dont il a fait ses proches.

Ils sont le rayon de soleil qui vient réchauffer sa vie solitaire et lui donner une perspective. La ferme sera reprise, la maison natale continuera de vivre et peut-être même un jour de raisonner de cris d’enfants dont il sera le grand-père adoptif.

Anaïs Fillon, pour KuB


2. TRÉMARGAT

Inès Léraud journal Breton

Ça commence au café-garage-pompe à essence de Maël-Pestivien, un lieu mythique de 20m2 qui connaît pour seule musique la conversation permanente qu’y tiennent les villageois du matin au soir. Quand Inès Léraud les questionne à propos de Trémargat (un village voisin réinvesti par des néo-ruraux), les réponses ne se font pas attendre : Des gens qui viennent de l’extérieur et qui veulent nous apprendre à vivre ici ! Ils nous regardent de travers, on est des bouseux pour eux. Quelqu’un essaye de nuancer : C’est vrai que c’est pas facile de leur parler de chasse, de pêche… mais faut trouver les sujets, c’est tout !

Nous entrons à Trémargat sur les pas d’Eliott, 8 ans : J’habite là depuis si longtemps que je ne sais plus quand ça a commencéJ’ai le droit de me balader comme ça dans le bourg, j’dirais que je suis plutôt un enfant heureux. J’ai de bonnes notes en poésie, beaucoup de copains…

Une petite voix déjà pleine d’assurance. Y a des framboisiers partout là, c’est à tout le monde, on peut se servir, c’est la mairie qui les a plantés.

La réalisatrice connaissait déjà Trémargat, parce qu’il y a là une épicerie et que ça m’évite d’aller à ½ heure dans une plus grande ville. Habilement, elle évite de clamer son adhésion, laissant l’auditeur faire le chemin par l’écoute de ce que les personnages de son documentaire ont à dire. Et des choses simples et précieuses, la réalisatrice en cueille tant et plus. Les soirées au café où les gens apportent des choses qu’ils ont faites. Laura venue faire du woofing et qui apprend à élever des brebis dans la ferme chez Bruno et Jennifer. La ferme pédagogique et son gîte. La langue bretonne qui refleurit dans le quotidien de familles qui le parlent avec leurs enfants, et aussi avec les vieux du village qui ne l’avaient pas transmise à leurs propres enfants…


Un bled de hippies disent ceux qui regardent de loin. Vraiment ? À Trémargat, chacun tente de se réapproprier son quotidien, de réinventer sa vie. Chacun redécouvre la force du collectif et de l’engagement bénévole. On n’est pas loin de tout comme on nous le dit, parce qu’on est proche de l’essentiel. Inès Léraud a su subtilement le saisir, sans forfanterie.

Anaïs Fillon, pour KuB



3. L'APPEL DE LA FORÊT

Inès Léraud journal Breton bois

Il suffit d’être attentif à l’autre, de l’écouter, pour voyager dans l’inconnu, sortir des conformismes et s’inventer un avenir dans un monde bouleversé. C’est ce que fait Inès Léraud, alors que des agriculteurs à cran bloquent les routes de Bretagne. Elle pousse la porte de Thierry Thomas, « petit » producteur de porcs en déficit, obligé de puiser dans ses économies pour maintenir l’exploitation. Il sait maintenant que le système productiviste, dans lequel il a tout investi, est absurde, que la seule voie est d’améliorer la qualité de la production tout en la réduisant. Il le sait d’autant mieux que ses enfants ont tourné la page, tout en choisissant eux aussi l’élevage. Là où lui est en faillite avec 150 truies, son fils gagne de l’argent avec 15 truies, en assurant la transformation et la vente par des circuits courts. Tout le monde n’est pas dans la panade ! Faut savoir changer le cours des choses, dans ce métier comme ailleurs.

Changer le cours des choses, Marilia l’a fait à sa manière. Elle est née là, en Centre Bretagne.


Biographie

À 25 ans elle décide de réaliser un rêve d’enfance, vivre dans une yourte, puis elle rencontre un gars de Trémargat avec qui elle décide de faire un tour à vélo : un tour du monde des forêts primaires.

Elle le suivra ainsi jusqu’à la Taïga russe (au-dessus de la Mongolie) à Krasnaïa, où elle décide d’abandonner, tant l’appel d’une somptueuse nature se fait pressant. C’est là qu’elle rencontre Kostia, un chasseur-pêcheur oudige, un peuple de nomades qui vivent dans et par la forêt. On s’était trouvé quoi (aussi simple que cela). Marilia garde, imprimées en elle, les sensations de cette vie aventurière, en forêt tout le temps ; les mutations du paysage, permanentes. Tout est vivant, dynamique. Bientôt naît un enfant, puis un second… Récit idyllique de la petite maison (5 m x 5 m) dans la clairière avec son jardin gagné sur la forêt, la vie des animaux sauvages tout autour d’eux, la solitude du grand hiver (- 35°C), les premiers voisins à 7 km et pas de moto-neige… On croit entendre le récit d’une nouvelle Genèse au paradis originel. Alors pourquoi est-elle revenue en Centre Bretagne ?

Anaïs Fillon, pour KuB

4. LA CRISE DES ÉLEVEURS INTENSIFS

Inès Léraud journal Breton ferme et silo

Alors que les agriculteurs mettent le feu au territoire, Inès Léraud se glisse dans un meeting de la FNSEA à Loudéac, pour écouter et comprendre. Dans la cible des éleveurs, les contraintes environnementales fixées par Bruxelles et les cours du marché de la viande au plus bas. Ils réclament moins de paperasserie, de tracasseries, qu’on (leur) fasse confiance parce que le potentiel de leur activité est gigantesque. Pour eux, la sortie de crise passe par l’investissement, la modernisation, l’augmentation de la production et la levée des normes environnementales. Parce que, c’est bien connu, les problèmes de pollution on été résolus et il n’y pas plus blanc que le lait breton. Inès Léraud n’a pas besoin de contrecarrer ces propos, il lui suffit de laisser parler les uns, puis les autres.

D’une part Yvon et Rémy, qui ont choisi la fuite en avant productiviste : 350 000 € d’investissement en robotique, pour un élevage hors sol de vaches très propres, entièrement gérées par des machines. Sauf que les robots rappellent les hommes à la rescousse, 24h/24. Plus on travaille avec le robot, plus on est soumis au robot.

Trois jours de vacances en 6 ans, 70 h/semaine pour 1 200 €/mois, sans compter l’obligation de maintenance et de renouvellement du matériel, qui entretiennent la mécanique de l’endettement perpétuel. Tant de vaches et tant de porcs (9 millions pour 3 millions de Bretons), cela fait des océans de lisier à traiter. C’est là que l’Europe a des exigences insupportables pour des exploitations en semi-faillite. Les sanglots dans la voix, Yvon exprime son dégoût. Ici, sur 29 exploitations, 9 sont à vendre. Le Premier ministre se moque de nous. 7% de baisse de charges sont considérés ici comme dérisoires en regard de la situation économique. Je ne peux que continuer en espérant qu’il y aura des années meilleures.Cet hiver, on est allés aux Restos du cœur, y’a pas de honte !


Jacques et Isabelle

À quelques parcelles de là, Jacques et Isabelle ont, dès les années 90, laissé tomber l’élevage porcin intensif sur caillebotis béton pour des cochons sur paille. Dans la filière agroalimentaire, tout le monde gagnait de l’argent sauf nous. On a donc décidé de court-circuiter le système, de faire nous-même la transformation de nos produits et de les vendre. On gagne bien notre vie et on est même moins chers que les supermarchés ! Ils travaillent 55 h/semaine et s’offrent cinq semaines de congés par an.

Inès Léraud n’aura pas eu besoin de dire qu’il est vain sans doute de persister dans le productivisme, illusoire de vouloir être compétitif à l’international. Nul besoin pour elle de s’indigner, tout est là, il n’y a qu’à regarder, écouter.

Anaïs Fillon, pour KuB

5. DANS LES YEUX DES PORCS

Inès Léraud journal Breton visage dans le retro-viseur

Doit-on humaniser certains animaux ? Les cochons par exemple, connus pour être les plus semblables aux l’homme ?

Inès Léraud pousse la porte de deux fermes, et nous fait entendre deux portraits : François et Thierry, éleveurs de cochons, deux fonctions identiques mais des propos divergents, diamétralement opposés même.
La première ferme, celle de François, est une porcherie industrielle : un dédale de couloirs gris, des bâtiments bétonnés éclairés par des néons et des cages de soixante centimètres de large où sont incarcérés les animaux. Elle pénètre dans la maternité où les cochons vont devenir des produits commercialisés en hypermarché.
Une nouvelle fois, Inès s’abstient de juger, préférant le silence pour exprimer son désarroi. Elle tente quand même de comprendre la logique de l’éleveur industriel. Pour François, le cochon n’est pas un être réfléchi. Certaines truies déchiquettent leurs porcelets. Elles sont réduites au rang de machines de production, pour faire des bénéfices, du profit.


C’est un travail, pas une garderie ! François ne mâche pas ses mots, parle en terme de rendement. La journaliste, refusant toute compassion à l’égard de ces bêtes, préfère se retirer.

Heureusement, la rencontre fortuite avec Thierry ravive l’image du cochon élevé en plein air. Tout est une question de compromis entre le bien-être du cochon et celui de l’agriculteur qui doit affronter le temps pluvieux de Bretagne pour sortir ses animaux de la boue. Une truie entourée de ses porcelets s’exprime en fond sonore, derrière la voix bienveillante de l’agriculteur. L’atmosphère est moins oppressante. Pourquoi vous dites que ce sont des animaux intelligents ? Thierry : Parce qu’ils nous observent, regardez les yeux. Ils savent très précisément à qui ils ont affaire !
L’œil du cochon tantôt vide dans l’élevage de François, tantôt attentif dans la ferme de Thierry, semble être comme celui de l’homme : le reflet de ce qu’il subit, le reflet de son âme.

Anaïs Fillon, pour KuB

6. DES USINES À VIANDE

Inès Léraud journal Breton vache dans la brume

Les manifestations défendant les droits des travailleurs font régulièrement l’actualité des médias. Ici, il est question des salariés de la coopérative agricole Cooperl de Lamballe, géant de l’agroalimentaire avec 5 300 ouvriers à son service. En grève durant quatorze jours, les employés tentent de défendre leurs droits face au gel des salaires, à la réduction des temps de pause, aux conditions de travail déplorables. Une lettre aux gérants de l’abattoir dénonce tout cela.
Pour conserver l’anonymat des ouvriers, un rendez-vous est fixé sur le parking de Cooperl où Inès Léraud rencontre ces petites mains de l’agroalimentaire qui nous parlent de leurs débuts, leurs carrières, de leur quotidien, de leur vie éreintante et de leurs problèmes de santé.
Tous souffrent en silence dans la crainte d’être sanctionnés ou de perdre leur emploi. Leurs poignets, leur dos, leurs épaules endoloris accomplissent les mêmes mouvements répétitifs. À la chaîne, nommée tapis poitrine, il faut désosser huit morceaux à la minute en quatre à cinq contorsions du poignet.

C’est ce qu’il y a de pire pour les articulations.
Certains ouvriers sont chronométrés, ce qui génère un stress constant et une perte de confiance en soi. Sans scrupule, la santé des salariés est mise en péril ; l’économie et les bénéfices priment.


La Cooperl

La journaliste tente de contacter la Cooperl, mais elle essuie un refus. En enquêtant sur le passé de l’entreprise, dont le chiffres d’affaire frôle les deux milliards d’euros alors que la majorité de la main d’œuvre est payée au SMIC, elle découvre que la coopérative a déjà eu affaire à la justice pour des fraudes et des maquillages de résultats d’auto-contrôle. Le groupe a par ailleurs commercialisé près de deux milles tonnes de viandes contaminées à la salmonelle…
De retour à Coat-Maël, Inès va voir son voisin, ancien intérimaire dans une entreprise d’équarrissage qui traite 500 tonnes de dépouilles d’animaux par jour. Un mot revient sur ses lèvres : dégueulasse ! Son visage recouvert d’une poudre marron, celle des cadavres des bêtes ; il nous fait sentir l’odeur de mort qui imprègne tout. Ce père de famille se voit boudé par ses enfants parce qu’il pue, même après avoir pris deux douches.
Arrivés à la retraite, ces hommes cassés, usés, auront sacrifié leur vie et leur santé pour permettre à d’autres de s’enrichir.

Anaïs Fillon, pour KuB

7. ALGUES VERTES, LE DÉNI 1/2

Inès Léraud journal Breton chien

Les algues vertes envahissent chaque année les plages de Bretagne, particulièrement celles des Côtes d’Armor. Certains affirment qu’elles pourraient être dangereuses pour la santé… Inès Léraud mène l’enquête.
Des témoignages viennent étayer les suspicions. En 2009, sur la plage de Saint Michel en Grève, Vincent Petit se balade à cheval. Un ramasseur d’algues voit le cavalier s’approcher de l’embouchure de la Grève, s’enliser avec sa monture, jusqu’à ce que l’animal s’écroule. L’homme appelle au secours avant de perdre connaissance, pris de convulsions, en arrêt respiratoire. Le cheval, lui, est déjà mort. Son cheval est une pièce à conviction. Il échappera de peu à l’équarrissage. L’autopsie prouvera que les algues vertes sont à l’origine de la mort de l’animal. Cependant, les tribunaux déclareront que la cause du malaise de Vincent Petit est liée à un choc émotionnel et non à l’intoxication.
Le médecin urgentiste, Pierre Philippe, affirme que les algues vertes seraient déjà à l’origine de la mort de plusieurs personnes et animaux. En 1989, à Saint Michel en Grève toujours, un joggeur de 26 ans disparaît. Au bout de trois jours, son corps est retrouvé dans un amas d’algues vertes. Dépêché sur place, Pierre Philippe examine le corps pour tenter de comprendre l’origine du décès.

L’air, lié aux émanations d’algues vertes, était irrespirable. Il demande une autopsie, à plusieurs reprises, mais sans résultats.
En 1999, un ramasseur d’algues en tracteur perd connaissance sur la même plage. Atteint de convulsions, il est hospitalisé d’urgence au service respiratoire à l’hôpital de Saint Brieuc.


L’été 2008, une jeune femme se promène avec ses deux chiens sur la plage d’Hillion dans les Côtes d’Armor, une zone des plus infestées de la région. Les deux bêtes, de 13 et 25 kg, meurent. On ne peut pas croire à la version officielle – une mort causée par un infarctus – explique le médecin, c’est forcément une intoxication ! Il écrit alors une lettre aux autorités sanitaires pour les mettre en garde face au risque potentiel de ces algues vertes. En vain. La DDASS soutient même, dans un communiqué de presse publié après l’incident, qu’il n’y a pas de réel danger pour l’homme.
Pour Inès Léraud, le sujet est tabou, très peu de personnes ayant conscience du danger mortel que représente la décomposition de ces algues qui produit de l’hydrogène sulfuré (H2S). Son odeur est celle de l’œuf pourri, mais en grande quantité, il anesthésie le nerf olfactif. Pierre Philippe suppute que ce gaz peut tuer aussi rapidement que du cyanure.
Des analyses ont été effectuées par Air Breizh à la demande de la DDASS. Les résultats, qui confirment un taux élevé d’hydrogène sulfuré, sont communiqués à la préfecture. Mais rien n’est mis en place pour alarmer les populations, si bien qu’en 2009, Vincent Petit, le cavalier en promenade, frôle la mort.

Ce fléau est très étroitement lié aux élevages industriels qui saturent les eaux des rivières de Bretagne en nitrates, qui viennent ensuite se concentrer sur le littoral et doper la croissance de cette algue. Le chemin sera-t-il encore long avant que la collectivité le reconnaisse ?

Anaïs Fillon, pour KuB

8. ALGUES VERTES, LE DÉNI 2/2

Inès Léraud journal Breton ciel bleu

À la suite de l’accident du cavalier Vincent Petit (épisode précédent), la vérité sur la dangerosité des algues vertes éclate au grand jour.

[Dernières nouvelles du front dans le Monde du 23.9.2016]

Nous sommes en 2009, Chantal Jouanno alors ministre de l’écologie, se dit abasourdie par tout le temps perdu à jouer la politique de l’autruche. Car des analyses viennent de confirmer qu’en se décomposant, les algues vertes rejettent de l’hydrogène sulfuré, un gaz qui provoque des arrêts respiratoires.
Dans les semaines qui suivent, près de Binic, un homme, au volant de son camion transportant des algues vertes, fait un malaise. Plusieurs véhicules échappent de peu à un choc frontal avec le poids lourd. Un policier interpelle alors le chauffeur, Thierry Morfoisse, mais il est déjà inanimé et ne tarde pas à succomber. L’affaire sera soigneusement étouffée. Les secours indiquent que la cause du décès est naturelle. Les parents de la victime expriment leur colère : À croire que le tourisme passe avant la mort de notre fils !


Investigation

Inès Léraud donne la parole à des élus locaux et un chercheur au CNRS, tous convaincus que les algues vertes sont à l’origine de la mort du malheureux chauffeur. Sous la pression médiatique, le procureur de Saint Brieuc ordonne de nouvelles analyses : la cause du décès semble de toute évidence liée à une inhalation de ce gaz toxique, le sang de Thierry Morfoisse contient 1,4 mg/l d’hydrogène sulfuré. Mais le procureur affirme que ce taux est lié au stockage des échantillons sanguins à température ambiante plutôt que dans un frigo. Puis c’est la mauvaise santé de la victime – mauvaise hygiène de vie, passé de fumeur, traces d’un ancien infarctus – qui sert de paravent. Enfin, il oublie de lire la dernière phrase du rapport d’autopsie : ces résultats sont à interpréter en fonction des données toxicologiques.

Selon Thierry Burlot, conseiller régional chargé de l’environnement et des déchets, l’enjeu reste surtout économique et politique, car l’affaire des algues vertes entache l’attractivité de la région, le développement du tourisme et, ajoute Inès Léraud, met en cause le modèle d’agriculture productiviste, cher à la Bretagne.

Anaïs Fillon, pour KuB

UNE ENQUÊTE HALETANTE

REVUE DE PRESSE
article journal Breton réalisation Inès Léraud Kub

Martine Delahaye, le Monde >>> Guère plus épaisse qu’un roseau, la voix douce à vous faire oublier la ténacité nécessaire à ses investigations, Inès Léraud a la radio pour passion et l’environnement pour préoccupation. (…) C’est très étrange, la Bretagne. J’ai l’impression d’être à l’autre bout du monde, dans une contrée qui m’est étrangère de par ses codes, et, en même temps, de m’être installée au cœur de la mondialisation, puisque nous sommes dans une des régions les plus industrialisées du monde, au niveau agroalimentaire, conclut la jeune femme. Sans cesse un sujet m’amène à rebondir vers un autre… J’ai le sentiment que ça pourrait ne jamais finir.

Pugnace et documentée, la productrice de France Culture livre une enquête haletante dans Les pieds sur terre. Elle interroge des témoins clés tout en reprenant point par point des faits accablants étouffés depuis des années, n’hésitant pas à souligner l’absence de moyens mis en place pour enrayer le phénomène, dû à la pollution aux nitrates et à l’azote provenant de l’élevage intensif pratiqué localement.

DIMITRI BURDZELIAN

BIOGRAPHIE
Dimitri Burdzelian  KuB

Les photos qui illustrent ce dossier sont de Dimitri Burdzelian, descendant d’une famille de peintres d’origine russe. En 1996, à 16 ans, il réalise un  court métrage d’animation diffusé lors de la Fête de la jeunesse. Après un passage par l’université où il obtient une double licence de philosophie et de logique, il entre à l’école de cinéma Louis Lumière. Il y réalise un court métrage adapté du roman Mercure d’Amélie Nothomb, sélectionné au festival Clap 89 de Sens. Directeur de la photographie sur des courts métrages de fiction, des clips, des films publicitaires, une sit-com tournée à Alger, il assiste aussi le réalisateur israélien Avi Nesher et travaille en tant que monteur et documentariste. Dernièrement, il a co-signé un documentaire radiophonique diffusé sur France Culture : Tacere, Histoire d’un silence.

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